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Le péché de la tribune
Vous l’avez tous vu, en direct ou pas. À Tout le monde en parle, l’influenceur évangéliste JNT est interrogé sur sa vision de l’homosexualité. Pour démontrer qu’il n’est pas homophobe, il propose ses services de création de sites Web à la communauté gaie.
La scène est lunaire. Le malaise, lui, bien réel.
En quelques minutes, les commentaires indignés envahissent Internet. Une question revient : en invitant des personnalités aux idées polarisantes, les médias contribuent-ils à normaliser les discours qu’ils prétendent examiner ?
C’est un dilemme qui revient chaque fois qu’une personnalité controversée se retrouve sous les projecteurs. Il me trotte aussi en tête depuis un bon moment.
À l’automne 2025, j’ai publié un long reportage sur Alexandre Cormier-Denis, figure de proue de l’ethnonationalisme québécois. Les réactions ont été, disons, clivantes. Des journalistes m’ont félicité. Des militants m’ont tourné le dos. La droite m’a traité de « pute woke ». La gauche m’a accusé de flirter avec les nazis.
Je voulais comprendre ce qu’incarnait Cormier-Denis, d’où venait son discours et ce qu’il pouvait produire au Québec, alors que l’extrême droite gagne du terrain dans plusieurs pays.
Décortiquer n’est pas absoudre. Pourtant, pour certains, le simple fait de m’asseoir avec lui suffisait à condamner ma démarche comme une hérésie.
Je me suis demandé si le journalisme pouvait encore s’aventurer hors de sa chambre d’écho ou susciter une réflexion sans que tout soit ramené à une question de camp. Lire chaque geste comme une prise de position, chercher partout des signes d’allégeance, est-ce simplement devenu notre façon de voir le monde ?
La question s’était déjà posée chez URBANIA, avant mon arrivée. En 2019, mon patron, un peu punk et attaché au pluralisme, croise Éric Duhaime dans une soirée et l’invite à signer une chronique dans nos pages. La décision provoque une tempête, autant à l’interne que chez un lectorat qui ne sait plus trop quoi en penser.
C’était un brin provocateur, mais derrière le stunt, il y avait aussi l’idée d’inviter une voix dissonante sur notre propre glace, histoire de peut-être mieux saisir ses contours.
Quelques années plus tard, alors que le Parti conservateur du Québec vient de récolter près de 20 % des voix, certains reprochent encore au média d’avoir contribué à normaliser Duhaime en lui offrant pareille tribune.
Encore faut-il s’entendre sur ce qu’on entend par-là.
La force de l’habitude
Offrir une tribune, ce n’est pas donner raison. Disons-le d’emblée. Une entrevue complaisante, un interrogatoire serré et un reportage qui déboulonne les propos, ce n’est pas la même chose. Et ça ne produit pas les mêmes effets.
Le comparse de balado de JNT, Emmanuel Ouellet, en a fait l’expérience face à Patrick Lagacé, qui l’a sérieusement malmené en ondes, tandis que son argumentaire biblique peinait à tenir debout. Bien sûr, il y a toujours une part de spectacle là-dedans. N’empêche, il y a une différence entre donner la parole à quelqu’un et lui dérouler le tapis rouge.
Le même dilemme s’est posé avec les figures du mouvement anti-sanitaire. Guillaume Lemay-Thivierge a beau avoir perdu le fil du gros bon sens, faut-il pour autant le mettre à l’index ? Comme pour JNT, lui donner le micro, c’est aussi lui donner l’occasion de se planter. Et ce boulot-là, il l’a très bien fait tout seul.
Reste qu’en invitant une voix périphérique à son milieu, un média contribue inévitablement à la rendre plus familière. À force de la voir revenir, on finit par moins s’étonner de sa présence. Ça ne veut pas dire qu’on adhère à ses idées. Éric Duhaime, par exemple, était déjà bien connu lorsqu’il a signé sa première chronique chez URBANIA. Et la répétition n’a pas toujours pour effet de rendre un discours plus acceptable. À force de l’entendre, il arrive aussi qu’on soit de plus en plus en désaccord avec lui.
C’est pourtant l’un des mécanismes associés à la maintenant célèbre fenêtre d’Overton : une idée autrefois marginale peut, avec le temps, gagner en acceptabilité dans le débat public.
Entre ombres et lumières
Le problème que je vois avec ce concept, c’est qu’Internet a changé la donne. Les personnalités controversées n’ont plus besoin des médias pour se faire entendre. Plusieurs ont leurs propres plateformes, leurs réseaux et des audiences considérables. Elles peuvent facilement y diffuser leurs idées sans contradiction et sans avoir à répondre aux questions qui dérangent.
Le nœud, c’est plutôt de savoir ce que les médias traditionnels ajoutent à ces discours. Ils ne sont plus les seuls à pouvoir leur donner de la visibilité, mais leur invitation peut encore donner du poids à ceux qui en bénéficient. Elle permet surtout de rejoindre des gens qui, autrement, n’auraient peut-être jamais entendu parler d’eux.
Une invitation à la télévision peut tout de même faire découvrir quelqu’un à un public qui ne l’aurait jamais croisé autrement. Ma mère, par exemple, ne connaissait ni JNT ni Ariane Boyer. Mais la boomer en elle reste assez imperméable aux charmes du prosélytisme, surtout quand il est aussi maladroit.
JNT, visiblement peu préparé à l’exercice de la grande messe du dimanche soir, incarne cette nouvelle réalité. La télévision n’est plus l’aboutissement d’une carrière publique. Pour un influenceur qui dispose de sa propre plateforme depuis des années, elle n’est qu’un canal de plus, avec ses codes, son public et ses occasions de faire parler de soi.
La tribune n’est jamais tout à fait neutre. Mais s’indigner de voir certaines idées à la télévision ne suffit pas pour autant à comprendre comment elles circulent ni pourquoi elles trouvent leur public.
Le débat sur la tribune est aussi un débat sur les choix éditoriaux. Pourquoi invite-t-on telle personne plutôt qu’une autre ? Pour ce qu’elle sait, ce qu’elle représente ou la promesse d’un spectacle ?
Jean-François Nadeau, journaliste au Devoir et historien de formation, s’inquiète de la place grandissante accordée à la performance dans les médias.
« Ce n’est plus nécessairement la compétence ou le savoir qui donnent accès aux médias, mais la propension à donner un bon show », observe-t-il.
Nadeau a consacré sa thèse de doctorat à Robert Rumilly, historien associé à l’extrême droite et proche du régime de Maurice Duplessis. Étudier un personnage comme Rumilly ne signifie pas lui donner raison. Cela exige de replacer ses idées dans leur contexte et d’examiner ce qu’elles révèlent.
La même rigueur devrait s’appliquer aux invités des médias, surtout lorsque leurs propos prêtent à débat. Comme le rappelle Nadeau : « On a le droit d’avancer toutes sortes de choses. Mais la question, c’est : est-ce que ce qu’on avance a été vérifié ? »
Or, quand on invite quelqu’un, surtout pour ses provocations, ses contradictions deviennent un spectacle et ses idées passent au second plan. Une viralité planifiée, en fait. On fait réagir le public, on alimente les réseaux sociaux, mais on n’apprend pas nécessairement grand-chose.
À force de chercher le bon numéro, le média risque de confondre visibilité et pertinence.
À quel prix ?
À titre de journaliste, c’est une question que je dois aussi me poser. Quand on débat de la tribune accordée à un militant favorable à des politiques discriminatoires, on parle beaucoup de son droit de parole, mais qu’en est-il des personnes visées par son discours ?
Pour les personnes visées, le débat est loin d’être théorique. Ce sont leurs droits, leur dignité et parfois leur place dans la société qu’on remet sur la table. Ce qui nourrit la curiosité du journaliste peut avoir, pour elles, un tout autre poids.
Ma volonté de comprendre m’aide-t-elle à mieux saisir le monde ou m’arrive-t-il de sous-estimer le pouvoir que je donne à ceux que je raconte ? Je n’ai pas de réponse définitive. La distance critique ne protège pas de tout, et la curiosité journalistique n’est pas une garantie de lucidité.
Je me méfie autant des tribunes accordées sans discernement que des scrupules moraux qui nous empêchent de remonter aux racines des phénomènes complexes. Tout comme je me méfie du confort de ne fréquenter que des gens qui pensent comme nous.
JNT n’était pas à Tout le monde en parle par hasard. Son invitation s’inscrivait dans un contexte plus large, celui d’un documentaire qui, justement, cherchait à challenger un courant religieux qui séduit la jeunesse et dont les positions méritent d’être examinées.
Alors, qu’a fait l’émission de cette invitation en ouvrant sa chambre d’écho ? A-t-elle permis de mieux comprendre ce que défend JNT, de vraiment confronter ses contradictions et de remettre ses propos en contexte ? Lui a-t-elle offert une visibilité inoffensive ? Ou n’était-ce qu’un bon numéro de dîner de cons ?
Donner une tribune n’est pas un geste uniforme et il n’est pas dénué de conséquences. Dimanche, JNT et Ariane Boyer ont eu du mal à défendre leurs idées.
Mais qu’en aurait-il été s’ils avaient été convaincants ?
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