Le Rapport de police

Le gouvernement avait 45 jours pour rendre le rapport Ménard public. Il a attendu au 44e. Au moment où tout le Québec aurait les yeux ailleurs.

C’était évident dès les premières infos que personne au pouvoir n’allait prendre ce rapport-là au sérieux. Parce que Ménard dénonce le gouvernement libéral et que, même si Jean Charest n’est plus dans le décor, la famille reste la famille. Mais surtout parce que la police, particulièrement le SPVM, s’y trouve sévèrement blâmée. Parce que la police fait le travail que les politiciens lui demandent de faire, et qu’il est donc apparemment impossible pour un politicien de critiquer les actions des policiers. On se rappellera d’ailleurs que le même Serge Ménard, alors ministre de la Sécurité Publique, avait applaudi le travail « remarquable » des policiers lors du Sommet des Amériques à Québec en 2001, alors que les lacrymos et les fumigènes tombaient comme de la neige en janvier.

D’ailleurs, le directeur du SPVM, l’ineffable Marc Parent, défend lui aussi ses troupes, qui n’ont rien fait de mal et ont plutôt accompli « un travail exceptionnel », et dit que les améliorations que demande le rapport Ménard sont, pour la plupart, déjà en place. « Le SPVM dit pouvoir «traiter» 400 personnes arrêtées en l’espace de deux heures dorénavant », lit-on dans La Presse, sans que personne ne demande pourquoi, Dieu du Saint Ciel, aurait-on ever besoin d’arrêter 400 personnes en même temps. Que ça prenne six ou sept heures et que les gens soient détenus dans un autobus sans installations sanitaires ni accès à de l’eau potable, ce n’est évidemment pas normal, mais avant de tenter de trouver une manière pour que les 400 personnes qu’on souhaite arrêter puissent être « traitées » dans un délai raisonnable, il faudrait se demander s’il est sensé d’arrêter un demi millier de personnes d’un coup. Ces arrestations massives sont pourtant une conséquence directe de l’application de la loi 78 et du règlement municipal P-6, qui est en soi un véritable affront au droit de manifester. En ce sens, tout s’imbrique: une loi et un règlement municipal créent une situation où les policiers obtiennent un pouvoir démesuré sur la population et érodent les droits de tous pour ne pas troubler la tranquilité de certains. Nous en avons d’ailleurs bien vu l’arbitraire, le soir même de la sortie du Rapport, alors que les fans de Canadien ont pris la rue sans donner d’itinéraire et que les policiers ont préféré se faire prendre en photo avec les jolies fans de sport plutôt que sortir la cavalerie et les flashbangs. C’est donc dire que, comme se tue à le répéter Patrick Lagacé depuis quelques années, la police au Québec est devenue une police politique, dans plusieurs sens, et que le corps politique en est bien content. Quand Marc Parent déclare candidement, en parlant de P-6, que « quand on est près de l’émeute, pour prévenir la casse et la violence, ça demeure nécessaire », il en dévoile bien plus qu’il ne le pense. Ce règlement en est un qui s’applique dans le domaine du pré-crime: quand il parle de prévenir la violence, il ne fait rien d’autre que de donner aux policiers toute la latitude du monde pour arrêter qui ils veulent, quand ils le veulent. Comme il a été montré à plusieurs reprises depuis plusieurs années et encore plus depuis 2012, il est impossible pour un corps policier de faire la différence entre une manifestation enflammée et une situation qui risque à tout instant de dégénérer en émeute. De plus, en légitimant l’arrestation massive de citoyens avec comme seul prétexte « on avait l’impression que ça allait mal virer », on évacue totalement le principe qu’un crime doit être commis pour qu’il y ait accusation, principe à la base même d’un état de droit, pour laisser (trop grande) place à l’arbitraire. Et c’est bien ce que fait P-6 et ce que dénonce Rima Elkouri dans sa chronique parue quelques jours après la sortie du Rapport. On le sait, un policier qui se sent menacé, c’est un policier qui, trop souvent, dérape. Il overreacte. Quand un sans-abri court vaguement dans sa direction avec un couteau ou un marteau, il dégaine et il shoot to kill. Un policier qui s’attend à voir une émeute éclater aura forcément envie de la tuer dans l’oeuf; c’est une réaction normale, mais qui ne devrait jamais être codifiée en loi. Parce que le policier ne voit jamais une manifestation pacifique. Il ne voit même pas une manifestation pacifique où quelques personnes décident de casser des vitres. Il voit toujours une émeute potentielle. C’est dans sa nature, dans son entraînement. Donc, quand il voit quelques centaines de gens marcher à contre-sens sur St-Denis en criant des slogans, soit il sort le cayenne, les balles de caoutchouc et les grenades assourdissantes pour disperser la foule coûte que coûte, ou il ferme la rue et embarque tout ce beau monde-là pour une petite balade en autobus jusqu’à l’endroit où les chanceux vont recevoir leur contravention de 637$. Qu’il y ait concrètement risque d’émeute ou pas. Et ça, les politiciens le savent. C’est probablement pour ça qu’ils ont sorti le rapport au pire moment possible: même Yves Boisvert pense n’avoir jamais vu un rapport être déposé hors des heures de bureau. Parce que quand la classe politique essaie de souligner les dérapages policiers, ça ne peut se faire que timidement; après tout, si la police est politique, ça fait pas mal l’affaire des politiciens. Alors… Protéger et servir… qui? [Ce billet n’aurait pas été possible sans les contributions de Mathieu Charlebois, blogueur à L’actualité, que je remercie chaleureusement.]

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