Le règne du char

Le ministre des transports suggère que les cyclistes ne devraient pas rouler l’hiver. Sous les viaducs non plus ?

C’est reparti. La mort d’une cycliste, rue Saint-Denis, relance l’éternel débat entre cyclistes, piétons et automobilistes.

Déjà, au secondaire, je quittais l’est du Plateau chaque matin pour me rendre à mon école publique de Ville-Mont-Royal (qu’on appelait «Tiémar»). Trente à quarante minutes de route pour m’y rendre en vélo, beaucoup plus rapide que le métro ou même, parfois, que la voiture. En plus, ma santé ne s’en portait que mieux.

Cette belle épopée, hiver comme été (sauf dans les tempêtes), s’est poursuivie au CÉGEP et à l’université. Je m’armais de mon plus gros foulard, de bons gants et de mes pneus à crampon. Étais-je un « vert-foncé », comme se plait à nous catégoriser l’actuel ministre des transports Robert Poëti? Non, je n’avais pas un sou, surtout une fois après avoir quitté la maison familialle. Et je suis graduellement tombé en amour avec ce moyen de transport.

Peut-être est-ce le ministre qui est plutôt «brun foncé» ? Le réseau routier n’a pas besoin de s’adapter aux nouvelles utilisations des transports, selon ses propos. Si c’est vrai que le vélo est plus écologique, c’est aussi souvent plus pratique que la voiture en ville et bon pour la forme. Mais peut-être que M. Poëti préfère l’ironie de se rendre dans un centre sportif en voiture pour s’y entrainer ? Sait-il déjà que l’activité physique prolonge l’espérance de vie ?

Le «tout à sa voiture» est encore bien imprégné dans les mentalités, à en croire les propos du ministre. Depuis le confort de sa limo, il croit toujours qu’on ne devrait pas rouler l’hiver en vélo, comme il l’a répété à La Presse lundi.

«Ils mettent leur vie en danger et de bons citoyens, de bons conducteurs, peuvent les frapper.»

Si des automobiles les frappent, la faute repose évidemment sur les cyclistes. Est-ce aussi la faute à Mathilde Blais si elle est morte hier ? Elle n’aurait jamais dû emprunter un viaduc ?

Si on suit la logique du ministre, les routes sont pour les voitures en priorité. Les autres moyens de transport, le vélo en particulier, c’est facultatif et mignon. Nos bécannes doivent être sur les routes quand ça ne dérange pas trop, sinon elles n’y ont plus leur place. Si je cours avec un couteau dans la rue et que j’accroche un passant, c’est ce dernier qui ne marchait pas comme il le faut.

Ça semble aussi être la logique dominante à laquelle le Québec se confronte depuis que les conglomérats du béton ont pris le devant du pavé, pour faire un mauvais jeu de mots, il y a plus de cinquante ans.

Après toutes ces années où j’ai pris le trottoir dans les viaducs sous les rails à Montréal, l’indignation face à la mort d’une cycliste rapportée ce matin a quelque chose de rassurant. Ce comportement encore jugé illégal était la chose à faire, malgré ce qu’en dit le code de la route. Ceux qui ont déjà reçu des contraventions pour ce « délit » doivent être bien contents aujourd’hui d’avoir payé à la ville cet argent et d’être resté en vie.

D’ailleurs, pourquoi ne pas aller plus loin ? Faire certaines routes pour cyclistes avec des pistes « voiturables » sur le côté ? Pas besoin de démontrer comment la qualité de vie des gens s’améliore lorsque les moyens de transport se diversifient et deviennent plus humains, en particulier dans les endroits densément peuplés.

Doit-on encore une enième fois sortir les exemples des pays nordiques européens et de leur qualité de vie plus grande qu’au Québec ?

Twitter: etiennecp

*Photo: Des cyclistes en Hollande.

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