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Le plein
Souvent, quand je couche le Fils, il me demande de rester plus longtemps avec lui, après le toute de sa routine de dodo.
Souvent, je lui réponds que je ne peux pas. Je dois travailler, faire du ménage, me coucher moétou. Souvent j’me trouve poche, mais c’est de même, la vie, ça arrive que ça soit poche. Surtout quand on la ponctue de ce genre de conclusion pour se déculpabiliser. En même temps, j’me rassure en me disant que ladite routine est quand même longue : histoires, chansons, papote. Une demi-heure de lui pis moé ben collés. En même temps, elle ne revient qu’à toué deux jours, la routine. Endormir la progéniture à toué soir, ce n’est plus de mon quotidien.
J’tais privilégiée pis je ne le savais pas. Le classique « c’est quand tu perds de quoi que blablabla ». Ben blablabla en ta’.
Quand tu te sépares du père de tes p’tits, les gens, tout spontanément, essaient de te rassurer en te disant que tes p’tits, y vont s’habituer. Ça s’habitue à toute, anéwé, l’humain. L’ordinaire, ça se redéfinit. Certes. Évidemment. C’est super encourageant cette idée que ton enfant va peut-être s’y faire à la peine, au manque, à l’absence. Parce que c’est cela, s’habituer. Intégrer quelque chose, le vivre comme du normal. Mais le p’tit, y s’habitue pas tant. Après un an, y s’ennuie toujours autant du parent qui n’est pas là, le réclame, le tremble. Tout le temps.
Je m’en veux ben gros.
Dans ce temps-là, quand je le dis que je m’en veux, on me parle du fait que c’est plus mieux des parents heureux, mais séparés, que des parents ensemble, mais pas bien. Certes. Ben oui. Ça fait du sens. Sauf que toujours cette idée que « on aurait pu essayer encore et encore et encore ». On a ben eu douze ans de quand même gros bonheur sur quinze. La parentalité n’exige-t-elle pas ce type d’abnégation, de toute manière? S’oublier, fermer un peu les yeux sur ce qui ne fonctionne pas, pour essayer de se gosser un heureux plus grand, éventuellement. En théorie, dans un certain idéal, oui. Du moins, c’tait le deal que je m’étais fait. Sauf que le réel, me rends-je compte, y se crisse pas mal de la théorie et de l’idéal. Parfois, aussi, on se trompe sur ce que c’est l’idéal. Mais ça en prend beaucoup pour le reconnaître. Surtout quand cette reconnaissance, elle implique des larmes de p’tits.
Mais, en même temps. Je le regarde, là, le père des p’tits, on se voit souvent, pis j’me dis que si on a si bien réussi notre “pu ensemble”, c’parce que grâce à ce dernier, on a fini par se parler plus et plus « vraiment » qu’on ne s’était parlé depuis des années et pas juste de la progéniture, la discussion. On s’est laissé devenir des grandes personnes, aussi. On a laissé l’autre occuper tout un espace juste à lui, juste pour lui. Ce n’est pas un défaut d’amour qui nous a rendus étrangers. C’est un paquet d’affaires. C’toujours un paquet d’affaires. Mais j’ai le sentiment qu’au travers de la brume et du triste qui a nécessairement habité notre rupture et qui l’habite encore, c’est cet amour qui nous a conduits à vouloir que l’autre soit plus mieux qu’il ne l’était. Et, à mon heureux étonnement, c’est par cette absence que je réapprends à le voir, à rire de ses jokes poches, ses jeux de mots de marde, à le voir pour ce qu’il est. Kekun qui me faisait sourire.
Sauf que tout ça, malgré le beau et le bon et le bien, ça a quand même fait éclater le portrait de famille de centre d’achat. Pis chaque fois que le Fils a un voile de gris dans les yeux, j’ai de quoi qui se tord dans le ventre.
Fa’que l’autre soir, installée devant mon ordinateur, je l’entendais se revirer dans son lit pis lancer des toiles d’araignée sué mur – quand il n’use pas de la Force, y se prend pour Spiderman. Je suis allée le voir. Y m’a fait ses grands yeux heureux. Comme s’il ne m’avait pas vue depuis dix ans. Je l’ai pris, l’ai enroulé dans sa douillette pis on a fait un tas dans sa chaise berçante. Faisait longtemps. Sans dire un mot. Y dépasse de partout asteure. Je flattais ses petits cheveux. Lui, pendant ce temps-là, y’écoutait mon cœur battre. À un moment donné, y’a chuchoté un « merci ». À ce moment donné, je l’ai serré un peu trop fort. J’avais juste le goût de brailler, mais je ne sais pas trop encore pourquoi. Le moment, de la joie, du triste, du esti. Sans doute un peu de toute. Je l’ai endormi. Ça aussi, ça faisait longtemps. Je lui respirais le dedans de joue quand il est devenu plus lourd, plus mou. Pis là, je lui ai dit des z’affaires, des secrets, des juste-pour-lui. Des z’affaires que je lui ai aussi écrites dans une carte, après. Je leur écris souvent, aux p’tits, j’ai peur d’oublier de leur dire des choses quand ils seront plus grands, quand mon être-parent, mû par la crainte, va peut-être m’empêcher de pouvoir leur dire ce que je souhaiterai vraiment leur dire.
Ils ont des boîtes pleines de cartes.
Parmi tous ces mots que je lui ai alignés, je lui ai notamment confié que j’aurais aimé l’épargner, pouvoir lui faire croire que la vie c’est « plein », plus longtemps. Mais qu’à défaut d’une illusion et d’un idéal que je n’aurai pu lui donner, ben, y’avait ma main qui lâcherait jamais la sienne. Pis mon cœur qui battrait tout le temps un coup de plus pour lui. J’ai même fait des dessins de cœurs. En couleur.
Je l’ai remis dans son lit en lui chuchotant que je l’aimais. Pis quand je suis sortie de sa chambre, j’ai entendu un « moissi ». J’ai fini par brailler, mais parce qu’y venait de me poker le doux. Parce qu’entre lui pis moé, c’plein.
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