Le « Gap of Knowledge » et autres bugs au cerveau

Je réécoutais la saison 6 de How I Met Your Mother (t’sais, vivre le moment présent) quand un épisode a retenu mon attention: celui dans lequel on se moque de Robin puisqu’elle est persuadée que le pas pire véritable pôle Nord n’est que supercherie imaginée de toutes pièces.

La blague était forte. Parce que Robin est dans la trentaine et qu’elle a vécu toute sa vie avec la profonde et inébranlable certitude que le pôle Nord n’était qu’une invention. Simple théâtre tout aussi fictif que le père Noël qu’il abrite dans les contes pour enfants.

Robin et sa mappemonde imaginaire C’est ce qu’on appelle un «gap of knowledge»; l’absence d’une connaissance toute simple qu’une personne aurait normalement dû acquérir, une fois à l’âge adulte, mais qu’elle n’a pas, pour diverses raisons. Je peux pas rire parce que j’ai vécu une situation tout aussi humiliante. Vous allez me permettre de ratisser très large sur le sujet amené avant de la dévoiler, parce que c’est très gênant et que, encore aujourd’hui, je peine à expliquer cette gigantesque défaillance au cerveau. Au pire, descends voir le punch, moque-toi de moi, et remonte lire mon plaidoyer. Sachez d’abord que j’ai coulé trois fois mes sciences 416. En secondaire 4, puis en cours d’été, puis en secondaire 5. Je suis entré au cégep de justesse. Non, j’ai pas l’esprit cartésien et j’ai jamais rien compris à l’héliocentrisme et toutes autres élucubrations scientifiques. Par exemple: la relation marée-lune. Essayez pas de m’expliquer ce phénomène-là, pour moi c’est de la sorcellerie. Un autre : avant mes 16 ans, je pensais que le pôle Sud c’était une destination soleil. Genre que plus t’allais au sud plus y faisait chaud. Obligatoirement. Il existe sûrement plusieurs théories pour expliquer ces terribles bugs d’apprentissage. En ce qui concerne mon pire et plus honteux (j’y arrive, j’y arrive), au lieu de me référer à Freud, j’vais me rapporter au film Inception. Toute l’œuvre repose sur le concept d’implanter une idée étrangère dans le subconscient d’une personne, si profondément, qu’elle se l’approprie comme étant sienne. Dans le film, la méthode utilisée est une machine à connecter les rêves. Moi, mon inception s’est déroulée dans une classe d’école primaire. Parce qu’il n’y a pas d’endroit plus propice au lavage de cerveau. Pensez-y : les élèves ont l’esprit vierge et s’y dirigent avec la certitude qu’on va leur transmettre de saintes vérités. C’est là que la mauvaise herbe du savoir a profondément pris racine dans ma pauvre matière grise. Je me rappelle pas exactement à quel moment cette petite semence de certitude a été plantée, mais j’ai conclu que ce devait être dans le cours de géo. Comprenez que mon premier visuel avec le train s’est fait à l’école : on me l’a présenté sur une carte comme un moyen de transport qui a permis le développement du Canada. C’est environ là que ma tête a bogué. Ma première image du train en était une où les wagons se déplaçaient sur un long tracé, d’est en ouest. C’est à peu près la seule fois qu’on m’a parlé de train dans mon enfance. Je l’ai ensuite expérimenté une seule fois, sur une trajectoire Québec-Drummondville somme toute assez linéaire, et donc fort compatible avec l’idée générale que je m’étais faite de ce moyen de transport. Ainsi. Pour une raison qui m’échappe encore, j’ai cru que les trains pouvaient uniquement voyager d’est en ouest et vice-versa. Genre que c’était physiquement impossible de construire des rails qui allaient du nord au sud SINON QUOI LES TRAINS ALLAIENT DÉRAILLER. J’avais même un début de théorie en tête; je savais/croyais vaguement que les trains fonctionnaient sous un certain principe de magnétisme. Le petit génie que j’étais savait aussi qu’il y avait une sorte de patente-noyau sous la croûte terrestre. FOUILLE-MOÉ pourquoi, mais j’ai fait 1+1 et j’ai déduit que cette boule de feu immense au centre de la Terre avait le pouvoir de propulser magnétiquement des traverses horizontales. Mais qu’il y avait un degré maximal d’inclinaison à respecter, déterminés par de savants chercheurs. Ç’a pas d’osti de sens, je vous l’accorde.  Ce n’est qu’il y a quelques années, alors âgé de 20 ans que j’ai découvert que j’avais vécu dans le mensonge tout ce temps. J’étais en auto vers Chicago quand mon ami me dit «on aurait dû prendre le train, calice, c’est loin… » – «Haha, est bonne» rétorquais-je candidement. – «…» – «C’est ben trop au sud, Chicago, man…» – «…Dude…» Je vous laisse imaginer la suite de cette conversation qui, à ce jour, continue de me hanter. Consolez-moi : racontez-moi vos propres crampes au cerveau. Ça doit pas juste arriver à moi, ces bugs-là. Hein? Illustration : Vanessa Harbec [NDLR: Nous avons recueilli des knowledge-gaps du public par courriel, pour le Défi Urbania!]

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