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La table est mise au milieu de la salle, recouverte d’une nappe blanche. Dessus, il y a deux napperons rouges, des coupes de vin, un vieux poste de radio et un chandelier. Des vignes en plastique sont suspendues au-dessus, pour l’ambiance. De vieilles photos y sont épinglées. Sur l’une d’elles, Monique Letendre a 18 ans et vient d’être adoubée duchesse de Saint-Hyacinthe.
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« Oh mon Dieu, j’étais belle ! », s’exclame la principale intéressée, 79 ans plus tard, dans la salle de cinéma du Centre d’hébergement de l’Hôtel-Dieu-de-Saint-Hyacinthe, apparemment l’un des plus gros CHSLD au Québec.
À 97 ans, grâce au Département des moments, Monique Letendre s’apprête à vivre une fête sur mesure.
Fondé il y a trois ans par l’animateur et chroniqueur Jean-Pier Gravel, lui et son équipe composée d’une vingtaine de « créatrices de moments » s’efforcent d’honorer la vie avant et après le départ d’un être cher grâce à une cérémonie laïque empreinte de chaleur.
C’est à la suite du décès soudain de sa grand-mère Thérèse — dont il porte aujourd’hui le jonc en collier — qu’il s’est promis de trouver une meilleure manière d’honorer la mémoire de nos proches.
Cette mission, il l’effectue en compagnie de son équipe avec, de son propre aveu, le vent dans la figure. « Le milieu funéraire nous met des bâtons dans les roues. Au début, ça m’affectait, mais maintenant, je vois bien que c’est parce qu’on répond à un besoin », affirme ce gars de partenariat, qui préférerait collaborer avec le milieu plutôt que compétitionner avec.
« La plupart du temps, nos coûts sont égaux ou moindres que les funérailles traditionnelles », souligne Jean-Pier Gravel, bien conscient que son offre de service ne peut inclure la disposition des dépouilles. « Je discute avec des joueurs plus ouverts du milieu traditionnel et des CHSLD à travers le Québec. Je crois que le coût social du deuil est à considérer », résume le président fondateur, qui ne cache pas qu’il souhaite aussi se faire connaître.
Ces derniers sont d’ailleurs présents à l’hommage pour célébrer la matriarche, en compagnie de quelques autres membres de la famille, dont son arrière-petite-fille, Livia.
Tout juste avant leur arrivée, Mathieu Boutin — seul créateur de moments masculin de l’organisme — terminait les derniers préparatifs. Il s’agit de l’un des premiers contrats de Mathieu, à l’emploi de l’organisation depuis quelques mois seulement.
À ce sujet, il n’est pas nécessaire d’être en train d’écouler ses derniers jours pour profiter d’une telle célébration. Monique Letendre est certes âgée, mais elle n’est pas à l’article de la mort. « Pas besoin d’être en fin de vie. Elle a le droit de s’amuser et d’en profiter. Pourquoi ne pas juste lui envoyer une vague d’amour ? », philosophe Mathieu.
Jean-Pier Gravel ajoute qu’avec l’engouement pour l’aide médicale à mourir, les gens voudront de plus en plus organiser une fin de vie qui soit à leur image.
Bon ! assez parlé, place à la magie.
Mme Letendre s’amène dans le couloir du CHSLD au volant de son fauteuil motorisé. Elle est flanquée de son amie Agathe, avec qui elle s’est liée d’amitié au cours des dernières années.
Mathieu lui explique le déroulement de l’événement, mais la dame ne semble pas trop comprendre de quoi il parle. Son regard s’accroche sur les photos suspendues aux fausses vignes et s’illumine une première fois devant un souvenir de l’ouverture de la buanderie familiale sur la rue Concorde.
Quelques membres de sa famille s’amènent et s’installent en demi-lune devant la table d’hôte. Mathieu lit un poème écrit en l’honneur de Monique, en train de tremper ses frites dans la sauce. Mathieu verse du vin à tout le monde. Sur la bouteille, l’étiquette a été remplacée par une photo de mariage de la jubilée. « On lève un toast à Monique ! » suggère un des fils.
Au tour de Stéphanie, la cheffe de l’unité du CHSLD de lire un petit mot. « Je trouvais important qu’on vous célèbre de votre vivant. Pour moi, vous êtes une personne inspirante, qui s’est démarquée dans un milieu masculin. Vous êtes le pilier et le ciment d’une famille », souligne-t-elle.
Le repas commence à refroidir lorsque Mathieu dépose une tarte aux pommes sur la table, un des petits plaisirs de Monique. « Elle est prête à mettre le poulet de côté », commente Amélie, sa brue.
Monique a les yeux rougis alors qu’Agathe prend la parole. « Tu es entrée dans ma vie comme un cadeau, comme un trésor. De ta petite cocotte d’Agathe. »
Puis, vient le clou de l’événement : Mathieu invite Mme Letendre à tourner son fauteuil vers un écran géant. Un homme apparaît devant un mur de disques d’or et de trophées. Il s’agit d’Alain Morisod, des Sweet People, en chair et en Zoom. « Je connais bien Saint-Hyacinthe, j’ai même habité quelques années sur la rue Girouard », lance-t-il.
D’un premier abord, Monique semble avoir du mal à replacer le célèbre chanteur et pianiste suisse derrière les succès River Blue ou Les Violons d’Acadie. Pas de panique, Jean-Pier repasse la vidéo une deuxième fois.
La cérémonie culmine vers un moment d’émotion alors que la famille se réunit autour du cell d’un des fils de Monique pour regarder une vidéo de feu leur paternel. Tout le monde se quitte en se remémorant les fameux caramels de Monique et sa passion pour les casse-têtes aux mille morceaux.
La dame, que la célébration a fatiguée, repart vers sa chambre sur son fauteuil motorisé, toujours flanquée d’Agathe. Difficile de savoir si elle se souviendra de cette journée, mais espérons que les proches qu’elle laissera derrière ne l’oublieront pas de sitôt.
Mais c’est d’abord une occasion de dépoussiérer l’industrie de la mort, encore très conservatrice dans sa façon de souligner le départ de nos proches. Pour Gravel et son équipe, l’idée est de le faire de leur vivant. « J’arrive dans un contexte où les gens questionnent de plus en plus un modèle d’affaires. On prépare des mariages deux ans en avance, mais on le fait à la dernière minute et en deuil pour la fin de vie », illustre Jean-Pier, qui a travaillé 25 ans dans le domaine culturel, de quoi lui fournir un carnet d’adresses fort utile pour gâter des gens en fin de vie.
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De retour au CHSLD de Saint-Hyacinthe, où l’on apprête à célébrer la vie de Monique Letendre. La nonagénaire est une figure bien connue dans la communauté d’affaires maskoutaine, puisqu’elle est la veuve et l’ancien bras droit d’Aurel Letendre, fondateur du Groupe Maska, de Ressorts Maska et du Centre du Ressort T.R., des entreprises spécialisées en mécanique qui comptent aujourd’hui plus de 600 employés. Un véritable succès entrepreneurial pour le mécanicien décédé en 2020, qui a cédé les rênes de son empire à ses deux fils, Roger et Pierre.
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Son parcours est pour le moins atypique. « J’ai habité vingt ans en haut d’un salon funéraire qui appartenait à mon père. Quand il est décédé d’un cancer l’été dernier, on avait peu de temps pour lui organiser quelque chose en lien avec le golf. J’ai ensuite contacté Jean-Pier pour lui proposer mes services », raconte Mathieu, qui n’a bénéficié que de quelques jours pour créer un moment pour Monique Letendre. « On a reçu le formulaire dans lequel on pose plein de questions aux gens en fin de vie au début de la semaine. »
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« Vous avez faim ? Le repas s’en vient ! » annonce Mathieu, tandis qu’un homme vient déposer deux boîtes de poulet Saint-Hubert. Attention, il ne s’agit pas de n’importe quel livreur : c’est le propriétaire de la franchise locale, qui connaît bien — à l’instar de tout le monde ici — la famille Letendre. « Vous avez une très belle famille et une très belle vie. Saint-Hyacinthe est choyée d’avoir eu une personne comme vous et votre famille », louange le propriétaire, qui a aussi apporté du chocolat en guise de dessert. De quoi arracher un sourire Mme Letendre, qui a la dent sucrée.
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