Le don du feu de Nicole

« Pense à ta grand-mère mon homme, a l’arrête le feu. » 

À chaque fois que mes frères ou moi on se brûlait un morceau de peau quand on était petits, ma mère nous encourageait à fermer les yeux fort fort pis à penser à grand-môman Nicole pour qu’elle apaise nos douleurs.

L’affaire, c’est que quand ma grand-mère avait six ans, elle s’est vu remettre le « don du feu » par le bon Yieu en personne. Descendu de ses acres de nuages et de chérubins, le Seigneur a touché le front de ma grand-mère pis lui a permis de soulager les brulures de ses proches par la pensée.

A most peculiar voisine

Une débarque en BMX, une inflammation gastrique après le buffet chinois ou une bouchée de soupe aux tomates brûlante devenaient autant de prétextes pour quémander l’aide de notre ainée à distance via le travail occulte de l’esprit. Les ondes guérisseuses avaient pas trop à voyager; grand-môman était notre voisine immédiate! Une haie de cèdres pis deux trottinettes à sauter pis le travail de guérison pouvait commencer.

Magic Nicole ne faisait qu’une bouchée des bobos ardents. 

Je sais pas si c’était juste la force de la conviction, ou ben si y’avait vraiment de la magie dans l’air, mais dès qu’un boutte de chair à vif nous faisait mouiller les yeux, on pensait à la Miraculée, et soudainement, le mal faisait moins mal, nos muscles se détendaient, et c’est comme si la cicatrisation commençait déjà son travail sur notre épiderme. Magic Nicole ne faisait qu’une bouchée des bobos ardents. 

Mais j’te vois venir avec la question qui tue. How does one acquiert le don du feu? C’est une question à laquelle Siri avait pas de réponse, mais heureusement pour le jeune adulte que je suis devenu, ma grand-mère, elle, savait exactement d’où lui venait son don et m’a tout raconté entre deux verres de crème de menthe Noël passé.

La nuit du long fourneau

Crinque ta machine à voyager dans l’temps, il faut se transporter en juillet 1952, pendant une canicule aussi sèche qu’une vendeuse du Ardène qui te dit que le magasin ferme dans cinq minutes pendant que t’es en train d’essayer des gloss pis de toute cochonner son close.  

1952, Shefford, dans les Cantons-de-l’Est. Ma jeune grand-mère vit sur une ferme avec sa famille. C’est le temps des récoltes, et le foin est complètement desséché à cause de la chaleur qui perdure depuis des semaines. Les champs sont plus inflammables qu’un débat sur Catherine Dorion pendant un diner de Thanksgiving avec mononc » Michel.

Alors que la maisonnée fait son gros dodo, arrive ce qui devait arriver. Une p’tite étincelle venue tout droit du bout du doigt de Lucifer fait flamber les bales de foins et le feu pogne dans grange. La mère de ma grand-mère est alors réveillée par la lueur vive à sa fenêtre et par le cri des bovins qui commencent à griller comme un méchoui. Elle snatch alors ma grand-mère et ses sœurs de leur couenne de lit et toute la famille se retrouve dehors en bonnet de nuit, estomaquée devant la grange brulante.  

La scène qui suit est de l’ordre de  la fresque religieuse. Un immense vent se lève et attise les flammes encore davantage. C’est l’alizé su’ll sundae! Les cochons, les vaches et les poulets s’enfuient dans tous les sens comme tes chums quand vient le temps de cotiser pour le gaz. Bref, ça déguerpit! Un fragile travail à la chaine s’organise alors afin de jeter des seaux d’eau sur le typhon brulant. Rien n’y fait, c’est l’équivalent de mettre de la foundation sur une fracture ouverte.

 Ange et cochons

Toute la famille est à l’œuvre; il faut commencer la job en attendant les pompiers. Ça cri, ça beugle, ça donne des ordres, ça suit les ordres. De grandes volutes de fumée tachent le ciel constellé d’étoiles dormantes et des flammes fondantes lèchent les feuilles des grands érables qui entourent la maison.

C’est alors que l’inattendu se produit. Au loin, dans la longue entrée de cour emboucanée, ma grand-mère, les yeux encore gommés de sommeil, aperçoit une silhouette. Découpé dans la smoke, un homme en soutane noire apparait de plus en plus clairement. De petites excroissances lui encadrent les épaules, un peu comme des palmes de grenouilles ou une crête de dos de crapet-soleil; ce sont ses ailes.

Ça fait du bien des fois de remettre le sens des choses entre les mains de quelque chose de plus grand et de plus beau que soi.

L’apparition est tellement saisissante que ma grand-mère en échappe sa chaudière d’eau. « L’ange » lève alors la main droite haut vers le ciel, de manière impérieuse, comme Lady Gaga quand elle veut que les Little monsters farment leur d’j’yeule pour son discours de mi-show. Le vent se calme alors miraculeusement. Sa violence extrême se dissipe en une petite brise à peine plus perceptible qu’un pet de noune. Presque immédiatement, les flammes diminuent d’intensité et le bétail se calme.

Moins d’une demi-heure plus tard, tout le monde peut enfin souffler devant les cendres fumantes. Le pire a été évité. Reste juste à rapatrier les cochons dans les plates-bandes de la voisine.

Vrai pas vrai j’y vais

Quand ma grand-mère parle da l’apparition à sa famille, personne ne comprend de quoi elle parle. Elle réalise vite qu’elle est la seule à avoir été gracié par la vision de l’ange. Ce contact étrange entre le monde d’en haut et la petite fille des Cantons aura créé une brèche dans l’ordre des choses. Une connivence secrète s’est alors créée entre Nicole et le ciel, lui permettant de reconduire la grâce en calmant les petits feux qui brulent les gens qu’elle aime.

Je ne suis pas quelqu’un de très superstitieux, mais cette histoire me fait du bien. Comme une petite poésie de l’existence qui me permet d’expliquer l’inexplicable et de renverser le réel dans le pouvoir de la fiction. La vérité, c’est que j’aime voir ma grand-mère raconter cette histoire; l’intensité qu’elle y met, la sagesse avec laquelle elle parle de son pouvoir. Elle magnifie son enfance, et la mienne, pis je trouve ça magnifique. Ça fait du bien des fois de remettre le sens des choses entre les mains de quelque chose de plus grand et de plus beau que soi.

En tous cas, la prochaine fois que tu t’accoteras sur le rond de poêle laissé ouvert par ta coloc un peu dans lune, tu fermeras les yeux et tu penseras à ma pusher du feu. J’te donnerai son numéro en DM, elle accepte parfois encore de nouveaux patients.

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