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Le Guerrier qui n’aimait pas le froid 

Lettre au père de ma fille

Par
Manue des Rosemomz
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C’est pendant l’été 2005 qu’on s’est connus. Dix ans déjà. Ta ville était une fête. Il y avait les vendeurs de ballons, de l’accordéon, des feux d’artifice, de la téquila, des banderoles et des piments de toutes les couleurs.

Dans ton quartier, tu étais le soleil, l’amuseur public et le roi à la fois.

Tout le monde te saluait. Les enfants grimpaient sur ton dos, s’accrochaient à toi comme à un cheval. T’étais une balançoire, un lutteur féroce, une machine à gommes, un guerrier sanguinaire, un Superman, un Houdini. À l’école où tu travaillais, les filles te voulaient comme amoureux, les mères monoparentales voyaient en toi le père manquant. Au terrain de soccer où tu entraînais, les garçons étaient mystifiés par l’idole.

T’as joué au guide touristique pendant deux semaines. On a couru sur une courte pointe de beautés. Il y avait de la musique, tout le temps, de la mangue avec du chili, des chiens errants, des parfums de porc grillé, des murales immenses, des paons et un karaoké.

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Il y a eu aussi cette soirée dans ce drôle de bar avec un détecteur de métal à l’entrée, des amis, une chanson des Pixies en espagnol, un shooter salé pis tes yeux qui regardent ma bouche, mes yeux qui regardent ta bouche… tes yeux, ta bouche, ma bouche. Et très peu de sommeil pendant les quelques jours qui restaient avant que je rentre.

Y’a eu l’avion et la gorge serrée. Mon cœur qui palpite en ouvrant ton premier email. Mon cœur qui attend. Des dizaines, des centaines d’emails. Mon cœur qui veut exploser. Les cartes d’appel. L’oreille brûlante. Y’a eu Noël au soleil avec toi. Enfin ! Avec les rois mages, le camping au creux du canyon, des poinsettias de 15 mètres de haut et des histoires de fantômes.

Quand je suis revenue, j’ai fait pipi sur un bâton et je t’ai appelé. Surprise ! C’était un peu rapide. Tu étais content. Tu embarquais dans ce projet fou où l’amour dominait tout. Tu m’appelais ton cœur, ta vie, ton ciel.

L’automne suivant, tu faisais un saut à Montréal pour l’arrivée de la petite abeille. Dix jours de bonheur.

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Deux mois après la naissance de la petite, on s’envolait elle et moi pour te rejoindre à Rumba City. Tu nous cueillais sur le tarmac. Dans tes bras, la puce aux yeux noirs, aux cheveux hirsutes et à la bouche en forme de bouton de rose.

On l’a trimballée partout dans notre kangourou, bien scotchée à notre poitrine. Elle dormait paisiblement malgré les trompettes, le sable qui vole sur la plage, les cris des vendeurs de pain, d’eau, de gaz, de savon, les radios à tue-tête et les tremblements de terre qui déclenchent les alarmes de voitures.

La famille était omniprésente, la grand-mère, le cousin de la voisine, le frère de l’ex-belle-sœur. Y’avait de la bouffe pour tout ce beau monde et, soir après soir, on assistait à la multiplication des tortillas. Y’avait le foot à la télé, des cris de joie, l’odeur du maïs et du chocolat chaud. Y faisait toujours chaud dans cette maison, même si le plancher de céramique nous glaçait parfois les pieds.

Malgré toute la candeur, à un moment, j’ai eu peur. Peur de la corruption, de la pollution, de la pensée catho des années 50. J’ai voulu rentrer chez moi, là où je ne craignais pas de marcher seule la nuit pour aller au dépanneur.

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Tu comprenais, tu savais qu’il y avait des avantages à élever un enfant au Québec, tu étais venu à deux reprises. Avec tes appréhensions, tu m’as suivie.

Tu nous as suivies, le bébé et moi. La famille, la job de super-héros, l’image enviable sont restées là-bas.

T’es arrivé en janvier. Un froid horrible qui brûle la trachée, qui fait couler les yeux et geler les larmes. Au début, tu étais impressionné. Ça te faisait bizarre de rouler la poussette dans la neige. Tu n’osais pas trop sortir. La télé te permettait d’apprivoiser le monde dans lequel tu étais soudainement catapulté. Tu étais transi, gelé, prostré. Je t’ai acheté un manteau chaud. Tu le trouvais pesant. Les tempêtes t’angoissaient. Tu étouffais quand la neige tombait en rideau si dense que tu ne pouvais pas voir de l’autre côté de la rue. La lumière te manquait atrocement. Tu te sentais enfermé. Tu voulais travailler, mais je trouvais ça risqué. On était en train de faire les papiers pour tout légaliser. Je gagnais les sous. Tu ne contrôlais plus rien, dépossédé de tout. J’étais stressée. Tu étais déprimé.

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La neige a fondu. On a tenté de reprendre une espèce d’équilibre. Les festivals, les fraises, des tacos, une poutine, un zoo. Nous étions fatigués, ébranlés, irrités.

À l’automne, la chiquita a soufflé deux bougies sur un gâteau en forme de Mary Poppins. Y’avait aussi une piñata en sirène pis plein de monde pour fesser d’ssus. On souriait. Quand même.

Mais on n’a pas survécu au deuxième hiver. Trop de stress, trop de frette. Je pense qu’on s’aimait encore, mais c’était juste trop difficile.

***

Aujourd’hui, souvent, je te critique et t’attaque. Mes mots sont acérés : immature, égoïste, irresponsable, instable. J’explose quand je te trouve trop peu investi pour ta fille. Je ne comprends pas tes éclipses, tes silences et tes turbulences.

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Quand l’hiver arrive, j’oublie à quel point c’est difficile pour toi d’enraciner tes pieds dans le givre. Tu paniques, tu veux déserter. Ou alors, tu t’agites, te bats et te débats, tu es là, sans y être vraiment… un peu blindé.

Souvent, j’oublie que moi, contrairement à toi, je ne suis pas restée dans ton pays multicolore, je ne me suis pas fait chier à laver de la vaisselle et à couper des oignons pour un salaire ridicule. Moi, je n’ai pas laissé mon identité au soleil.

J’oublie que t’as le cœur déchiré par les frontières, mais que t’es jamais reparti pour de bon dans ta ville qui danse. Même si tu vacilles parfois, t’es encore là. Poussé dans tes retranchements, tu braves le froid. Tu restes pour elle, pour la voir grandir.

Tite-enfant va avoir neuf ans la semaine prochaine. Le temps d’une trêve, tu passeras sûrement à la maison pendant son party, une surprise loufoque à la main pour la faire rire.

Elle te serrera dans ses bras, loin de s’imaginer à quel point ta présence est le plus grand des cadeaux.

***

Pour lire un autre texte de Manue des RoseMomz : “Le sexe a photoshoppé notre relation”

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