Le numérique peut-il casser la planète ?

La consommation d’énergie du numérique augmente en moyenne de 9 % chaque année. C’est la conclusion d’un rapport du groupe de réflexion The Shift Project qui milite pour une économie plus verte et respectueuse de l’environnement. À l’heure où le pacte pour la transition fait débat au Québec, il serait peut-être temps de prendre conscience de l’impact environnemental du numérique.

Deux millions de photos postées sur Snapchat, 97 000 heures de films et de séries consommées sur Netflix, 4,3 millions de vidéos visionnées sur YouTube, 3,8 millions de recherches Google, 49 380 photos partagées sur Instagram et 473 400 tweets. Tous ces chiffres balancés à la pelle, c’est ce qui se passe en une minute sur les Internets. Le tout sachant que 90 % de ce gigantesque amas de données n’existait pas il y a encore deux ans.

Bienvenue en 2018. À l’image d’un ogre jamais rassasié, Internet engloutit de la donnée sans compter. De plus en plus et visiblement sans limites. Première victime de cette orgie de données : l’environnement. Dans son rapport publié en octobre, le groupe de réflexion The Shift Project montre notamment que la part du numérique dans les émissions de gaz à effet de serre pourrait doubler d’ici 2025, pour atteindre 8 % de l’ensemble.

L’Internet des câbles et des serveurs

L’explication, même si on l’oublie facilement, est particulièrement simple. Pour faire tourner un ogre aussi vorace qu’Internet, il faut de l’énergie, beaucoup d’énergie et toujours plus d’infrastructures. Internet, c’est aussi et avant tout une entité physique alimentée par tout un tas de serveurs, de centres de données, de câbles sous-marins. Parce que chaque like sur le dernier post de votre chum qui vient de publier une photo de la première neige, chaque tweet pour critiquer une chronique maladroite de Richard Martineau et chaque courriel écrit à la vite pendant votre pause déjeuner est un petit grain de sable qui doit bien être stocké quelque part, alimentant donc l’empreinte matérielle du numérique. Cette empreinte, elle est « largement sous-estimée par ses utilisateurs compte tenu de la miniaturisation des équipements et de l’invisibilité des infrastructures utilisées », pointe le rapport de The Shift Project. Ajoutez à cela notre consommation effrénée de téléphones intelligents, de tablettes, de montres connectées ou notre appétit croissant pour les cryptomonnaies et vous vous retrouvez avec un nouveau prédateur en puissance pour la planète.

La transition numérique au service du climat?

Rendu là, vous vous en doutez : la réponse est non, selon le même rapport. Mais l’illusion persiste. En fait si le numérique est encore peu perçu comme une source de pollution importante, c’est d’abord parce qu’il est présenté par ses acteurs comme un atout majeur pour limiter le réchauffement climatique : meilleure gestion des ressources naturelles, de l’énergie, dématérialisation de l’économie… La transition numérique apparaît comme un accélérateur de connaissances indispensables pour résoudre la crise écologique actuelle.

Mais si le numérique permet bien quelques améliorations technologiques, dans les faits, c’est loin d’être aussi rose. C’est même plutôt noir. « La transition numérique telle qu’elle est mise en œuvre aujourd’hui participe au dérèglement climatique plus qu’elle n’aide à le prévenir », les auteurs du rapport sont sans appel : la douce illusion du numérique pour sauver la planète, c’est terminé.

La consommation d’énergie du numérique est telle qu’elle pourrait atteindre 4,5 % de la consommation d’énergie mondiale en 2025, voire 6 % dans le pire des scénarios.

La consommation d’énergie du numérique est telle qu’elle pourrait atteindre 4,5 % de la consommation d’énergie mondiale en 2025, voire 6 % dans le pire des scénarios. Côté émissions de gaz à effet de serre, les prévisions sont bien sombres également. Selon The Shift Project, le numérique devrait émettre en 2020 autant de CO2 que l’Inde en 2015. Pour le numérique vert, on repassera.

Et ce ne sont pas les seuls à tirer la sonnette d’alarme face à l’impact de nos différents usages numériques. Deux études américaines publiées fin octobre et début novembre avancent notamment que la généralisation des cryptomonnaies (Bitcoin et compagnie) à elle seule pourrait engendrer une hausse des températures de 2 °C à la surface du globe d’ici 16 ans. Ce nouvel or numérique consommerait même plus d’énergie que l’extraction d’or véritable, de cuivre ou de platine, et ce pour produire la même valeur marchande.

Autre source de pollution évidente :  nos appareils connectés, smartphone en tête de classement. Leur fabrication nécessite notamment l’extraction de métaux rares dont l’exploitation est une source importante de gaz à effet de serre.

Vers une « sobriété numérique »

Mais que faire sachant que la révolution numérique n’est pas prête de s’arrêter? Dans son rapport, The Shift Project propose l’application d’une politique de « sobriété numérique » pour nous aider à revoir nos habitudes de consommation. En  limitant le renouvellement de nos appareils numériques au minimum, en permettant l’utilisation des téléphones professionnels à des fins personnelles ou encore en favorisant l’échange de documents via une plateforme dédiée plutôt que par mail. Des gestes quotidiens qui ne demandent qu’un peu de recul sans pour autant devoir se déconnecter complètement ni partir vivre en ermite loin de son routeur wifi. Si une telle prise de conscience se généralise, les auteurs du rapport affirment qu’il est possible de limiter la hausse de la consommation d’énergie du numérique à 1,5 % par an.

Si une telle prise de conscience se généralise, les auteurs du rapport affirment qu’il est possible de limiter la hausse de la consommation d’énergie du numérique à 1,5 % par an.

À l’heure où la protection de l’environnement est, ou du moins devrait être, une priorité, il s’agit d’abord de comprendre que l’urgence n’est pas au numérique, mais à la la préservation de nos écosystèmes. Il s’agit de réussir à lancer une prise de conscience générale de l’impact environnemental du numérique. De se poser cinq minutes et de repenser notre rapport au web, aux réseaux sociaux et aux objets connectés, pour le moment calqué sur un modèle hautement consumériste et addictif.

Vous me trouvez trop radical? Vous en avez votre claque de ces néo-hippies qui vous cassent les oreilles en permanence avec le climat? Pour vous, le numérique simplifie la vie, fluidifie les échanges tandis que la transition écologique est contraignante et punit les individus? Fermez les yeux quelques instants et imaginez-vous une masse grise, informe, une tumeur poisseuse qui ne cesse de se développer et vous aurez une image assez fidèle de la planète dans les années à venir si l’on ne met pas chacun du sien pour sauver ce qu’il reste de nos écosystèmes.

On se donne rendez-vous dans vingt ans et on en rejase.

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