Le règne végétal

Je ne suis pas Québécois, mais Montréalais. Tant qu’à avoir un sceau étampé sur la peau, je préfère celui du logotype de ma ville. J’affectionne davantage les quatre pétales au lys, mais les préfère à la feuille d’érable. La nation est d’abord et avant tout un concept d’enracinement, pas étonnant que les symboles de nos étendards soient de type végétal.

Je ne me reconnais pas dans cette vaste bouille qu’est la nation québécoise.

Ses terres s’étiolent en élastique géant, sa langue rapiécée écorche ou enchante les tympans, sa culture polycéphale rappelle l’Hydre de Lerne, ses religions bafouées, semi-assumées, sa gastronomie tantôt raffinée tantôt conçue pour les fêtards post-last call. Comment peut-on encastrer toutes ses particularités en un seul mot : nation. Est-ce là un tordeur qui broie tout sans discernement, est-ce une prison aux murs géants, sans fenêtres ni tourelles?

Nation/nationalisme; terme clinquant. Si c’était un objet, il serait rouillé sous trois couches de poussière. À chaque fois que je l’évoque, je revois l’enfer de Guerre et Paix, j’ai en tête Napoléon qui défie le tsar, ou bien Donald Trump qui “want to make America great again”. J’ai aussi en tête les hécatombes, tous ces hommes avançant serrés comme des cimetières ambulants. Des soldats-engrais dont les os riches en chaux favorisent la pousse des coquelicots. Le nationalisme, c’est du fumier ou comme dirait Romain Garry “le patriotisme c’est l’amour des siens, le nationalisme, c’est la haine des autres”.

Le nationalisme est un opiacé. Il vous fait planer, courbe la réalité, l’amplifie.

Il donne l’impression d’être supérieur, choisi, élu, spécial, unique. Comme toute bonne drogue, il a un effet amnésique et anesthésiant. Ici on oublie les atrocités faites aux Amérindiens et on est trop gelé pour bouger le petit doigt. Non vraiment, le nationalisme est un gros batte bourré de THC.

Non seulement on oublie, mais on s’invente des ennemis. Depuis dix ans, les politiques ont remué la vieille glaise au fond de chacun de nous. Encore, une fois, l’autre, cet être-épouvantail est sorti du placard. Ils ont tenté de nous affoler, de nous faire croire que notre nation est en péril, que notre culture bascule.

Mais bascule-t-elle vraiment, ou se transforme-t-elle?

Notre culture nationale, qu’est-elle au juste? Un livre de Dany Laferrière est-il un roman haïtien ou québécois? Les deux? Un film de Denis Villeneuve tourné à L.A. est-il américain? C’est une question qu’il faut poser à Elvis Gratton. Nous sommes des paradoxes, la somme d’une addition : nous sommes tout et parfois rien qu’un peu.

Mais, mais… le français. Notre belle langue. Et bien le français se parle ici comme à Pondichéry. Le français n’est pas un bipède, il est ailé, d’Hanoï à Saint-Lin il transcende les frontières et se fout des missiles aériens. À Tombouctou, à Montréal ou même à Damas, on entendra inéluctablement dans un café le vieux Aznavour chanter sa bohème. J’aime tellement cette langue, que j’ai envie de la vanter en anglais, en espagnol, en arabe.

Le nationalisme mène au zèle. Je les entends, ces gens tellement fiers d’être Québécois. La fierté leur suinte la peau. Qu’ont-ils fait à part naitre ici? Ont-ils rendu le Québec plus beau, plus grandiose? Peut-être. Je ne veux pas les réduire, mais un peu d’humilité non de dieu des fois, non? J’aurais aimé vous voir naitre roturier à Bagdad ou Amérindienne à Val-D’Or.

Comment pourrais-je être fier de ma nation? Je veux dire, que de ma nation?

Je suis fier de l’accomplissement du genre humain. Celui qui a brassé l’exquise Stout Pit Caribou de la Gaspésie ou celui qui a inventé Netflix, je vous aime égal, tellement que je vous conjugue les soirs de semaine.

Il y a aussi des choses qui ne s’expliquent pas. Le sentiment de bien-être, le sentiment d’être chez soi ou l’inverse, le sentiment de déranger, d’être de trop. À Laval, j’ai un nœud, je suffoque, tandis qu’à Montréal je respire. Et encore, dépendamment du quartier, je peux être floué. La zizanie de Parc-Ex m’étourdit, Hochlag m’inspire, la Petite-Italie me charme.

Ce sentiment de proximité se vit aussi avec des villes lointaines. La connexion est subjective, mais par exemple Darjeeling m’apaise davantage que Québec. Ça se vit également à la télé : jamais je ne manquerai On est jamais couché avec Laurent Ruquier, mais rater Tout le monde en parle de Guy A… meehh. Ce n’est pas par arrogance ou mépris, c’est par affinité. Idem pour la musique, les livres, les idées.

Le nationalisme canadien, québécois? Non merci, trop contraignant.

Tant qu’à ça, je préfère le fragmenter, le réduire à un état micro, à une cité état. Le réduire pour le reconstruire. Ma nation, c’est d’abord ma rue. Je la foule tous les jours. Je connais ses nids de poule, ses cratères par cœur, ses chats qui la prennent pour un terrain de jeu. Près de chez moi, le temple vietnamien exhale l’encens les dimanches. Si bien qu’en route vers la buanderie, je bifurque, le temps d’une inspiration, par Saigon.

Ma rue est le monde. Mon peuple, c’est ma famille, mes amis, c’est mes voisins.

Sur Alma, j’ai l’impression qu’il existe un petit microcosme. Un monde où je peux avoir une incidence réelle, comme la fois où j’ai balayé mon entrée et celle de mes voisins. C’est peut-être ça au fond l’enracinement, ça commence en balayant des feuilles mortes l’automne.

Pour lire un autre texte de Hamza Abouelouafaa: La buanderie.

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