Le Nord au cœur, le dernier documentaire de Serge Giguère, prend l’affiche à compter d’aujourd’hui, à l’Excentris. Il s’agit d’un portrait vivant de Louis-Edmond Hamelin, intellectuel plus grand que nature. Le géographe, le linguiste, le professeur, l’humaniste. Celui à qui on doit le concept de « nordicité »; cette identité nordique qui nous marque tous, qu’on le veuille ou non.
Avec les notions de nordicité et d’hivernité, le professeur Hamelin souligne un aspect fondamental (bien que négligé) de notre identité : notre appartenance au Nord. Bien sûr, Montréal et ses environs, ce n’est pas le grand Nord (bien que ce soit la métropole la plus froide au monde. Devant Moscou, même.) Reste que nous sommes inextricablement marqués par l’identité nordique, même si nous tendons souvent à la répudier à grands coups de voyages dans l’sud et de maugréments saisonniers.
Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver!
Bon, j’avoue qu’il m’arrive de penser que c’est plutôt l’hystérie thermique en général qui distingue le climat québécois, mais enfin. L’hiver, c’est la maison. Heimat. Quoi qu’on en dise, quand il fait froid, je me sens chez moi.
Mais curieusement, nous entretenons un rapport quasi schizophrénique avec notre nordicité. D’abord, notre idée du Nord, du vrai (pas tel qu’on se l’imagine ou que les idées reçues nous le présentent), est bien impressionniste. Nous nous faisons « une certaine idée » du Nord, sans vraiment savoir ce qu’il nous raconte. Or, troublant paradoxe, depuis quelques années, certains encensent l’idée d’un mégaprojet visant à « développer le Nord ». Développer quelque chose qu’on connaît à peine, quelle drôle d’idée!
C’est ce paradoxe que souligne le film de Serge Giguère, à travers la pensée de LEH. En cela, ce qu’on nous présente est non seulement touchant, mais brûlant d’actualité. On y démontre tout le ridicule de croire qu’il est légitime de disposer à loisir d’un territoire dont on méconnait tout, à commencer par les peuples qui y vivent.
Ah oui, parce qu’au-delà de l’étude la morphologie des territoires nordiques, LEH s’est aussi intéressé à l’autochtonie. C’est d’ailleurs à lui qu’on doit le terme. Ses travaux soulignent notamment l’opposition diamétrale entre notre façon d’appréhender le territoire et celle des Autochtones. Pour nous, « sudistes » blancs, la terre nous appartient; c’est une « possession ». Les peuples du Nord, quant à eux, considèrent qu’ils appartiennent à la terre. Elle est à leur disposition, tout au plus. Nul besoin de dire que cette vision ne peut qu’induire une manière radicalement opposée à la nôtre d’appréhender le territoire et ses ressources…
En ce sens, il y aurait une fracture profonde entre le Nord et le Sud. C’est, entre autres choses, ce qui provoque la rupture avec notre nordicité. Nous ne concevons le Nord que de manière abstraite, mais prétendons malgré tout être à même de se l’approprier. C’est d’une absurdité déroutante.
Au-delà du géographe, du linguiste, du prof ou de l’économiste, un grand humaniste. Un intellectuel qui ne s’est pas contenté de réfléchir sur son [ses] objet[s] d’études, mais bien sur la nature de l’étude elle-même. Sur le nécessaire d’apprendre à former l’esprit, de valoriser l’effort intellectuel et de s’engager à fond, corps et âme, dans la recherche – si on en décide ainsi.
« L’individu doit prendre conscience de sa très faible participation à l’aventure de l’univers »
Humble et touchant regard sur la tâche d’un intellectuel accompli.
Dans le film, une scène particulièrement touchante. Celle où LEH rend le fruit d’une vie de labeurs à la société. « Ça fait 60 ans, alors j’arrête! » nous annonce-t-il. Laisser mourir l’universitaire pour ne renouer qu’avec l’homme; qui « s’occupera désormais à autres choses ». Impressionnante résilience.
Un fichu beau film pour un fichu grand personnage. Si j’étais vous, je courrais le voir .
Et moi, j’ai de la lecture pour un bon moment.