Le journal de Manon

Life and times de Manon Grenier.

-01-

Haie de cèdre

J’pas après dire que mes amies sont plates. Tout ce que je dis, c’est que mes nouvelles voisines ont l’air plus trippantes. Pis pourtant j’sais même pas de quoi y’ont l’air, mes nouvelles voisines. Nos arrière-cours ont beau être collées l’une sur l’autre, j’ai aucune idée d’à qui j’ai affaire.

À cause de la haie de cèdre, comprenez-vous. Touffue, la haie.

Mais j’peux les entendre, mes nouvelles voisines. Pis j’en ai entendu assez pour savoir que c’est avec du monde de même que j’veux me tenir.

J’sais que c’est deux femmes qui vivent ensemble. Deux sœurs, je présume, parce que y’ont la même voix. Une voix pleine de cendre pis de sable – du beau sable blanc, j’imagine, probablement avalé sur les plus belles plages du monde.

Pis j’sais aussi qu’avec eux-autres j’vas être libre de parler d’mes vices pis d’mes démons, pas juste de la meilleure méthode pour laver un édredon.

J’sais qu’ensemble on va vivre des affaires qu’on vit juste dans les rêves. J’sais qu’un jour on va s’encagouler, toutes les trois, pis qu’on va rentrer par effraction dans le chapiteau de Cavalia pour jouer de la harpe aux chevaux pis leur donner des quartiers de pomme.

Un jour j’vas trouver le courage de pogner mes sécateurs pis d’aller déchirer la haie qui nous sépare, pis à ce moment-là, j’dirai à mes nouvelles voisines : Salut, moi c’est Manon, j’ai 64 ans, j’ai soif d’anecdotes salées pis j’ai envie d’me confier à des nouvelles oreilles. Y’auront même pas besoin d’me tirer une chaise : y’en avait une qui m’attendait.

D’ici là, j’me laisse bercer par leurs récits, la tête collée dans le cèdre, pendant que mon amie Renée Drainville se crinque la jambe sur une chaise en plastique pour me demander : « Manon, penses-tu que j’ai un bouton ou bedon un poil incarné? »

-02-

Club Price

J’me suis toujours trouvée choyée d’avoir la fille que j’ai, pis j’le pense encore… même si j’peux mettre le doigt sur le moment précis où j’ai vu toute la malice qu’a pouvait avoir en-dedans d’elle.

C’est épouvantable à dire, je sais, mais j’me rappelle très clairement du moment où j’ai un peu déchanté de ma propre fille.

C’était en 2007, on sortait du Club Price. J’y avais donné du scrénigne pour qu’a puisse s’acheter un cornet, vu que j’la trouvais pas mal fine de venir faire la commande avec moé.

Rendue dans le char, j’y ai demandé si j’pouvais prendre une p’tite lichée de son cornet. C’est à ce moment-là qu’a m’a regardé droit dans les yeux, pis qu’au lieu de me tendre sa sucrerie, mademoiselle a pris la décision de s’enfoncer son cornet profond dans la bouche, tellement profond que ses yeux se sont remplis d’eau, je vous jure, a voulait s’assurer que chaque centimètre carré de vanille soit bien badigeonné de salive, d’abord pour m’ôter toute envie d’y goûter, pis aussi pour s’assurer de pas avoir à partager.

Mais l’affaire qui m’a le plus troublée, c’est qu’a m’a jamais lâchée des yeux pendant qu’a me faisait la démonstration de sa mesquinerie. Tout d’un coup c’était pu ma fille que j’voyais, non : c’était le démon que j’avais sur le siège passager. Le démon éclairé par le néon grésillant du Club Price.

Ça m’a coupé l’air dans gorge, j’ai parti le moteur du char en sachant très bien

que pu rien serait jamais pareil, que y’était pour avoir un avant pis un après à l’épisode du cornet.

-03-

Cavalia

J’pas nécessairement une tripeuse de cirque, mais ça m’a fait très plaisir quand ma chum Renée Drainville m’a invitée à aller voir Cavalia (spectacle incroyable, soit-dit en passant; quel animal formidable).

Mais j’peux vous dire que j’ai pogné mon air quand on émergeait du chapiteau pis que Renée m’a dit : «J’te montrerai à faire un virement Interac pour me rembourser le billet». Sauf que l’affaire, c’est que j’sais qu’a les a gagnés, les billets, grâce à un concours Taguez une personne avec qui vous voudriez aller voir Cavalia.

On dirait qu’a l’avait oublié que c’était moé qu’a l’avait «tagguée».

Sur le coup j’étais tellement sous le choc que ma chum veuille s’faire du profit sur moé que j’ai rien dit. Deux semaines plus tard, on s’est assises devant mon ordi pour que Renée me montre comment la «rembourser»…

Là j’ai attendu que la transaction soit presque finie pis qu’il reste juste à peser sur enter avant de jouer ma dernière carte. J’ai dit : «Entéka t’es chanceuse d’avoir gagné ça, j’gagne jamais rien, moé».

Là, Renée m’a regardée, toute confuse : «Ben oué, c’est vrai, j’ai gagné ça, moé»… A fronçait les sourcils, le visage même de l’innocence.

J’vous jure, le temps y’était suspendu. J’pas mal convaincue que les oiseaux étaient stoppés net dans le ciel et pis là Renée s’est garrochée sur mon clavier comme une codingue pour appuyer sur enter pis transférer mes sous à moé dans son compte.

«Anyway tu me devais de l’argent pour Old Orchard» qu’a m’a dit avant de disparaitre dans ma cuisine.

-04-

Moustiquaire

Party de retraite de Renée Drainville ce soir.

Pour l’occasion on a mis notre animosité de côté. J’ai coupé du fromage en cubes pis j’ai aidé Renée à décorer sa cour.

On hésitait entre la thématique « tombola égyptienne » ou bedon « jardin chinois », ça fait qu’on a fait un mélange des deux. Y’a des pyramides de crudités pis des torches « tiki » qui flambent dans le noir.

Nos conjoints fument des cigares à côté du cabanon. Leur boucane est jammée dans la chaleur au-dessus d’eux autres, comme des nuages en ouate dans une pièce de théâtre pour enfants.

Oh, pis j’t’assez fière des lanternes chinoises que j’ai choisies! J’t’encore plus fière d’avoir pensé à garder les étiquettes pour qu’on s’fasse toute rembourser ça demain matin.

La seule affaire que j’vas garder, c’est le kimono que j’ai sur le dos. Ce soir j’ai l’air magnifique. Ce soir j’ai l’air d’un oiseau rare.

Pis comme tous les oiseaux qui ont un verre de trop dans le nez, tantôt j’vas rentrer de plein fouet dans la moustiquaire de Renée. Le bruit de l’impact va résonner jusqu’à l’autre bout de Blainville; la moustiquaire va continuer de vibrer pendant deux bonnes menutes avant de se stabiliser.

Demain matin j’aurai encore le grillage d’étampé dans le visage quand j’vas arriver avec mon stock au Party Expert pour expliquer au commis que le party a été annulé. Mais avant ça, j’vas passer par chez Renée, pis j’vas lui tenir l’escabeau pour qu’a puisse décrocher les lanternes chinoises en toute sécurité.

Teamwork dans le soleil levant, elle pis moé.

-05-

Plancher Chauffant

J’ai beau appuyer sur « Masquer les publications », mon ancienne camarade de classe Céline Bluteau trouve toujours le moyen de retontir sur mon « mur » Facebook avec ses statuts stupéfiants de bêtise. J’suis toujours outrée par sa vantardise, mais sa dernière publication m’a particulièrement scié les jambes :

« Avis à tous ceux qui, comme moi, ont un plancher chauffant : ne disposez surtout pas tous vos Lindor au pied du sapin, posez-les sur une tablette! À moins de vouloir vous faire une fondue au chocolat ! Je vous laisse imaginer la gaffe! »

Lindor? Plancher chauffant? Il m’apparaissait évident que cette anecdote avait été fabriquée de toutes pièces afin que Céline Bluteau puisse exposer sa richesse à la face du monde. Même si je ne l’avais pas vue depuis trente ans, son statut confirmait ce que je pensais d’elle à l’époque où nous étions partenaires pendant le cours d’économie domestique pour jeunes filles, c’est-à-
dire que c’t’une méchante parvenue.

Dans les commentaires sous la publication, une amie se désolait de la mésaventure. Céline Bluteau lui a répondu : « En tk, mon chien s’est régalé! Haha. »

J’y ai vu l’opportunité d’une vie. J’ai appuyé sur l’émoticône « fâché » pis j’ai commenté ceci : « Faut pas niaiser avec les chiens pis le chocolat, Céline, ça peut être mortel. »

J’ai refermé l’ordinateur, emballée à l’idée d’étaler la négligence de Céline Bluteau à la face du monde. Je savais que je venais de poser une sacrée bombe, et je comptais la laisser macérer un peu dans l’univers virtuel. Quand j’suis retournée sur Facebook pour mesurer l’ampleur du chaos que j’avais semé, j’ai littéralement frappé un « mur » : Céline m’avait supprimée, pis j’pouvais pu voir ses publications.

Dans un élan de frustration, j’ai fait rouler ma chaise d’ordi jusqu’à la fenêtre enneigée, pis j’ai longtemps contemplé ma rue, tiraillée par deux émotions contradictoires : celle d’être enfin libérée des statuts de Céline, et celle de ne plus avoir d’opportunités de l’haïr.

-06-

Le financier

Peu d’ambiances me plaisent autant que celle du Second Cup à la tombée de la nuit, où j’peux déguster un financier moelleux en observant la faune étudiante ; je les trouve ravigotants, avec leurs cahiers pis leur concentration.

L’instant d’un café nocturne, j’deviens l’une des leurs : j’décore ma table avec des surligneurs pis des effaces, j’gribouille dans des vieux cahiers Canada, j’lâche des gros soupirs face à mes études imaginaires pis j’lance des regards découragés aux jeunes qui m’entourent, des regards qui veulent dire : « C’est pas facile, mais on va y arriver ensemble ».

Aujourd’hui, j’ai été particulièrement émue par la visite de cette jeune fille rougeaude qui s’est penchée au-dessus de ma table pour m’investir d’une mission : « Scusez-moi madame, pourriez-vous surveiller mes choses? J’irais aux toilettes. » Il va sans dire que j’ai pris ma tâche à cœur : j’ai fixé ses cahiers pis son ordinateur en ouvrant grand les yeux, comme si la force de mon regard allait entourer ses patentes d’un halo de protection.

Pis quand la jeune fille est revenue de la salle de bain, j’me suis surprise à lui demander de surveiller mes choses à son tour, pis j’suis allée m’assoir aux toilettes. J’avais pas envie de faire mes besoins, non : la seule envie que j’avais, c’était celle de truster cette jeune étudiante, de l’honorer de ma confiance comme elle m’avait honorée de la sienne. Là, aux toilettes, je pensais à ma sacoche pis mon financier, toujours sur ma table, à portée de main de n’importe quel bandit, et pourtant j’étais détendue comme jamais, mon corps entier engourdi par le doux stress de faire confiance à une pure inconnue.

Mon état de sérénité était tel j’ai fini par ressentir une légère pression sur ma vessie; j’en ai donc profité pour me soulager, ragaillardie et enchantée que j’étais à l’idée de vivre dans un monde où on peut encore faire confiance au monde.

-07-

La chum artiste

Ma chum Danielle s’est acheté un chevalet d’artiste au Omer DeSerres. Depuis, la roger-bontemps de ma gang passe ses journées chez eux, à porter des vieilles salopettes pis à noircir ses toiles à coups de grands gestes extravagants.

Franchement, j’suis très contente que Danielle se soit découvert une passion pour la peinture : y’a pas de sot métier, pis y’a pas de sot hobby non plus.

Ce qui fait moins mon affaire, c’est quand Danielle se lance dans des longs discours sur sa démarche artistique. Vous devriez voir l’étincelle dans ses yeux, on dirait une signataire du Refus global :

« L’autre jour, Manon, j’faisais une peinture à numéros, pis j’me suis dit : au yable les conventions, j’vas inverser le rouge pis le bleu, pis là j’ai comme eu un déclic : on est pas obligé de suivre les indications, Manon, jamais. »

Comme si c’était pas assez, Danielle s’est mise à clouer certaines de ses toiles sur mes murs, avec la moue satisfaite de celle qui donne à son prochain.

En bonne amie, j’ai eu la clémence de garder ses quétaineries champêtres dans mon salon pendant deux semaines. Mais là, c’était trop : fallait que je fasse comprendre à Danielle que y’a moyen d’avoir un hobby sans l’imposer à toute la galerie. Moi j’ai pris des cours de poterie v’la deux ans pis j’pas allée crisser mes vases sur les tables de chevet de tout le monde.

Pour aborder le sujet avec elle, j’ai commencé par le positif :

-Premièrement, Danielle, je dois dire que tu as un talent exceptionnel…

Danielle a alors posé son doigt sur mes lèvres :

-Manon, j’te coupe. C’est fini, la peinture. Je sens que j’ai dit tout ce que j’avais à dire en tant qu’artiste. 

Heureuse de la tournure des évènements, je lui ai dit que c’était une belle preuve de maturité artistique, puis j’ai mangé ma patate chip en priant le Ciel pour que sa prochaine passion s’invite pas dans mon salon.

-08-

Le cri du faucon

Cher Antonio,

Ça me surprend pas que tu sortes avec ma fille. Je savais qu’elle reviendrait de son trip dans l’Ouest avec un homme à son bras. Quand elle m’a dit qu’elle partait à Banff pour cueillir des baies, je me doutais bien que sa véritable intention était de se cueillir, comme elle dirait, un « bae ».

J’ai moi-même rencontré mon premier chum lors d’un voyage en Alberta. J’étais là pour cueillir des cerises, moi aussi, mais je rêvais surtout de perdre la mienne… Ma cerise, Antonio. Ma virginité.

Mon premier chum s’appelait Steve. On a traversé le désert du Nevada ensemble, à moto, ma joue encore lisse de jeunesse appuyée contre le cuir de son manteau. J’m’étais brulé le mollet sur le tuyau d’échappement de sa Harley.

Mon cri de douleur avait déchiré le ciel en même temps que le hurlement d’un grand faucon. Y’avait fallu qu’on arrête dans un parking de McDo pour que Steve puisse panser ma blessure avec un morceau de sa camisole.

J’étais brûlée au quatrième degré; c’était la plus belle journée de toute ma vie.

Pis quand j’t’ai vu pour la première fois, Antonio, j’ai compris que ma fille partageait mon goût pour les « bad boys ». C’est donc normal qu’il existe une sorte d’attraction entre nous deux. Mais y faut absolument qu’on cesse ces petits jeux de séduction, Antonio.

Tu sais de quoi j’parle. Quand tu m’as aidée à débarquer l’épicerie, l’autre jour, frôlant délibérément ma hanche au passage; ou cet été, quand j’dormais sur un matelas dans la piscine pis que tu nageais sous moi comme le plus coquin des requins. Sans parler de ta manie de chuchoter dès qu’on se retrouve ensemble, comme si nos conversations étaient illicites… Antonio, faut cesser avant que ma fille s’en rende compte.

Je te demande de détruire cette lettre, Antonio. Y’a un briquet dans la poche de mon manteau : à minuit, tu sortiras dehors, pis tu brûleras la lettre en bas de ma fenêtre. Quand je sentirai l’odeur de roussi monter dans ma chambre, je saurai alors que nous mettons un terme à ces agissements.

Manon, ta belle-mère

-09-

La caisse libre-service

On était pas mal au courant des tendances klepto de la chum Renée Drainville, mais c’est en l’accompagnant à l’épicerie que j’ai sizél’ampleur de son trouble. Dans les allées, elle s’est mise à m’expliquer ses stratagèmes de bandit, comme si j’y avais demandé une formation : « Les saucissons dispendieux, tu les enroules avec ta circulaire, comme ça, serré serré, pis tu laisses ça dans ton panier, même pas besoin d’le cacher, tout c’que les caissières vont voir, c’est une p’tite circulaire roulée tight. »

Mais c’est rendu aux caisses libre-service que Renée Drainville se gâte le plus : « Oué, c’est toujours plus long de scanner son stock soi-même, mais ce système-là, c’est un cadeau du Ciel pour les amatrices de rabais comme moé. Tu vois ta mangue à 4 piasses? Ben tu fais accroire à l’ordinateur que c’est quelque chose d’autre, genre un citron, quelque chose de cheap. » Elle rentrait ses mensonges dans le système à toute vitesse, sans foi ni loi, pianotant sur l’écran avec ses longs doigts gracieux de crosseuse. La peur m’a pogné au ventre. « Renée… C’est des plans pour qu’on s’ramasse en d’dans… »

Comme de raison, on s’est fait accoster par un gardien de sécurité. Y’avait l’air fossé, j’suis venue molle. Y’a regardé nos factures pis y’a tout de suite vu l’anguille en t’sour d’la roche. « C’est quoi ça? » qu’y m’a demandé en sortant une mangue de mon sac. Là, j’ai figé raide : j’me suis vue en taule, ostie, avec Renée comme partner de cellule, pognée pour l’écouter raconter ses rêves.
 

Ça fait que j’ai fixé le gardien dans les yeux pis j’ai dit, avec toute la conviction dont j’étais capable : « C’est un citron. » Un vrai duel de regards, mon front perlait comme jamais. Entre nous deux, la grosse mangue. J’ai répété, lentement, comme si j’essayais de l’hypnotiser : « Un… beau… gros… citron… » Tout d’un coup, j’ai vu la suspicion disparaitre dans ses yeux. Ma supercherie avait fonctionné : j’avais réussi à fucker ses convictions sur les citrons pis les mangues.
 

À côté, Renée me regardait avec l’œil fier de ceux qui transmettent le savoir. En passant les portes coulissantes, à la sortie, j’ai accepté la bourrasque de vent dans mon visage comme une gifle de la Providence.

-10-

La tante Fernande

J’veux pas faire ma Diane Déprimante, mais voilà : notre Matante Fernande a rendu l’âme. Ça faisait depuis 2008 qu’on la savait bientôt due pour l’extrême-onction, mais ça fesse quand même.
 

La dernière fois qu’on a vu Matante Fernande, c’était au party de fête d’la nièce Brigitte.
 

On était rendus à la séance de déballage de cadeaux, avec notre twist familiale : la p’tite Brigitte portait des mitaines à four, parce que ça rend le déballage plus corsé pis plus funné.

On trippait tellement qu’on avait presque oublié Matante Fernande, jusqu’à tant qu’elle scande, à partir du fin fond de la cuisine : « Ostie d’activité de téteux ».
 

Un voile noir venait d’être garroché sur le party, étouffant les flammes de notre fun. Matante Fernande était après fumer en dessous d’la hotte de poêle. On la discernait à peine, on voyait juste ses bijoux briller comme autant de menaces à travers la smoke. « Je répète : ostie d’activité de téteux ».
 

La p’tite était figée raide, ses mitaines à four dans les airs. Même son toutou de la Pat’Patrouille avait l’air traumatisé par la litanie nicotinée de la Matante Fernande, qui continuait : « Vous pensez que j’suis vieille, que j’suis folle, mais j’ai jamais été aussi lucide, faque gênez-vous pas pour m’envoyer chier, j’attends juste ça. Déballer des cadeaux avec des mitaines à four… Si c’est ça votre définition d’un party qui lève, ben vous êtes une gang de sans-génie… Vous avez pas d’ampleur, les Grenier… Calvaire que vous manquez d’ampleur. »
 

C’est le dernier party auquel Matante Fernande a participé. Quand j’y repense, c’est comme si elle cherchait à nous provoquer une dernière fois, à s’ancrer ben comme faut dans notre imaginaire collectif avant le grand saut.
 

En tout cas, j’ai hérité de son four à raclette. C’est ça qu’on va manger, ce soir. Pour l’honorer. Pis aussi parce que j’ai du fromage à passer.
 

Matante Fernande aura pas toujours été d’adon, ni même chaleureuse, mais ce soir, on va glisser nos tranches d’Oka dans son four avec toute la tendresse dont on est capable.
 

Ce soir, j’vas pousser mon fromage sous l’élément chauffant comme on enverrait une colombe au Ciel.

-11-

La veillée la plus longue

Rien de pire qu’une soirée qui s’étire.

Quand les convives décident de commencer à dire des niaiseries à Siri, c’est généralement un bon indicateur qu’on a fait le tour. Dès que quelqu’un sort son téléphone en disant : « Hey, Siri… » avec des yeux taquins, ben t’es à veille d’entendre mes pneus qui crissent.

Mais quand la soirée se donne chez nous, faut toujours que je multiplie les ruses pour faire comprendre à mes amies qu’y serait peut-être temps de faire un boute.

Hier, mon calvaire a commencé à 21 h, quand j’ai servi les cafés. « Vu qu’on est à veille de s’coucher, j’ai préféré vous l’faire déca… » que j’ai dit, en espérant que mes insinuations fassent leur job. Mais ma phrase a été coupée par le bruit d’une énième bouteille de mousseux poppée par Renée, qui demandait : « T’as pas de quoi à grignoter, Ménon? »

Accablée, j’y ai amené une vieille trempette aux artichauts que j’ai négligemment posés sur ma table basse, le saran wrap à peine soulevé, comme pour montrer qu’à c’t’heure-là j’faisais pu d’efforts. Renée a dit : « Y m’semble que c’est le genre d’affaire qui se mange chaud. Hein, ça le dit : trempette aux arti-chauds. » Fière de sa boutade, Renée s’est mise à donner des coups de coude en poussant son rire signature, c’est-à-dire en se vidant de son air comme un ballon à l’agonie pis en terminant ça avec une quinte de toux gluante.

Non, le party était pogné raide, pis j’allais devoir trouver une autre stratégie pour pouvoir aller me coucher.

À moment donné, j’suis ressortie de la salle de bain en me badigeonnant de crème. « J’adore cette crème de nuit », que j’ai dit, avec l’emphase savamment placée sur le mot nuit. « J’aime ça m’en mettre juste avant d’me coucher ». J’avais beau me beurrer les coudes de la manière la plus ostentatoire possible, les filles ont rien capté. Le pire, c’est que j’voyais que Danielle avait les yeux dans graisse de bine elle aussi, ses joues se succionnaient par en dedans alors qu’elle réprimait ses bâillements : non, franchement, on s’acharnait.

Tout à coup, Renée a demandé : « Les filles… Êtes-vous capables de garder un secret? » Le mot « secret » a résonné en nous comme une shot d’adrénaline : mon dos est venu raide comme un cierge, les pupilles de Danielle se sont dilatées, Jacinthe s’est interrompue dans la question qu’elle posait à Siri : ostie qu’on était prêtes à veiller.

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