Le Courrier du woke : «  Je suis un cross-dresseur qui aimerait s’habiller en chola  »

Judith Lussier répond à vos questions éthiques.

Je m’appelle Judith Lussier, je suis chroniqueuse d’opinion, et, visiblement, j’en suis venue à incarner malgré moi une certaine autorité en matière de rectitude politique. Régulièrement, des gens cherchent à obtenir ma caution morale. On m’écrit pour me demander si tel camp de jour est sexiste d’organiser des journées à thématique genrée (oui!) ou pour obtenir des trucs pour lutter contre le mansplaining. D’autres fois, un gars me demande si son amie a eu raison de le traiter de misogyne (je risque malheureusement pour toi de prendre pour la fille), ou si c’est homophobe de pas avoir d’ami gai. J’ai pas nécessairement des réponses à tes questions, mais je peux t’aider à y réfléchir. Bienvenue dans le Courrier du woke.

Bonjour Judith,

Je pense pouvoir vous écrire en toute confiance et anonymat. Aucun problème à ce que vous parliez de ma situation, simplement changer de nom. J’ai 34 ans et ça fait seulement quelques semaines que je commence à verbaliser, d’abord à moi-même, puis sur quelques forums, le fait que je suis fondamentalement un « cross dresseur ». Je me demande si la communauté va me percevoir négativement étant donné que je ne suis ni gai, ni trans. L’autre point est aussi sérieux : j’adore l’esthétique des cholas et probablement que si je me laissais aller, j’irais vers ce genre de look. Le problème est que les hispaniques sont une minorité persécutée en Amérique du Nord. Donc si je me décidais à aller full chola, est-ce que ce serait sexiste et en même temps un double standard? – Ben

Cher Ben,

Pour te répondre brièvement : it’s complicated. Tes deux questions portent, en quelque sorte, sur l’appropriation des codes de personnes opprimées, qu’il s’agisse des femmes, des femmes trans, ou des femmes hispaniques. Le fait que tu te poses ces questions est déjà un bon signe de ta sensibilité.

La meilleure chose à faire, devant ces questionnements-là, c’est généralement de demander aux principales intéressées ce qu’elles en pensent. Et je n’insisterai jamais assez sur l’importance de demander à plusieurs personnes, pas juste à tes amies qui risquent de vouloir te conforter dans ton choix. Sinon, tu peux tomber dans le fameux piège du « j’ai un ami gai, et mon ami gai aime mes jokes homophobes ». C’est pas parce que tu as une amie hispanique qui t’aime et qui te dit que c’est correct de t’habiller en chola que c’est nécessairement correct.

C’est pas parce que tu as une amie hispanique qui t’aime et qui te dit que c’est correct de t’habiller en chola que c’est nécessairement correct.

Tu peux aussi faire ce que n’importe quelle personne dotée d’un minimum de curiosité ferait en de telles circonstances : googler. J’ai fait une petite recherche sur le phénomène des cholas et l’une des premières vidéos que j’ai trouvées met en scène des femmes cholas qui évaluent le degré d’authenticité de vedettes ayant adopté ce look. Leur appréciation va de « No bitch no! » pour Nicki Minaj, à « Gold star » pour J-Lo, qui, rappelons-le, est une latina « from the block ». Je pense que tu tomberais facilement dans la catégorie « No bitch no! ».

Ce que je comprends de cette culture, c’est qu’elle s’inscrit dans la réalité complexe des femmes latinas issues des quartiers défavorisés américains. Je n’appartiens pas à ce groupe social, mais j’ai du mal à voir comment un jeune homme blanc du Québec pourrait se reconnaître dans cette réalité et l’incarner sans la caricaturer ou la dénaturer. Vis-tu du racisme, du sexisme, de l’oppression de classe, et une savante combinaison des trois? Je ne peux pas parler pour elles, mais d’après le traitement qu’elles réservent à Rihanna dans leur vidéo, j’ai l’impression que les cholas du 818 te diraient d’aller te rhabiller – en non-chola. À moins que tu fasses ça chez toi dans ton salon, je pense que l’idéal est de trouver ta propre identité.

Pour ce qui est du genre, je pense personnellement qu’il s’agit d’une construction sociale et que quiconque devrait être en mesure de le déconstruire et de le reconstruire à sa façon. La société est déjà assez remplie de normes et d’attentes arbitraires comme c’est là, que tout le monde devrait pouvoir explorer son genre de la manière la plus libre et détachée qu’il soit. Comme disent les Anglais : gender is a journey. Alors si le cross-dressage te permet d’explorer ton genre, cool.

Par contre, ce qui commence à gosser certain(e) s militant(e) s de la communauté trans à qui j’ai parlé, c’est le caractère potentiellement transphobe (et misogyne) de pratiques qui visent à caricaturer le genre et qui en viennent à ridiculiser les femmes, et particulièrement les femmes trans. Historiquement, les drag queens et autres personnes portant les vêtements associés au sexe opposé à celui qui leur avait été assigné à la naissance faisaient partie d’un mouvement contestataire visant à subvertir le genre. Aujourd’hui, le drag est de moins en moins politique, et de plus en plus axé sur le divertissement. Allo Ru Paul!

«Ça serait wack de dire que le cross-dressing est mal. Les vêtements n’ont pas de genre. Ce qui rend le drag plus compliqué, c’est l’aspect théâtral et “moqueur” des rôles de genre et le rapport que ça entretient à la féminité.»

Ce n’est évidemment pas toute la communauté LGBTQIA2S qui s’oppose à ces pratiques. Mais mon éclairante référence en la matière, qui désire conserver l’anonymat, a de pas pires arguments : « Le drag n’est pas toujours problématique, mais il est souvent biaisé en faveur des valeurs gaies blanches de la classe moyenne. Il peut pervertir la notion de genre, mais ce n’est pas souvent le cas. La plupart du temps, l’exagération sert à la fois une infériorisation de la féminité, et une distanciation entre le sujet gai masculin de la féminité, rendant la féminité potentiellement risible et purement superficielle », m’explique-t-elle.

« Le cross-dressing est juste non-ambiguously fine si c’est pas fait de façon moqueuse ou pour faire rire » nuance-t-elle. « Ça serait wack de dire que le cross-dressing est mal. Les vêtements n’ont pas de genre. Ce qui rend le drag plus compliqué, c’est l’aspect théâtral et “moqueur” des rôles de genre et le rapport que ça entretient à la féminité », précise-t-elle.

Pour finir, Ben, tu m’as pas dit si ton cross-dressage se faisait dans le cadre de pratiques sexuelles fétichisantes. Le cas échéant, je t’invite à faire comme il te semble dans le cadre de relations consentantes.

************

Vous êtes préoccupé par votre degré de politically correct et vous aimeriez connaître l’avis de Judith?

Écrivez à info@urbania.ca et inscrivez Courrier du woke dans le champ «sujet»!

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up