Une journée à l’école avec Adam et son robot

Assister à ses cours, malgré la leucémie.

Adam a 10 ans. Le 27 juillet dernier, il apprenait qu’il était atteint de la leucémie. Le 1er août, il commençait ses traitements. Début décembre, il recevait son robot. Celui qui lui permet dorénavant d’assister à ses cours, tout en restant à la maison.

C’est un robot téléguidé qui affiche son visage en temps réel.

Je me suis rendue à l’école des Amis-du-Monde, à Côte-Saint-Luc, pour observer cette révolution technologique. Et pas dans n’importe quelle classe… Dans celle de ma prof de cinquième année préférée : ma grande sœur.

Des plantes, un espace avec des petits divans, un tableau des responsabilités, une armoire dotée de deux grands yeux, l’affiche d’une main où chaque doigt incarne un aspect de la politesse (le majeur, c’est « s’il-vous-plaît »). J’observe la classe de Marie-Christine en attendant que la cloche sonne. J’y reconnais bien ma sœur, avec toute sa passion et son humour.

Une première élève entre. Elle vient directement me serrer la main en me souhaitant la bienvenue. Je la trouve particulièrement polie pour une fille de 10 ou 11 ans. Tous les élèves qui la suivront me salueront également d’un joyeux « Bonjour, madame! » Je suis charmée.

Tandis que les enfants entament quelques minutes de travaux libres, ma sœur demande : « Qui met la chanson? »

 « En commençant la journée en musique, c’est la culture québécoise que je leur fais découvrir », m’explique Marie-Christine.

Loïc accourt vers l’ordinateur de la classe. Je reconnais rapidement Une journée parfaite de Dumas. Les jeunes fredonnent en faisant leurs affaires. Permission spéciale, comme je suis là, de poursuivre en écoutant une autre chanson. Le choix s’arrête sur Fille de personne d’Hubert Lenoir. Même moi, je chante.

Mise en scène d’un matin idyllique? Non, c’est toujours comme ça ici. « En commençant la journée en musique, c’est la culture québécoise que je leur fais découvrir », m’explique Marie-Christine. Je pense brièvement changer de job. Après, je me rappelle le sous-financement du milieu scolaire, puis je retourne à mon cahier de notes.

C’est pendant la troisième et dernière chanson, Basilic (de Qualité Motel), que le visage d’Adam apparaît dans le robot.

Pour me montrer ses grandes capacités de déplacement, Adam a pris une marche avec ses amis.

« C’est à cause de mon cancer. »

C’est ce que me répond doucement Adam quand je lui demande pourquoi il ne peut pas venir à l’école. En fait, étant donné la maladie et les traitements de chimiothérapie, son système immunitaire est très fragile. L’enfant ne peut pas risquer de contracter un virus, alors il évite de côtoyer des gens.

C’est un robot de téléprésence DRAT qui est venu briser son isolement.

« C’est maman qui m’a parlé du robot en premier. J’étais à l’hôpital, dans mon lit. Ça m’a rendu heureux, parce que j’aurais enfin quelque chose à faire et je pourrais voir mes amis », m’explique le jeune garçon.

Parce que son Robot, Adam peut le déplacer à sa guise en utilisant simplement son ordinateur. Il peut lui faire faire des rotations complètes, l’avancer ou le reculer. Il peut zoomer avec sa caméra, bloquer ou monter le son, déclencher des voyants lumineux pour signaler qu’il lève la main, etc. Les élèves, de leur côté, peuvent voir Adam à travers l’écran. C’est comme s’il était là, mais avec une nouvelle enveloppe.

« C’est maman qui m’a parlé du robot en premier. J’étais à l’hôpital, dans mon lit. Ça m’a rendu heureux, parce que j’aurais enfin quelque chose à faire et je pourrais voir mes amis », m’explique le jeune garçon.

C’est Lina Fortin, la directrice de l’école, qui a soumis l’idée de ce support technologique à Sonia, la mère d’Adam. « Elle m’a dit d’y réfléchir, car c’est un outil qui entre dans la famille, autant que dans la classe. Ça peut être étrange de se savoir observé; il doit y avoir un respect de l’intimité de l’enfant, comme de l’enseignante. Je lui ai dit que ça ne me dérangeait pas, que c’était une excellente idée! Surtout pour Adam, qui est très sociable de nature. Une semaine plus tard, je signais un contrat et le technicien arrivait à la maison. C’est d’ailleurs mon fils qui l’a aidé à installer le tout… »

Adam interrompt sa mère, fier : « Le son ne fonctionnait pas, alors j’ai fixé le robot en allant dans sa tête. »

Et depuis, il l’utilise souvent, son nouveau gadget? « Pas tous les jours, non. Et je préfère aller à l’école le matin, parce que l’après-midi il y a toujours des examens », répond-il avec un sourire en coin.

Adam et sa mère, Sonia.

Aujourd’hui, l’exercice de grammaire se fera en équipe. Adam fait avancer son robot vers l’avant de la classe pour mieux voir Marie-Christine, qui, elle, pige le nom d’étudiants pour former des duos. Loïc lui demande subtilement s’il peut être en équipe avec Adam, plutôt que laisser ça au hasard. Ma sœur accepte, Loïc fait signe à son copain de le suivre et le robot se retourne aussitôt pour prendre place à une table ronde.

« On va travailler en chuchotant pour qu’Adam puisse bien entendre Loïc, OK? »

À la demande de ma sœur, tous les élèves baissent le ton.

Loïc et Adam, en plein travail d’équipe.

Les deux compagnons jasent comme ils le feraient s’ils étaient littéralement dans la même pièce. Ils rient, se demandent si ce qu’ils énoncent est un complément de phrase ou non. Je les aide à réviser leur texte en promettant que je ne le dirai pas (oups). Adam prend des notes dans son cahier, tout comme les élèves qui m’entourent. Quand un ami lui parle, il se retourne pour bien le voir. Il est parfaitement mobile. Rien de différent, sinon la maladie.

Quelques minutes plus tard, lorsque Marie-Christine demandera aux élèves de répondre tout haut à ses questions et que ce sera au tour d’Adam de s’exécuter, Loïc lui soufflera la réponse à l’oreille. Littéralement.

Il chuchotera en direction du côté droit du robot.

La caméra du robot DRAT permet à Adam de travailler comme s’il était littéralement en classe (oh, et à droite, c’est ma soeur!).

François-Xavier Panaccio est conseiller techno-pédagogique pour la commission scolaire Marguerite-Bourgeoys. Il m’explique le fonctionnement du DRAT : « C’est très simple! En fait, le robot c’est comme un ordinateur mobile. Il est connecté au réseau Internet de la commission scolaire et il communique avec un laptop qui est fourni à l’élève. Ensuite, l’enfant peut le contrôler grâce à un logiciel ou une application, tout dépendant du modèle utilisé. »

En 2015, la commission scolaire (une pionnière au Québec) s’est dotée de 10 de ces robots. Elle devra bientôt en acquérir davantage : « Ils sont très en demande cette année, me révèle le conseiller. Tous nos modèles sont présentement utilisés par des élèves qui s’absentent sur une longue durée pour des raisons de santé. »

« C’est très simple! En fait, le robot c’est comme un ordinateur mobile. Il est connecté au réseau Internet de la commission scolaire et il communique avec un laptop qui est fourni à l’élève. »

Évidemment, ça leur permet d’assister à leur cours réguliers, mais ce n’est pas le seul avantage de l’outil. François-Xavier poursuit : « Le robot, c’est un complément. Les élèves qui en ont un bénéficient aussi d’une éducation spécialisée, donnée à la maison ou à l’hôpital. En fait, je crois que le robot est très important pour l’aspect psychosocial des jeunes. Il permet à l’élève de côtoyer ses pairs. Et ça va dans les deux sens : c’est rassurant pour les élèves qui perdent soudainement un camarade de voir que leur ami est toujours là, qu’il se soigne à la maison. Je pense qu’au final, ça permet de répondre à plusieurs questions. »

« Au début, j’étais surprise! Je n’avais jamais vu un robot bouger près de moi. »

La confidence de Daniela trouve écho chez tous ses compagnons de classe. Quand je leur demande comment ils ont réagi en voyant « Adam le robot » pour la première fois, ils énoncent systématiquement leur grande surprise. « Impressionnés », « étonnés », « curieux », leur vocabulaire laisse sous-entendre une véritable fascination.

« La première fois qu’Adam s’est connecté, les gens se sont mis à crier! La directrice, le concierge, la travailleuse sociale, les élèves d’autres classes, tout le monde voulait voir… »

Marie-Christine me confirme la chose : « La première fois qu’Adam s’est connecté, les gens se sont mis à crier! La directrice, le concierge, la travailleuse sociale, les élèves d’autres classes, tout le monde voulait voir… » Le ton change soudainement quand Juan Felipe, un bon ami d’Adam, partage à son tour ses réflexions, d’une voix tremblante : « lI y a beaucoup de choses entre Adam et moi. Depuis longtemps. Ça ne m’a pas fait plaisir de le voir en robot. J’aimerais mieux qu’il soit ici avec nous. »

Puis la légèreté refait doucement son chemin grâce à une partie de « soccer-math ». Quand l’équipe d’Adam l’emporte, il se lance dans une danse de la victoire en faisant des 360 rapides sur lui-même.

« Le robot aide beaucoup Adam. Dans son cas, je crois que l’aspect social est aussi important que l’académique. Je me souviens qu’au début, quand il a retrouvé ses amis, il avait un grand sourire qui ne le quittait jamais », me confie Sonia.

« En fait, c’est un peu le contraire, s’étonne Adam. C’était la première fois que je me montrais sans cheveux et ça me gênait beaucoup. Mais maintenant, je m’en fous! Je sors et si tout le monde me regarde, je suis comme : ‘sup? »

« C’est vrai que c’était difficile de se montrer au début, concède sa mère. Mais il était tout de même très heureux d’avoir une présence à l’école. On est chanceux d’avoir accès à la classe de Madame Marie-Christine. »

« C’est vrai que c’était difficile de se montrer au début, concède sa mère. Mais il était tout de même très heureux d’avoir une présence à l’école. On est chanceux d’avoir accès à la classe de Madame Marie-Christine. »

D’ailleurs, est-ce que ça lui pose des défis, à ma sœur? Évidemment, ça demande une adaptation, de nouveaux réflexes. Je le remarque bien : elle doit approcher ses livres vers Adam quand elle en fait la lecture, question qu’il puisse bien voir les images. Elle le prend aussi parfois à l’écart pour le mettre en contexte, lui qui a passé quelques jours sans pouvoir être en classe.

Marie-Christine donne des consignes à Adam, à l’écart des autres élèves.

« Avant je me mettais beaucoup de pression, me confie Marie-Christine. Je voulais lui expliquer tout ce qu’il avait manqué. Or ces temps-ci, je réalise que c’est tout aussi important pour lui de juste être là. Avec nous. Et honnêtement, la technologie s’intègre super facilement! C’est une responsabilité partagée : c’est un étudiant qui branche le robot chaque soir et un autre qui veille à le mettre en marche chaque matin. Tout le monde est enthousiaste à l’idée de s’en occuper. »

Et si tout se passe bien, d’ici deux mois, ce ne sera plus la tâche de personne. Adam devrait avoir reçu le OK officiel de la part de ses médecins, et réintégré la classe qui lui manque tant.

« Tourne à droite en sortant, ensuite à gauche, puis encore à droite. »

Ma sœur m’indique comment trouver la sortie. En franchissant la porte de la classe, étant dotée d’un sens de l’orientation absolument gênant, je me trompe de direction. Elle me crie de changer de bord, ce qui fait éclater de rire ses élèves.

En descendant les escaliers, j’entends un drôle de son. Je me retourne et découvre une poignée d’étudiants qui m’observent. « On voulait être sûrs que tu ne te perdrais pas. » Je leur propose de m’escorter, ce qu’ils font avec patience.

Faque c’est ça : jeudi passé, j’ai plongé au cœur de la bienveillance. Elle se trouve au sein d’un groupe de cinquième année, entre de jolis murs colorés.

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