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Le mojito est toujours plus vert chez le voisin
AH! Je m’habituerai donc jamais!
Les enfants chez leur père la moitié du temps, c’est rendu OK en gros. Je veux dire, des fois j’aurais envie de les avoir avec moi pour un événement précis, des fois j’ai les blues quand il y a une fête où des amis sont avec leurs enfants et pas moi, mais le reste du temps, je me fais une vie pas pire en solo.
Mais l’osti d’été! Quand leur père décide qu’il part avec eux quatre semaines. Je suis bonne, je souhaite bonnes vacances aux cocos, leur fais un gros câlin et attends d’être rendue deux coins de rue plus loin avant de m’effondrer. (Ne vous inquiétez pas pour moi, j’ai de l’expérience dans les crises de larmes en voiture, je m’en sors en général vivante).
C’te coup-ci, en rentrant, je me mets fébrilement sur le texto, question de trouver quelqu’un avec qui prendre l’apéro (j’ai comme plan très net de me soûler pour oublier). Ma voisine me dit “Envoye par icitte”. Je ne me fais pas prier. Je débarque avec du sirop de cassis pour mettre dans son vin blanc.
Présentation : Julie et Daniel, mes voisins de quatre portes plus loin, sont cool. Presque toujours willing pour l’apéro. Malgré leurs trois enfants et les nombreux amis de ceux-ci qui fourmillent partout et espionnent nos conversations. Il suffit d’un verre et demi à ma voisine pour virer soule et très divertissante. Cheap date, qu’on appelle ça. Anyway, je les aime ben.
Donc, je m’éplore devant eux. Mes enfants. Partis. Qui s’en vont se faire plein de souvenirs dont je ne ferai pas partie. Ça va donc être long. Je vais donc compter les dodos. Ils vont donc me manquer. Un moment donné, je sors mon nez de ma tragédie grecque et je me rends compte que ça ne rebondit pas tant que ça, du côté de Julie (Daniel est à l’intérieur en train de nous préparer des mojitos, fuck le kir, qu’il a dit).
Je prends une pause. Elle fait un demi sourire à la Mona Lisa. Et soupire.
– OK. Je vais me forcer pour être triste.
– Tu ris-tu de moi? C’est long, quatre semaines! Sans mes enfants. T’as aucune idée de ce que c’est!
– C’est vrai, j’en ai aucune idée… malheureusement.
On se dévisage quelques instants. Sur ce, Daniel arrive avec nos drinkss.
– D’ailleurs, l’autre fois on parlait de ça, Julie et moi, et on se disait que tu devrais écrire un billet là-dessus.
– Sur quoi? Les enfants qui me manquent?
– Ben non. Mais t’écris toujours du point de vue de la mère mono, des difficultés que tu vis, c’est normal, c’est votre créneau, les RoseMomz. Et si, pour une fois, tu prenais le point de vue de la mère en couple, à temps plein avec ses enfants, et pour qui ta vie peut sembler pas pire trippante.
Je regarde Julie. Sourire de Mona Lisa. Oui, je pense que la mère en couple à temps plein qui trouve parfois ma vie pas pire trippante, c’est elle. Je l’sais qu’elle fait souvent des yeux envieux quand elle me voit partir en vélo pour un 5 à 7, ou au cinéma toute seule, qu’elle adore quand je lui conte mes histoires de dates tout croches (je me pratique souvent sur elle avant de vous pitcher ça dans un billet).
– Oui, mais vous êtes deux dans ça, moi quand j’ai les enfants, j’ai pas d’adulte à mes côtés avec qui ventiler, pour m’accoter, tout ça. Pis quand je les ai pas, ils me manquent souvent. Il y a toujours un manque, d’un bord ou de l’autre.
– Je comprends, je suis sûre que je trouverais ça dur aussi. Mais sérieux, quand tes enfants sont pas là, fais-moi pas accroire qu’ils te manquent tout le temps. Je suis sûre que des fois, t’es BEEEN heureuse de pouvoir décider à la dernière minute de sortir, d’aller visiter tes amis à Québec sur un coup de tête ou juste de t’écraser avec un bon livre après le souper.
– Oui, c’est sûr que vu de même…
– En plus, toi, t’as le droit de te plaindre autant que tu veux : mère mono avec trois enfants, tout le monde compatit, c’est clair. Alors que moi, de l’extérieur, j’ai la vie de famille parfaite, personne ne me prend au sérieux si je dis que je suis dépassée des bouttes.
Ici, Daniel se mêle à la conversation :
– Elle a aucune pity card de jouable. Les gens sous-estiment l’importance de la pity card…
– Donc, en gros, ce que tu revendiques, Julie, c’est le droit de te plaindre? De mon bord, en tout cas, chaque fois que tu m’offres l’apéro, t’as absolument et totalement le droit de te plaindre.
– Come on, Brigitte, je niaise pas. C’est difficile la routine : les lunchs, les repas, les bains, les lavages… Tu le sais, tu le vis aussi, mais moi c’est jour après jour après jour. Sans pause. Sans jamais avoir le temps de piquer une jasette avec moi-même.
– En fait, je vais t’avouer quelque chose. Dans ma vie d’après-les-enfants-mais-avant-la-séparation – c’est un bon acronyme : ALEMALS! – ça m’est arrivé de dire à une amie mono que je trouvais qu’elle avait le meilleur des deux mondes.
– Bon, tu vois!
– Elle me l’a ramené quand j’étais down après ma séparation. Mais une fois dedans, je trouvais pus ça aussi glamour. Quand t’es down, c’est dur de profiter du fait que t’es seule, c’est plus comme une punition.
– Ouain, je veux bien, au début quand t’es en mode mon-monde-vient-de-s’écrouler. Mais là, quand tu viens nous montrer ton outfit avant d’aller à une date, t’as pas l’air ben ben en punition.
On a continué comme ça un boutte. Le lendemain, quand j’y ai repensé, je me suis dit qu’au fond, on peut juste pas vivre toutes les vies, et qu’il y a toujours de quoi qui nous manque dans la nôtre. Si on était capables de pas se laisser éblouir par le bonheur qu’on suppose aux autres, on arriverait peut-être plus facilement à focusser sur ce qu’on a plutôt que sur le voyage au Guatémala en famille qu’on fera pas ou le marathon qu’on sera jamais capable de courir. Mais c’est pas juste ça. Tout est aussi une question d’atmosphère intérieure. C’est plus facile certains jours que d’autres d’aimer sa vie. Des fois, notre vie c’est de la maaaarde… D’autres jours, on l’échangerait pour rien au monde. Mais c’est sûr que la pity card, ça fait pas pire la job. Pis moi, ben, j’ai la Gold. Ça fait que let’s drink to that!
Daniel, est-ce que le mojito est prêt?
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