.jpg.webp)
Le moment parfait pour devenir sobre existe-t-il?
31 décembre. D’ici quelques secondes, 2025 pliera bagage pour laisser place à 2026. Un verre de mousseux à la main, mes amis contemplent l’écran de la télé, clament à voix haute les chiffres qui défilent. Et moi, j’observe la même chose, mais je reste silencieuse. J’ai à la main un verre de mousseux sans alcool et dans la gorge, mon cœur qui empêche les mots de traverser. Quand mes amis auront fini d’égrainer les secondes comme un chapelet, je serai officiellement sobre depuis un an.
« T’es chanceuse. T’as choisi le bon moment pour arrêter de boire. »
Voilà ce qu’une connaissance m’a dit quelques semaines avant cet anniversaire. En surface, je peux comprendre : depuis la pandémie, l’offre de produits sans alcool s’est multipliée comme autant de spin-offs des Real Housewives et la sobriété ne s’accompagne désormais plus de ces mêmes regards qui suivent habituellement les mots « je suis végan ». Si mon interlocuteur était sobre depuis neuf ans, j’avoue que ma sobriété – qui n’a connu ni la fin du règne Obama ni le début de Trump 1.0 – ne détonne pas dans un paysage qui regorge de jeunes qui troquent une ascension à l’étage des Foufounes Électriques pour une tout aussi laborieuse dans les Chic-Chocs.
Je me demande par contre s’il est juste de dire que j’ai « choisi le bon moment pour arrêter de boire ». Après tout, avoir été sobre en 2025, c’est à peu près l’équivalent de s’être fait opérer sans anesthésie. Le frigo rempli de canettes de Bubly mauve, j’ai assisté, impuissante, au premier acte du règne 2 Fast 2 Furious de Trump, à la quasi-victoire de Pierre Poilievre et à autant de montagnes russes sur le plan personnel.
En 2025, j’ai traversé une piscine d’eau claire, malgré les remous.
Faire place à l’inconfort
« Trouves-tu que c’est plate, des fois? »
Mon amie, elle-même sobre depuis sept ans, me pose cette question en remuant à peine les lèvres. Sa voix évanescente au-dessus du brouhaha d’un événement littéraire, le genre où les verres de vin rouge ponctuent chaque lecture et dédicace. Ce moment marquait les six mois de ma propre sobriété et je la célébrais avec une bouteille d’eau que j’avais dû remplir au bureau, inquiète qu’il n’y ait pas d’options pour moi.
Ce que mon amie et mon réflexe de me fournir moi-même en liquides soulèvent, c’est cet automatisme que les milléniaux semblent avoir développé de s’assurer que peu importe l’activité, de l’alcool sera offert. En grande quantité. Des activités sip and paint, des craft and wine, des randonnées qui servent de prétexte pour déguster le menu d’une brasserie en région, des podcasts où chaque animateur.rice a devant lui ou elle une bouteille de bière ou une coupe bien remplie ; les milléniaux semblent incapables d’imaginer une activité où l’alcool brillerait par son absence. Même quand sa présence peut sembler absurde, par exemple dans ces centres où on lance des haches en compagnie de nos collègues.
Je prends une pause en espérant ne pas avoir perdu trop de lecteur.rice.s qui auraient l’impression que je juge ici leurs habitudes de consommation. La vérité, c’est que je comprends le réflexe de vouloir marier à tout prix une activité quelconque avec un p’tit verre de rouge ou un gin-tonic. Jusqu’à tout récemment, j’étais celle qui demandait si on pouvait « faire un arrêt en chemin », s’il y avait une SAQ proche. J’ai aussi été celle qui sentait comme un vide, une grande soif en apprenant qu’un mariage n’était pas open-bar ou qu’une soirée serait sans alcool pour mieux accommoder certaines personnes. Chaque fois qu’on me remettait des billets signifiant que je n’aurais droit qu’à deux consommations, je ressentais une anxiété paralysante. Pas parce que j’avais peur de mal choisir mes deux consommations, mais parce que je me posais des questions sur ma propre capacité à faire le party sans « lubrifiant social ». Après tout, c’est le gin qui fait de moi une personne comique et non pas mes nombreuses années à écouter les Albums du peuple de François Pérusse dans la voiture de mes parents jusqu’à en connaître chaque réplique par cœur, non?
Bref, sans alcool, j’étais inconfortable. Trop consciente de moi. Trop consciente du monde qui m’entoure.
L’an dernier, mon estimée collègue et partenaire de rants à saveur féministe Vanessa Destiné a consacré un Micromag à la crise de la quarantaine des milléniaux. Outre que le plaisir de voir des icônes de ma génération défiler à l’écran pour célébrer l’âge d’or des skinny jeans et de la brève fenêtre où Lena Dunham n’était pas cringe, j’ai réalisé à quel point ma génération avait perdu au change. Oui, on a eu droit aux leggings American Apparel, à de la musique à MusiquePlus, Harry Potter avant que J.K. Rowling ne passe du côté des Mangemorts, MSN, le Nokia Razr rose et la grève de 2012, mais on a aussi hérité d’une écoanxiété qui nous fait hésiter à nous reproduire, d’une récession qui nous a garanti qu’on ne connaîtrait jamais le bonheur de faire chier nos voisins en passant la tondeuse sur l’heure du souper et de la finale de Lost. À vivre autant de revers et de contrecoups, c’est peu surprenant qu’on ressente autant le besoin de padder les murs de notre cellule.
Quand j’ai choisi de raccrocher la bouteille, c’est l’une des choses qui me terrifiait le plus, cette constatation voulant que plus jamais je n’aurais l’occasion de me mettre à off. Que l’opération continuerait, cette fois sans l’anesthésie. Peu importe ce que 2025 me réservait, j’y ferais face tête première, les yeux grand ouverts, avec pour seul confort une couverture lestée, mes chats et le nouvel album de Nine Inch Nails. Et contre toute attente, j’ai survécu. Parce qu’en vérité, si je n’avais pas pris la décision de devenir sobre, le monde aurait continué de pourrir, les Epstein Files seraient toujours gardées sous clé, Elon Musk aurait quand même fait un salut nazi et moi, j’aurais vu tout ça du fond de mon verre que j’aurais vidé seulement pour mieux le remplir.
Une fois le delirium tremens passé, l’univers s’est soudainement déroulé devant moi comme une route de campagne silencieuse sous un pied de neige cotonneuse. Un espace liminal à la fois paisible, mais où le regard se tourne sans arrêt vers les arbres et les horreurs qu’ils pourraient dissimuler. Lentement, j’ai fait place à cet inconfort constant, celui de toujours savoir ce qui se trame autour de moi. Puis, l’inconfort a fondu, a pris les formes de mon espace. L’inconfort demeure, j’ai tout simplement appris à vivre avec.
Radicalement sobre
Dans la nouvelle Manhole 69 de l’écrivain britannique J.G. Ballard (à qui l’on doit également Crash, le roman ayant donné l’ultime film à ne pas regarder en date), trois volontaires se soumettent à une expérience visant à éliminer le besoin de dormir chez les humains. En charge de l’opération, le Dr Neil affirme que l’humanité atteindrait un nouveau stade d’évolution si elle cessait de consacrer quotidiennement huit heures à ce qu’il qualifie de « peep show érotique infantile », une manière très edge lord de dire « rêves ». Plutôt, les cobayes finissent par être réduits à l’état de simples zombies, incapables de soutenir l’effort incommensurable qu’est l’état permanent de pleine conscience.
J’ai beaucoup pensé à cette nouvelle au cours des derniers jours. Elle représente bien les premiers moments de ma sobriété où je craignais justement de ne plus jamais avoir de moment où le fil de mes pensées serait enfin suspendu. Bien sûr, contrairement aux cobayes du Dr Neil, j’ai toujours le loisir de dormir, mais étant une personne qui passe beaucoup trop de temps à réfléchir et angoisser, l’enivrement était une opportunité d’avoir le même instant de grâce tout en continuant de me mouvoir dans l’univers. La promesse que pendant quelques heures, je pourrais être consciente tout en ne pensant à rien.
Mais cette manière d’exister en se nourrissant de purs réflexes et automatismes est aussi ce qui nous empêche de nous investir pleinement dans ce monde qui est le nôtre. Je sais que la majorité d’entre nous a l’impression d’avoir été précipitée dans un manège où on ne peut que hurler « quand est-ce que ça arrête? », et je comprends le sentiment, je vous le jure.
Un an plus tard, je peux affirmer une chose : je n’ai plus envie d’avoir une pause d’être moi. Parce que j’ai appris que ce qui se passe dans ma tête, c’est étourdissant, c’est angoissant, mais c’est beau aussi. C’est inspirant. Une part de cet inconfort avec lequel j’ai appris à vivre, c’est celui d’être sans cesse aux commandes d’un corps trop maladroit et qui prend trop de place. Mais c’est aussi un corps qui crée, un corps qui aime et un corps qui survit. En un an, j’ai créé plus que je ne l’ai fait dans toutes ces années qui me séparent de mes derniers cours à l’université. Parce que j’avais les moyens de le faire. Parce que j’avais envie de le faire.
Être sobre m’a aidée à faire un geste radical : apprécier la personne que je suis.
Pour en revenir à la question qui est revenue me hanter le 1er janvier, à savoir si le moment parfait pour devenir sobre existe, je crois que la réponse, c’est non. Parce que le monde est trop vaste pour que les astres s’alignent autour d’une décision individuelle. Plutôt, c’est à nous de créer ce moment et de se donner le temps, l’espace et la douceur pour le faire advenir. Parce qu’une rechute ne signifie pas un échec ; elle signifie simplement qu’un élément manquait et donne l’opportunité d’en créer un nouveau. Dire que le moment parfait pour devenir sobre n’existe pas, c’est retirer le poids de la performance, cette idée selon laquelle il n’existe qu’un seul trajet pour arriver à une seule destination. Vous n’avez pas manqué l’autobus. Il y en aura d’autres après. Pas de stress.
Alors, à tous.tes ceux et celles qui font leur arrivée sur la patinoire inégale qu’est le Dry January, que vous soyez chambranlant.e.s ou solides comme un chêne, je vous lève un Bubly mauve, rose, rouge… un Bubly aux couleurs de l’arc-en-ciel et je vous souhaite un voyage inconfortable, mais ô combien enrichissant, au fond de vous-même.
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!
