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Le rouge-gorge d’Hochelaga
Du métro Cadillac à Audubon, l'itinéraire imprévu d’un voyageur.
Je bifurque sur la rue de Cadillac. Le nom vient d’Antoine Laumet, petit escroc de la Nouvelle-France qui, parti de Montréal, fonderait Détroit en 1701. Il s’était inventé un titre de noblesse et finirait gouverneur d’une Louisiane qu’il exécrait. Un enfer à moustiques, disait-il.
Un siècle plus tard, un autre aventurier d’origine française, Jean-Jacques Audubon, arpentait ces mêmes bayous, fusil à l’épaule, pour fixer sur papier la grâce ailée du Nouveau Monde. The Birds of America demeure l’un des livres animaliers les plus célèbres jamais publiés.
En ce matin d’hiver polaire, rien ne laisse croire que deux destins francophones de l’Amérique naissante se rejoignent ici, entre le bar Aux Trois Barils et l’incinérateur fatigué d’Hochelaga-Maisonneuve. L’un a donné son nom à la rue qui file vers le métro. L’autre a légué au monde sa passion des oiseaux.
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Le 8 janvier dernier, une onde de choc secoue le petit monde de l’ornithologie locale alors qu’un rouge-gorge familier apparaît à Montréal. Comme les explorateurs d’autrefois, il aurait traversé l’Atlantique porté par les vents, ou caché dans un cargo, cherchant sa place sur un continent qui ne l’attendait pas.
Comme Cadillac débarquant à Ville-Marie avec sa majesté bricolée, le passereau s’est offert une seconde naissance en terre étrangère. Une rareté absolue. Quatrième observation en Amérique du Nord, une première au Canada.
Du jour au lendemain, l’angle anonyme des avenues Rougemont et Dubuisson est devenu l’épicentre de l’attention. La plus grande sensation ornithologique depuis le pygargue empereur égaré en Gaspésie, en 2021. À la différence près qu’ici, on peut s’y rendre en métro.
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Une marée de birders armés de jumelles, de thermos et de lentilles grosseur bazookas a déferlé sur ce coin de quartier qui, en temps normal, n’a jamais demandé à être aussi photographié.
Une « prime coche », dans le jargon. Un lifer, en anglais : une nouvelle espèce ajoutée au catalogue.
D’ordinaire, le rouge-gorge familier vit en Europe, en Afrique du Nord et en Asie centrale. Ailleurs, c’est l’oiseau le plus banal du jardin.
À ne pas confondre avec notre « rouge-gorge » local, le Merle d’Amérique, qui ne partage avec lui qu’un seul point commun : le nom anglo robin.
Cette espèce-là a échappé au pinceau d’Audubon. Lui qui abattait les oiseaux pour mieux les peindre serait sans doute resté perplexe devant cette scène : un rouge-gorge bien vivant, en plein hiver, photographié au téléphone, validé et relayé en ligne, puis suivi jour après jour par une communauté internationale. Des gens du Canada et des États-Unis ont fait le pèlerinage jusqu’au bout de la rue de Cadillac.
Le naturaliste aurait aussi probablement été dépassé par eBird. Son héritage s’est pourtant déplacé là : un oiseau photographié au téléphone, inscrit dans une base de données, puis veillé collectivement.
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J’ai laissé passer la tempête et le bruit. Une douzaine de jours, en ornithologie comme en journalisme, suffisent à faire disparaître une rareté ou à éteindre la curiosité. Je voulais toutefois le voir autrement, loin du cirque, et m’assurer qu’il tenait encore le coup alors que le mercure plongeait.
L’obscurité du matin plane encore sur la rue Rougemont. Évidemment. De toutes les artères de la métropole où un rouge-gorge pouvait élire domicile, il a choisi celle-là.
Si les marées de birders ont reflué, Sabrina Jacob, elle, est toujours là, longues-vues et appareil en bandoulière. Une résidente de la rue, c’est elle qui l’a découvert dans la haie de cèdres. C’est sa première observation qui a emballé la machine. L’histoire, désormais, est connue.
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« Non, je ne l’ai pas encore vu ce matin. Je suis pourtant venue le nourrir à 6h30 », me dit-elle, une petite inquiétude mal dissimulée dans la voix. -24, avec les rafales.
Le propriétaire de la haie lui a permis d’y installer un nichoir pour la nuit et la laisse nourrir l’oiseau : suif, graines de tournesol écaillées, raisins de Corinthe, vers de farine, quelques bleuets. Un menu cinq étoiles pour le visiteur.
« Il a de la bouffe pour les trois prochaines années », ajoute-t-elle en riant. « Les gens m’en ont tellement offert. »
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On attend que les premiers rayons du soleil glissent sur la rue Rougemont. Une bande de bruants à gorge blanche et de moineaux domestiques déboule dans la haie. Ça piaille, ça virevolte, ça fouille. Une femelle cardinal se joint au ballet. Puis, un chip différent.
Le voilà.
Minuscule. À peine vingt grammes. Vingt grammes de petite magie.
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« Ah… mon bébé », souffle sa mère adoptive, la voix pleine de joie.
Sabrina sort son téléphone et consigne l’observation sur eBird pour assurer le suivi. Une journée de plus. Il survit.
« Il est en mode économie d’énergie : il mange, se repose, puis recommence », dit-elle. Rassurée, elle va faire la même chose : rentrer se mettre au chaud, certaine qu’il est toujours là.
Me voilà maintenant seul avec lui, tentant de croquer son portrait. Pas évident, derrière l’enchevêtrement de branches. Quelques voisins passent, me regardant comme l’un des derniers vestiges de la folie collective qui s’est abattue sur le tronçon.
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Derrière le large muret, le trafic du matin commence son shift. Les camions grondent sur l’avenue Souligny. Le bal des déneigeuses débarque sur Rougemont. Des Tonka jaunes défilent, conduits par des gars à la casquette portée par en arrière, sans trop se douter que, dans la haie de cèdres qu’ils frôlent, se cache une rareté extrême qui a enflammé les passions.
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On ne saura jamais pourquoi ce rouge-gorge familier a choisi Hochelaga. Ce ne serait pas le premier drôle d’oiseau du quartier à voir sa trajectoire déviée.
Cadillac a laissé son nom à une station de métro et une voiture de luxe. Audubon, un héritage scientifique immense. Moi, je me suis gelé les doigts.
Autour, la ville repart au travail. Dans le diesel et le froid, le rouge-gorge d’Hochelaga est toujours là.

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