Le contrôle, le couteau et le dialogue

J’ai cessé de vouloir mourir, car j’avais décidé il y a longtemps que vivre était la plus facile des deux morts.

«Ils» nous disent que ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort. Bullshit. Beurrage épais de Nutella édulcoré sur tranche de vie moisie. Force de coloriage qui ne dépasse pas, enfermé entre les lignes d’un judéo-christianisme empesé. Rien à voir. C’est confus. C’est scandaleux. Ça n’a rien à voir avec la force. Ça n’a rien à voir avec l’envie de mourir. C’est plutôt un furieux besoin de vivre. L’automutilation, c’est un violent refus de se laisser mourir.

C’est décrit comme une reprise de contrôle sur soi-même et sur la façon dont notre environnement nous affecte. Il y a le vertige. Il y a la chute. Perte de contrôle, avalanche de malaises. Désespoirs échappés dans le vide. Tu dérapes et tu te mets à penser que le frein se trouve peut-être entre le derme et l’épiderme. Tu crois que le contrôle sur toi-même, tu peux te le graver dans la peau. Sauf que c’est une prise de contrôle qui laisse des marques. Des marques en forme de mensonges. Sur mes bras, juin 2010. Les griffes du chat. Un peu plus tard, sur mes seins. Encore le chat. Il a le dos large, celui-là. Sur mes cuisses. Ma sexualité. Tout va bien. Y’a rien là. Pis là, plus tard, encore mes cuisses. La confrontation, je prends super bien ça. Regarde comme je suis au-dessus de tout ça. La dureté du monde. Y’a rien là. La violence d’autrui. Y’a rien là. Je m’adapte dans ce monde comme un poisson dans l’eau. Regarde comme je flotte avec aisance au-dessus des égarements terrestres. Ben oui toé. La grosse panique. Le rythme cardiaque qui s’accélère. Les pupilles dilatées et les palpitations comme sur un rush de speed. Pleurer, c’est pour les faibles. Pis là, le couteau. Parfois, juste avoir le couteau dans les mains me calme, parce qu’on est en contrôle de ce que ce couteau fera. J’pense que c’est ça. Être en pleine possession de sa douleur. Sauf que parfois, c’est pas suffisant. Soudainement, il y a la douleur physique. Ça, ça se contrôle. Ça calme. C’est instantané. C’est comme une amputation de la panique. Une ablation de la détresse en même temps qu’une greffe du contrôle. Sauf qu’il y a un estie de gros problème. Tu le sais, en-dedans de toi, que c’est pas la bonne manière de reprendre le contrôle sur toi. Aussitôt que la lame tombe par terre dans un clang un peu mouillé, tu peux constater l’étendue de ta très grande erreur. Kessé j’ai fait là ? Voyons donc. Ça se fait pas, ça. Le sang par terre. Trois petites gouttes de honte, puis, les mains beurrées. La paralysie : tu te sens comme un chevreuil pris dans la lumière des phares d’une voiture, sauf que c’est le regard de l’Autre qui s’apprête à te frapper. Ce regard qui te renvoie le reflet de ta culpabilité. Tu ne peux pas passer le reste de tes jours prostrée dans la salle de bains. Il faudra bien que t’en sortes un moment ou l’autre. Tu le sais que ça donne absolument rien d’essayer de cacher ça. Quelle terrible conséquence que de voir l’affreux dans les yeux de l’Autre. C’est ta plus grande culpabilité. Mea culpa, mea maxima culpa. Il y a quelqu’un qui t’aime, et que tu aimes, qui crève de chagrin en nettoyant le sang sur tes vêtements et sur le plancher, pis c’est de ta faute. Tu passes des jours à t’excuser, à toi-même, à l’Autre, alors que l’Autre, y’en veut pas, de tes excuses. Il veut juste comprendre. Qu’est-ce qui te pousse à faire ça. Ça comble quel besoin. Par quoi d’autre ce besoin pourrait-il être comblé. T’essaies de lui expliquer, même si tu n’y comprends rien toi-même. Tu rassures. Tu parles de contrôle. Tu parles de calme, de respiration, de soulagement. Tu parles de douleur qui te fait sentir vivante.
Pis c’est en dialoguant que tu finis par te rendre compte que tu ne peux pas tout contrôler. Qu’il y a des choses qui vont arriver pis tu ne peux rien y faire. Que ce que tu peux contrôler, par contre, ce sont tes actions. Que le dialogue t’aide en maudit à comprendre tout ça et à mettre ça en pratique à chaque jour, à chaque détresse. Ça peut être toff, de dialoguer. Faire face, verbalement, à ce qui nous désespère. Mettre des mots et des phrases sur ce que l’on vit, étiqueter quand on a les étiquettes en horreur. Sauf que c’est tellement plus efficace, plus définitif, que de se labourer le chest à coups de ciseaux à coiffure. Pis ça ne laisse aucune vilaine marque. Ni sur la peau, ni dans le cœur. Ça se vit jour après jour. Ça te stabilise sa femme, ou son homme. Le bien immense que ça fait. Pis là, sans t’en rendre compte, malgré quelques rechutes ici et là, à force de dialogue et d’ouverture, tu penses de moins en moins à ton vieil ennemi le couteau. ————— Je milite pour la justice sociale, l’égalité et le féminisme – des synonymes à mes yeux. Ayant suivi une formation en arts visuels, je poursuis mes démarches en recherche sociologique et j’écris présentement un livre sur l’itinérance qui sera publié prochainement chez VLB. J’anime le tumblr LES ANTIFÉMINISTES – http://lesantifeministes.tumblr.com/ Pour me suivre : c’est Sarah Labarre sur Facebook et @leKiwiDelamour sur Twitter.

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