Le colonisé

Les seigneurs de la pensée nationaliste-conservatrice envahissent à nouveau le champ culturel, au Québec comme au Canada. L’histoire se réécrit. Le syndrome de Stockholm n’est jamais très loin.

Une des choses qui m’attriste où j’habite, en Haïti, est lorsqu’on réalise que des traditions puritaines coloniales persistent dans la culture de masse. Le prosélytisme des protestants ou encore l’obsession pour les cheveux droits et lisses en sont de bons exemples.

Au Québec, où je viens de remettre les pieds pour quelques jours, la chose m’a frappée aussi. Le « faux-débat » sur la langue des artistes plutôt que sur les politiques publiques et la vision manichéenne du gouvernement canadien permettent de renchérir sur la peur de l’autre et du métissage, l’un poussé par le désir imaginaire de conservation et l’autre par le désir d’une grandeur puérile soi-disant perdue.

Le métissage et les idées nuancées provoquent l’insécurité des nationalistes-conservateurs, carburant sur leur anxiété pour engendrer des discours de clercs faussement courageux. On a même été jusqu’à comparer le français québécois au créole, comme si ce dernier n’était qu’une langue de second ordre, répétant (sans s’en rende compte, espère-t-on) ce que les colons ont tenté sans succès d’inculquer aux Haïtiens pendant longtemps. Le créole n’est pas une langue digne de ce nom, disait-on à l’époque. Soixante-quinze ans après ses premières salves anticoloniales dans le journal L’étudiant noir, Aimé Césaire doit se retourner dans sa tombe.

Au même titre que la langue pure comme rhétorique identitaire, la dialectique manichéenne des bons contre les méchants, des capitalistes contre les communistes, des pro et anti-terroristes, comme à l’heure de la guerre froide, est aussi d’une autre époque. On se croirait dans le fantasme du choc des civilisations, trente ans trop tard.

Le gouvernement conservateur, renforcé par de nombreux discours passéistes, annonce l’arrivée d’un monument aux victimes du communisme. Si elles sont nombreuses les victimes du communisme, on attend toujours celui des victimes du capitalisme, à commencer par les millions de morts ou disparus sous des dizaines de dictatures soutenues ou mises en place par l’Occident. On oublie aussi comment la pensée socialiste a influencé les politiques publiques contre les inégalités au Québec depuis la Révolution tranquille. Thérèse Casgrain aurait pu nous éclairer là-dessus, mais son nom vient d’être biffé en catimini par le gouvernement. Réécrire l’histoire est si facile.

La pureté comme objectif

Plutôt que de s’en prendre aux politiques, statistiques à l’appui, on s’en prend à la langue parlée par des artistes dans leurs œuvres ou à des images déformées d’un nationalisme présomptueux. La pureté, signe de victoire culturelle, tel un Français au sang bleu.

Elle existe vraiment, cette langue française « pure » au Québec? Comme si Robert Charlebois ou Céline Dion n’avait jamais inclus des mots anglais dans leurs chansons. Comme si le joual n’était pas un dialecte propre au Québec, tel le patois en Jamaïque. Comme si le métissage n’était pas célébré dans la culture montréalaise. Comme s’il n’y avait pas une dizaine de langues uniques au monde sur le territoire québécois.

Lorsqu’il est question de langue, rien n’est dit sur les « politiques économiques » des gouvernements québécois successifs qui ont justifié la diminution du financement des cours de francisation des nouveaux émigrants. Rien non plus sur cette nouvelle génération d’anglos-montréalais francophiles. Faudrait-il arrêter d’utiliser le double « tu » interrogatif parce que ce n’est pas un français assez pur? J’entends des anecdotes négatives sur l’anglicisation de certains francophones qui ne servent qu’à provoquer l’émotion plutôt que la réflexion, mais rarement sur la lutte quotidienne contre la discrimination systémique que poursuivent courageusement certains francophones de l’Outaouais ou d’Edmonton.

La pureté nationale s’inscrit aussi dans le discours ambiant. À Ottawa, la virginité (grandeur?) de l’histoire canadienne semble toute nouvelle. Il y a les « bons canadiens » qui lisent la bible, et ceux, grands méchants loups dans la bergerie, qui lisent Foucault

Quel est l’intérêt de défendre au 21e siècle une vision post-coloniale qui opère à partir d’un souhait de pureté? De loin, ça ressemble plutôt à Don Quichotte qui s’attaque à des moulins à vent.

Twitter: etiennecp

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