Matthew Paulson

Le Pawn Shop

Faique l’autre fois j’étais dans un des 150 pawn shops de la rue Ontario, j’magasinais des outils volés, à la recherche d’une quelconque aubaine mais j’me faisais pas trop d’illusion. Y’en a pas d’aubaine, dans les pawn shops. Du moins pour les outils. C’est un mythe. Au pire, tu trouves une perceuse crasseuse, qui coûte au mieux 40$ de moins qu’une neuve, pis t’as seulement une garantie d’un mois pour. Tant qu’à, j’préfère acheter du neuf, mais j’aime quand même ça faire la tournée des pawn shops le dimanche, comme tout bon Crotté d’l’Esss qui s’respecte. En fait, j’me demande vraiment si y’a des gens qui achètent pour vrai, dans les pawn shops. Ou si ça sert vraiment juste à pawner tes shit pour des miettes quand t’es vraiment dans marde.

Fait divers : les pawn shops arrivent en troisième position de ce qu’on retrouve le plus dans Hochelague, tout de suite après les cadavres éventrés de vieilles télés sul bord du chemin. Et en première position, nul autre que les dépanneurs, qui d’ailleurs tirent leur étymologie du mot “dépawner”. [Cet article ne cite pas ses sources comme du monde.]

En tous cas y’a pas à dire, c’est une entreprise des plus lucratives, pas pour rien que ça pullule comme une fontaine de coquerelles sur Ontario. Sont pas fous, hein? Y’a d’l’argent à faire sul dos des pauvres, d’ailleurs, y’en a tu des pawn shops à Outremont ? J’PENSE PAS NON.

Bref, j’étais là, en train de fouiner tout en digérant mon dej de la Belle Pro, lorsqu’un homme fit son apparition dans le pawn shop. Pas que j’check tout l’monde qui rentre, mais c’était quand même un dimanche à -30 degrés et j’étais seule à parcourir les vieux DVD poussiéreux à la recherche d’une perle rare genre Cœur-Circuit II. Le nouveau visiteur, probablement dans la soixantaine, était très petit. Il portait un long trench qui traînait à terre, d’une couleur incertaine, vacillant entre brun et gris, mais on devinait qu’il avait déjà été noir dans un passé très lointain. Nul doute que dans ce même passé -passé duquel on parle toujours en disant «jadis» – cet homme avait été grand, mais que le poids du temps et des malheurs du monde avait fini par le faire diminuer de moitié. Il portait le plus étrange casque de poil ever, en apparence fait de fourrure recyclée parce que ça avait vraiment l’air d’un patch work difforme. Son visage était creusé de multiples cratères, et ses pommettes étaient si saillantes et ses joues si creuses que j’suis certaine qu’elles restaient sèches les jours de pluie. Il avait un regard sombre, sauvage et fuyant. Partout autour de lui se répandait une odeur de fauve accentuée par le coup d’froid qu’il avait provoqué en entrant.

Ce mini Robert d’Artois anorexique des temps modernes était flanqué d’une calisse de grosse poche de hockey. Poche qu’il eut tôt fait de sacrer sur le comptoir avec une énergie surprenante, y’était pas gros, mais y’avait du nerf en sale. Le bruit (et peut-être l’odeur personne le sait) attira l’attention de l’employé du pawn shop qui s’affairait à classer des CD dans un coin. C’était un jeune début vingtaine, pointu d’un peu partout avec l’air bête et teigneux. Un genre de métalleux avec des yeux féroces, y’avait tellement d’piercings partout, on aurait dit qu’il s’était planté la face solide dans son coffre à pêche. Quand il a vu la poche de hockey, il a poussé un de ces soupirs, j’me suis demandé si c’était pas un joueur d’instrument à vent pour avoir du souffle de même. Pis pas d’la p’tite flûte à bec là, neunon, genre un trombone moyenâgeux de 12 pieds d’long avec de quoi d’pogné dedans. Probable que l’grand méchant loup aurait voulu l’engager pour l’aider à souffler la maison d’brique des trois p’tits cochons.

Mais je m’égare. Tu veux savoir c’qui a dans poche de hockey, j’y arrive.

Donc d’emblée, le p’tit employé, appelons-le La Teigne, semblait fort mécontent de la présence de ce vieux Crotté, duquel émanait malgré tout une certaine prestance. Il se rendit à l’arrière du comptoir et, pour toute salutation, lui lança le plus condescendant et mal avenant des : “Oui?”

– J’ai d’quoi qui pourrait peut-être vous intéresser.

Il dézippe sa grosse poche, et sort un morceau de quelque chose de poilu. Oui, un morceau de, parce que ça n’avait pas l’air full complet comme truc. La Teigne le regarde avec une moue dégoutée et lui demande :

– Quessé ça?
– Chu taxidermiste, j’empaille des animaux.
– J’me doutais ben que c’était quelque chose d’animal là mais c’est quoi comme animal?
– Ben c’t’une marmotte.
– C’pas une marmotte ça, on dirait la moitié d’une queue d’castor.
– Était dans cet état là quand j’l’ai trouvée.
– Hein?
– Je l’ai trouvée sur Notre-Dame, était toute écrasée comme une crêpe, c’est ça qu’ça donné.
– …
– J’en ai plein ma poche, r’garde.

Pis là, il s’met à sortir pleins d’mottons d’animaux morts qu’il étale sur le comptoir et à raconter l’histoire de chacun d’entre eux. Un raccoon trouvé sur le Mont-Royal, un chat battu à mort dans une ruelle d’Hochelague et un écureuil électrocuté. Tous les animaux, il les empaillait tel quel. C’était majoritairement des road kill, le gars empaillait des road kill et après il essayait de les vendre dans des pawn shops!

Je capotais.

La Teigne aussi, il dit :

– Mais là, j’peux pas prendre ça moé. En plus, c’est tu faite de façon professionnelle ça?
– Ben j’ai débité d’la viande de chasse toute ma vie, pis j’ai suivi un tutoriel d’une coup’ d’heures sur youtube, c’est assez pour faire une job professionnelle.
– Hey, moé j’ai r’gardé 4 heures de youporn hier, pis ça fait crissement pas d’moé une pornstar.
– Mais c’est d’l’art…
– De l’art?

J’ai pas pu m’empêcher d’intervenir :

– Mais oui, c’est d’l’art certain, r’garde, c’est une représentation de la mort telle quelle, sans artifice, de manière brutale. La mort c’est pas beau pis c’est ça. L’art c’est pas toujours beau, mais ça suscite toutes sortes de sentiments. Y’a une démarche derrière ça, pis c’est ça qui est beau. Tu l’sais pas, peut-être que tu pourrais en vendre à une mamie du coin, ou pour un décor de théâtre, tu devrais en prendre une coup’.

Le vieux s’est déviré vers moi avec une p’tite lueur dins yeux pis La Teigne m’a regardé l’air de dire ferme dont ta yeule mais j’m’en foutais, je l’trouvais trop cool, le bonhomme, j’étais fascinée. Pis j’me disais que si on était deux à l’convaincre, peut-être qu’il en prendrait quelques-uns, ne serait-ce que pour encourager l’monsieur.

Mais il a dit d’un ton ferme et sans équivoque :

– C’pas une galerie d’art icitte.

Osti d’air bête, crisse que ça m’enrage des gens fâchés d’même. Y’avait rien à faire avec lui pis c’était assez clair. Le vieux a ramassé ses corps morts, les a remis dans sa grosse poche et est parti sans demander son reste. Je suis restée un peu figée sur place, me disant qu’on aurait peut-être dû insister plus, pis finalement je suis sortie aussi, non sans lancer un regard réprobateur à La Teigne. Quand je suis arrivée dehors, le vieux était déjà sul coin, en train de disparaître dans le blizzard. De loin, sa silhouette m’a rappelé l’Homme qui plantait des arbres. Et c’était un peu ça aussi, sauf que lui, au lieu de planter la vie, il rendait grâce à la mort.

J’suis plus jamais retournée dans c’t’osti de pawn shop-là.

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