.jpg.webp)
Il y a des reportages plus plates que d’autres.
Couvrir le premier bébé de l’année, un incendie dans un bar miteux tenu par les motards ou les dix ans de la Maison des jeunes de Saint-Marthe-sur-le-Lac par exemple.
Mais documenter le mood ambiant quelques heures avant la fermeture des bars pour (au moins) 28 jours tombe dans la catégorie « affectation agréable ».
Agréable, mais un peu plus arrosée qu’à l’habitude, puisque ce texte rédigé un peu chaudaille sur un bout de comptoir du bar Le Record dans Villeray me demande présentement toute ma concentration.
Surtout que le last call s’amène à grands pas et la musique (néanmoins excellente) constitue une trame sonore de travail un brin cacophonique. Sans parler du bruit généré par la trentaine de client(e)s festifs et disciplinés, mais surtout désireux(ses) de profiter une dernière fois de l’ambiance feutrée de leur bar de quartier favori.
Je passe ici sous silence ce jeune homme assis à côté de moi qui chiale depuis tantôt contre le premier ministre CLAUDE Legault.
Mais bon, un peu d’indulgence, l’heure est à la « fête » (façon de parler) et celle-ci achève justement.
.jpg.webp)
«C’est une place de spectacle et de danse d’habitude. On avait arrêté tout ça en plus de réduire le nombre de personnes permises pour se conformer.»
Si la plupart des clients ronchonnaient contre ce nouveau sevrage imposé, d’autres, comme Pierre, se montraient plus conciliants. « Je viens à tous les jours, c’est sûr que ça me dérange, mais si tout le monde se conforme, on va le régler le problème! », lance cet habitué.
« Bon mois ! », lance une serveuse à son boss, en terminant son shift à la Taverne Saint-Sacrement.
Le vent souffle fort dehors, mais la terrasse est presque remplie de clients venus se montrer solidaires avant la pause imposée.
«C’est la transmission communautaire le problème, mais comme il y a des gens qui crèvent et font 18h par jour dans les hôpitaux, c’est dur de faire du nombrilisme comme propriétaires de bars.»
La barmaid Gen apporte à nouveau des shooters de Jameson. Pierre Thibault offre la tournée aux clients de la terrasse.
« C’est le jour de la marmotte, la plupart des habitués viennent tous les jours depuis lundi », constate Gen, masquée, qui tombera au chômage pour les prochaines semaines.
À la table voisine, Mathieu et Guillaume sirotent leur pinte, d’avis que le gouvernement tape sur le mauvais clou. « Je ne suis pas surpris, mais c’est ridicule de pénaliser ce secteur. Je ne pense pas qu’il y a plus de distanciation au Walmart ou au Costco », raille Mathieu.
Son camarade redoute pour sa part l’impact de cette nouvelle fermeture sur le rayonnement de la métropole. « Montréal est un pôle du nightlife dans le monde. C’est plus qu’un bar, c’est un endroit qui fait vivre la Ville », croit le jeune homme, qui a voulu encourager la taverne de l’avenue Mont-Royal une dernière fois.
Petit tour par la maison. Après avoir mangé en vitesse des restants de la veille et fait semblant que j’aurais aimé mieux passer ma soirée en famille, j’ai sauté dans un taxi en direction du bar Le Record dans Villeray, d’où j’écris ces lignes.
Il fait chaud dans ce temple du vinyle et le propriétaire Stéphane Brunet se démène seul sur le plancher, alors que les clients débarquent de plus en plus nombreux.
Comme ses collègues, sa survie dépend des mesures d’aide du gouvernement, puisqu’il se montre pessimiste par rapport au 28 jours de fermeture. « J’aimerais ça être optimiste, mais j’ai l’impression que ça sera pas mal plus long », confie le tenancier, pendant que Mick Jagger s’égosille dans les haut-parleurs.
Stéphane s’efforce sinon de prendre les choses avec philosophie, même s’il pense que les gens sont plus en sécurité dans son bar que dans des appartements où « tout le monde s’en câlisse ». « On est tous dans le même bateau. La COVID m’a permis de relativiser des choses et d’arrêter de me plaindre », soupire-t-il derrière son masque, avant de retourner derrière le zinc, où l’attendent les clients.
«On est tous dans le même bateau. La COVID m’a permis de relativiser des choses et d’arrêter de me plaindre.»
Ça y est. C’est le last call. Stéphane, le front en sueurs, court dans tous les sens pour prendre les dernières commandes.
La musique s’éteint sur une toune des Beasties Boys.
Je sirote tranquillement mon rhum & coke, sans savoir quand je vais en commander un autre.
Pedro est parti. Héloïse et Dani aussi. La table d’en arrière se fait un selfie de groupe à travers le miroir. Les gens s’amusent en faisant un fuck you au virus. Un dernier éclat de rire avant d’aller s’enfermer à la maison.
On se revoit dans 28 jours. J’espère.
Cette visite de bars s’est amorcée un peu plus tôt au bar Le Gaspé broue de la rue Masson près de chez moi, là où des triporteurs sont perpétuellement garés devant la porte. « C’est plate parce que ça commençait à aller mieux. J’espère que ça n’ira pas au-delà de 28 jours », commente sans trop y croire la barmaid Marie-Claude, derrière le mur de plastique séparant son espace de travail de ses clients, nombreux pour un mercredi après-midi. « C’est le last call et on voit vraiment l’effet sur la clientèle, surtout les habitués. Ce que je ne comprends pas, c’est que les bars sont sécurisés et ne sont pas des lieux d’éclosion », déplore Marie-Claude, qui trouve surtout cette nouvelle fermeture frustrante pour son patron qui a investi beaucoup d’argent pour adapter son troquet à la sauce pandémique. « C’est une place de spectacle et de danse d’habitude. On avait arrêté tout ça en plus de réduire le nombre de personnes permises pour se conformer », explique la barmaid, d’avis que la récente décision de réduire les heures d’opération (de 3h à minuit) n’avait fait qu’aggraver les choses. « Les gens étaient plus saouls et buvaient plus vite, comme s’il y avait un décompte », souligne Marie-Claude derrière son masque.
.jpg.webp)
Mince consolation, cette nouvelle fermeture permettra aux clients de ne plus vivre certaines situations déroutantes. « La fin de semaine dernière, six policiers sont rentrés ici, la main sur le gun. Les gens avaient tellement peur, qu’ils ont mis leur masque assis à leur table même s’ils n’étaient pas obligés », raconte Marie-Claude, pendant qu’un joueur de machine non masqué passe devant son bar pour aller fumer une clope. « Tu vois, le monsieur n’a pas son masque, c’est pour ça que ça ne marchera jamais », peste Pierre d’une voix forte, convaincu que la victoire sur le virus passe par un effort collectif.
À la tête de la Nouvelle association des bars du Québec (NABQ), le proprio Pierre Thibault tente de garder la tête froide malgré ses inquiétudes. « C’est sûr qu’on va perdre des joueurs à partir de maintenant. Ça va dépendre de l’aide gouvernementale (qui devrait être annoncée aujourd’hui lors d’un point de presse) », souligne le tenancier, dont l’association représente jusqu’ici 200 établissements.
Autour d’une pinte de Labatt 50 et d’un shooter de Jameson, il déplore le manque d’égard des autorités à l’endroit du milieu des bars, une industrie « d’environ 2000 établissements qui fait travailler 25 000 personnes», calcule Thibault. « L’image des bars est encore difficile à positionner en 2020 et c’est justement le mandat de notre association », souligne-t-il, conscient que les chambardements causés par la pandémie vont bien au-delà des bars. « Une aide significative sur les frais fixes – loyer, électricité, assurances et taxes – constituerait à tout le moins un bon coup de main », croit Pierre Thibault, qui espère que les autorités n’oublieront pas la contribution du milieu des bars dans le dénouement de la crise. « On n’a peut-être pas le choix, mais on obtempère sans trop chialer même si les bars et restaurants ne sont pas des foyers d’éclosion. C’est la transmission communautaire le problème, mais comme il y a des gens qui crèvent et font 18h par jour dans les hôpitaux, c’est dur de faire du nombrilisme comme propriétaires de bars », relativise Pierre Thibault, qui souhaite simplement que le milieu dans lequel il évolue cesse de se faire regarder comme s’il était un repère de délinquants. « Il y a trop de distance entre le gouvernement et le monde des bars », constate à regret le dirigeant de la NABQ, qui invite les gens à contribuer à changer les perceptions. « Ce ne sont pas des trous à rats, il faut expliquer l’énergie, la création et la volonté derrière le fonctionnement des bars », clame Pierre Thibault, bien tanné que son milieu serve de bouc émissaire.
.jpg.webp)
.jpg.webp)
.jpg.webp)
Pour la petite histoire, je connais Steph depuis l’école primaire à Saint-Eustache. Il était le meilleur élève et le meilleur dans les sports, en plus d’avoir dansé un slow avec Christine Lavoie sur Love Bites dans le sous-sol de Mélissa Dizazzo. Bref, je le déteste, ce qui ne m’empêche pas de rester professionnel. « C’est pas parce qu’on savait que la claque s’en venait qu’elle fait moins mal », illustre mon vieil ami, qui griffonne dans un calepin les numéros de téléphone de chaque client qui pousse la porte pour les retracer en cas de transmission du virus.
.jpg.webp)
Pedro, mon voisin d’en face, se désole quant à lui de la fermeture du bar où il vient décompresser chaque semaine. « Les gens vivent de l’anxiété avec tout ça et on besoin de relaxer », raconte ce père de famille travaillant dans la construction, qui estime que les mesures sont draconiennes compte tenu des risques. « Je crois au virus et au confinement, mais je ne pense pas qu’on devrait en faire tout un plat. C’est juste mon opinion, je ne suis pas médecin », résume Pedro.
À quelques tables de là, Héloïse et Dani sont venus expressément encourager une entreprise locale. « C’est notre bar de quartier et on est venus pour le last call. On adore ça ici », souligne Héloïse, d’avis que cette nouvelle fermeture constitue un mal nécessaire pour venir à bout de la pandémie. « On habite seul tous les deux et ça sera aride par moment, surtout que ma famille habite en Europe », explique Héloïse, qui continuera à fréquenter son ami Dani pour briser l’isolement, les personnes seules ayant l’autorisation en zone rouge de recevoir un.e autre convive.
.jpg.webp)