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Le fabuleux destin de Charlie Rousseau
Charlie Rousseau n’a pas de coudes. Ni de genoux, d’ailleurs. Elle ne possède qu’un seul bras avec un unique doigt et un grand total de sept des dix orteils qu’on observe habituellement sur un corps humain.
« Je suis pas vraiment handicapée, parce que mon corps ne m’empêche pas de rien faire. À part m’attacher les cheveux! », affirme Charlie Rousseau en riant, attablée au café Larue sur la rue Jarry par un avant-midi ensoleillé. Pourtant, malgré son incapacité à s’attacher les cheveux par elle-même, la jeune femme de 27 ans arbore une coiffure impeccable qu’elle attribue aux vertus du Dyson Airwrap. Une invention qui a changé sa vie.
« J’pourrais être aveugle ou en chaise roulante. Mon quotidien serait beaucoup plus complexe et limité. »
En 2024, Charlie Rousseau a le vent dans les voiles. Elle vient de lancer le balado Les Backpackeuses avec son amie et coanimatrice Pascale Ruas et à compter de la semaine prochaine, elle sera en vedette dans la série Vestiaires, sur AMI-Télé.
Ah oui! Elle a aussi un compte TikTok suivi par près de 144 000 abonnés. Du haut de ses 4 pieds 2 pouces, Charlie Rousseau vit à cent milles à l’heure. Le secret de son succès? Une détermination d’acier forgée par d’innombrables batailles qu’elle a commencé à livrer avant même sa naissance.
La définition même d’un bébé miracle
Charlie s’est longtemps demandé pourquoi elle était différente. C’était une question un peu rhétorique. Elle avait abandonné depuis longtemps l’idée d’obtenir un jour une réponse claire.
Contre toute attente, cette réponse lui est venue au début de la pandémie, alors qu’elle enseignait le français au Royaume-Uni. À l’époque, on était tous un peu à fleur de peau et le calme et l’assurance (qui la caractérisent pourtant) avec lesquels elle gérait la situation étaient très difficiles à assumer pour son papa, qui se sentait impuissant, de l’autre côté de l’Atlantique. Un conflit a alors éclaté, suivi par quelques mois de silence.
Lorsque Charlie revient finalement au pays et rappelle son père pour s’expliquer, celui-ci accueille l’initiative de sa fille avec une grande joie, mais termine la conversation sur une note cryptique : « Quand on va se voir en vrai, je vais te raconter la vérité sur ta vie. »
« Tu peux pas dire ça à quelqu’un de même, au téléphone, » raconte Charlie en aparté. « Il m’a répondu que c’était justement pas quelque chose qui se disait au téléphone. »
Charlie en a donc glissé un mot à sa mère avec qui elle demeurait à l’époque. « Elle n’était pas prête à en parler. Mon père l’a mise dans cette situation-là, mais elle avait besoin de cette petite poussée. »
Incapable d’adresser directement la situation, la maman de Charlie lui écrit une lettre de plusieurs pages qu’elle dépose dans sa boîte à lunch pour le lendemain. Dans cette lettre, la jeune femme apprend qu’à l’époque où elle a été conçue, ses parents ne formaient pas un couple. Ils se protégeaient pendant leurs relations et avaient décidé d’opter pour l’avortement quand sa maman est tombée enceinte. Finalement, Charlie Rousseau est née malgré une procédure d’avortement par curetage. Oui, ça arrive. Pas souvent, mais plus souvent que vous ne pourriez le croire.
« Si je m’étais retrouvée enceinte à 23 ans d’un homme avec qui je n’étais pas en couple, j’aurais probablement pris la même décision. »
« Ma mère était certaine que je reviendrais de ma journée en pleurant ou en tabarnak », m’avoue Charlie.
À ce sujet, Charlie précise que malgré ce qu’on pourrait croire, elle est en faveur de l’avortement. « C’est pas un moyen de contraception, mais il y a tellement de circonstances où c’est un choix parfaitement valide. Pour une fille qui s’est fait agresser, comme pour une fille qui n’était juste pas prête ou pas dans les bonnes circonstances pour donner une belle vie à un enfant », affirme-t-elle.
Possédant une perspective unique sur la question, c’est difficile de contredire son point de vue. Après tout, Charlie est née. Elle a deux parents aimants, un chum, elle voyage, passe à la télé, bref, sa vie ressemble à celle dont tous les ados de 16 ans rêvent dès la sortie de l’école.
Pourtant, la vie de Charlie a été tout, sauf facile.
Affronter la vie avec le sourire
Si Charlie affirme ne pas avoir vécu d’intimidation à l’école, elle estime toutefois avoir été victime de plus de discrimination qu’elle ne le perçoit, au fil des années.
« Y a des affaires que je vois pas, j’en suis certaine. J’aimerais ça, à un moment donné, faire une vidéo où je me promène avec une caméra dans le dos, question de voir qui se retourne ou qui dit quelque chose sur mon passage. C’est certain qu’il y en a, » raconte-t-elle.
La discrimination ne s’est cependant pas toujours produite que derrière son dos. Si Charlie se taille une place de plus en plus enviable dans le paysage médiatique québécois, ce n’est pas grâce à son handicap, mais plutôt en dépit de celui-ci. Malgré son talent indéniable, les préjugés la suivent depuis ses débuts dans le métier.
« J’ai fait des études en radio à Ottawa. J’avais payé la résidence d’avance et tout. La veille de la rentrée, ma mère a contacté l’institution pour expliquer que j’avais un handicap. Ils ont voulu me rencontrer immédiatement pour essayer de me convaincre de changer de programme en prétextant qu’avec la console téléphonique et l’ordinateur, il fallait tous ses membres pour réussir dans le programme. C’était pas dit en ces mots-là, mais ça voulait dire “tu te rendras pas à la mi-session” », se souvient-elle
Pourtant, Charlie ne s’est jamais sentie moins à sa place qu’une autre personne qui découvre les rudiments du métier. La mi-session est arrivée et elle est restée. Elle était même l’une des meilleures élèves.
« Quand je suis allé chercher mon diplôme des mains du directeur, deux ans plus tard, je lui ai dit : une chance que j’allais pas me rendre à la mi-session, hein? » me raconte-t-elle, fière.
L’unicité de Charlie la place constamment en situation où elle doit expliquer qu’elle peut accomplir les mêmes choses que tout le monde en plus de devoir le prouver. Elle la place aussi dans une position où l’on semble s’intéresser à son handicap plutôt qu’à elle et à son talent, mais ça ne la dérange pas.
« Je suis différente, c’est mon casting. Je vis bien avec ça et je suis super heureuse de faire un projet comme Vestiaires. J ’pourrais peut-être pas jouer une chirurgienne dans STAT, mais j’pourrais être une secrétaire ou une psychologue. On est rendus là, tu trouves pas? »
En effet, on est rendus là.
Si on se dit tous, en début d’année : « Celle-là, c’est mon année », force est de constater que 2024 déroule vraiment le tapis rouge pour Charlie Rousseau. Parce qu’elle sait qui elle est. Elle sait aussi ce qu’elle vaut et ce qu’elle veut.
On a beau dire que ce ne sont pas toutes les limites qui sont dans la tête, si l’histoire de Charlie a bien quelque chose à nous révéler, c’est que la plupart d’entre elles le sont!