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Le club des Centenaires
Ces institutions montréalaises façonnent la ville depuis plus d'un siècle.
Le steamé, le bagel, le tour du chapeau — tous sont si ancrés dans le paysage montréalais qu’on oublie souvent les gens à qui nous les devons. Une tendance qui s’explique sans doute par le fait qu’ils ont vu le jour dans des endroits qui existent depuis si longtemps que leur impact sur la ville est intemporel.
Par exemple, pensez au propriétaire de la boutique de chapeaux Henri Henri, Jean Maurice Lefebvre. À partir de 1947, il s’est mis à traverser la patinoire du Forum afin de remettre un chapeau flambant neuf à tout joueur ayant marqué trois buts pendant un match. L’expression « faire un tour du chapeau » provient donc d’une petite boutique de la rue Sainte-Catherine qui a ouvert ses portes en 1932 et est toujours en opération aujourd’hui.
D’ailleurs, la tradition se maintient pour tout joueur du Canadien qui réalise l’exploit. Entretemps, des générations de montréalais ont prononcé cette phrase, en ignorant sans doute son lieu d’origine.
Ces institutions sont toutefois en danger. Une hausse de loyer, un incendie, une pandémie, une année chiche. Chacune d’entre elles a dû faire face à l’un de ces fléaux et y a survécu. On peut donc dire qu’elles ne se sont pas contentées de survivre à l’épreuve du temps : comme Gerry Boulet le chantait, elles sont « toujours vivantes ».
Le Montreal Pool Room n’a pas de tables de pool
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C’est en 1912 que Filipoff Dakov, un immigrant bulgare, ouvre le Montreal Pool Room sur le boulevard Saint-Laurent, tout près du futur Red Light montréalais. Personne ne se rappelle à quel moment les tables de billard ont disparu — quelque part dans les années 1970 —, mais le steamé, lui, est toujours là. Argent comptant seulement, des places au comptoir, et une rotation de trois employés qui y travaillent depuis près de 30 ans.
Spiro Goulakos a repris les rênes de l’établissement en 2021, deux ans après que son père, Socrate, en soit devenu propriétaire. Humble, Goulakos sait exactement à qui il doit la pérennité du Pool Room : « Les employés sont le cœur de l’endroit. Chaque fois que j’ai une idée, ils doivent l’approuver. » La formule est simple : beaucoup de constance, pas trop de flafla.
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« On n’a rien de spécial à offrir », lâche Goulakos. « C’est la base, et ça marche. »
Faits à la main depuis 1919
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Fraîchement débarqué de Russie, Isadore Shlafman a ouvert à Montréal, en 1919, la toute première fabrique de bagels, Bagel Fairmount, et, par le fait même, l’un des piliers de notre gastronomie. L’automation n’y a toutefois jamais mis les pieds ; les bagels sont encore faits à la main et cuits dans des fours à bois. Pour l’anecdote, le bagel au sésame a été inventé en raison d’un client âgé s’étant plaint des graines de pavot qui se coinçaient dans son dentier.
Les petits-enfants de Shlafman, Irwin et Rhonda, ont repris l’entreprise familiale alors qu’ils avaient la vingtaine. « Autour de nous, tout a changé. Mais nous, on est restés pareils », affirme Irwin.
« Il faudrait nous cloner », dit-il à la blague quand on lui demande ce que ça prendrait pour que Bagel Fairmount demeure pour un autre siècle. « On est la troisième génération, et c’est quelque chose de rare. On verra bien. »
En face, ils ont ouvert un petit café où un mur est couvert de photos retraçant l’histoire familiale de l’entreprise et celle de ses employés. Souvent, eux aussi sont issus de l’immigration.
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Avant que la pandémie n’impose un couvre-feu en 2020, Bagel Fairmount n’avait jamais verrouillé ses portes. Jamais, depuis 1980, soit le moment où ses portes de bois d’origine ont dû être remplacées. À l’époque, quand le menuisier avait demandé au père d’Irwin où poser le verrou, ce dernier s’était contenté de lui répondre que ce n’était pas nécessaire. Ils étaient déjà ouverts 24 heures sur 24, sept jours par semaine.
oui, la taille est importante
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C’est en 1925 que Jenny et Max Grover ont ouvert une boutique de vêtements pour hommes dans Verdun. Leur petit-fils, Kenny, avait étudié en comptabilité à McGill, détestait sa job de bureau et aidait son père à la boutique pendant ses vacances.
Puis, par un beau mois de janvier, il a décidé qu’il ne partirait plus. Après avoir vu huit boutiques similaires sur la rue Wellington fermer leurs portes, il avait compris pourquoi la leur n’avait pas connu le même sort : leurs tailles plus grandes figuraient parmi leurs meilleurs vendeurs.
Décidant de mettre l’accent sur les tailles plus larges, Kenny a racheté la bâtisse, a maintenu l’entreprise à flot et s’occupe lui-même des ajustements. « Je ne laisse aucun de mes clients sortir en ayant l’air de porter des pantalons ayant appartenu à leur père », dit-il, non sans fierté. « Quand les choses vont mal et que les autres entreprises essuient des pertes de 30 %, on n’est jamais touchés. »
Kenny entrevoit son entreprise comme une pyramide : chaque génération y ajoute une couche encore plus solide que la précédente. Son fils Jacob travaille à la boutique depuis maintenant quatre ans. Il a pour mandat de s’occuper de leurs ventes en ligne et de bâtir leur présence sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, plusieurs clients le reconnaissent en pénétrant dans la boutique : « Eille, t’es le gars des vidéos ! »
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Pour rebondir sur son père, Jacob ajoute : « Chaque génération ne nous rapproche pas du sommet. Plutôt, elle contribue à rendre l’entreprise encore plus solide pour que les prochaines puissent y bâtir quelque chose à leur tour. »
Ici, on ne parle pas de chiffres
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C’est après avoir émigré de Roumanie en 1924 que Charles Stroll a ouvert la boutique Pantalons Supérieurs sur la rue Sainte-Catherine. Aujourd’hui, c’est Mitch, son arrière-petit-fils, qui gère l’endroit, une quatrième génération à reprendre les rênes de l’entreprise familiale. Un coup d’œil lui suffit pour savoir exactement quelle taille il vous faut. « J’aime bien montrer mes connaissances, mon savoir-faire, mon art », confie-t-il.
« Personne n’aime parler de chiffres et de grandeurs. Je veux que mes clients repartent en sentant qu’on a bien pris soin d’eux. »
Plus jeune, il a tenté de protester contre l’approche anti-publicitaire de son grand-père, qui avait répliqué : « J’ai 65 ans et tu vas me dire comment gérer mon entreprise? » Disons que Mitch avait rapidement pris son trou.
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Malheureusement, Mitch sera le dernier de sa lignée. Ses enfants ont préféré des carrières en science et en médecine, ce qu’il ne voit pas nécessairement d’un mauvais œil. « Ils sont beaucoup plus intelligents et motivés que je ne l’ai jamais été. Je suis ici pour m’assurer qu’ils puissent se rendre là où ils le veulent. »
Le gars qui sait tout
Depuis qu’il est tout petit, Robert Lavoie a travaillé pour la quincaillerie familiale, sur la rue Centre. Son grand-père avait acheté la bâtisse en 1921 pour un montant qui représentait alors une véritable fortune : 700 $.
Aujourd’hui, les bons de commande sont encore rédigés à la main et Lavoie conserve un Rolodex de toutes les couleurs de peinture achetées par ses clients. Il répare même les grille-pains.
Le quartier raconte toutefois une histoire bien différente : Pointe-Saint-Charles s’est embourgeoisé, avec ses tours à condos et un Dollarama qui a ouvert juste en face. Mais les clients sont toujours là. « Dans les grosses chaînes, on ne vous donne pas d’informations. Les clients voient quelque chose sur les tablettes, se disent que c’est ce que ça leur prend et repartent avec. »
À la Quincaillerie Lavoie, les clients attendent leur tour au comptoir et un employé prend le temps de les conseiller en fonction de leurs besoins. « C’est une question de proximité. C’est quelque chose qui ne se fait plus. »
Aussi membres du club :
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L’Auberge Saint-Gabriel (1914)
Bâtie par un soldat français en 1668, il s’agit de la première auberge en Amérique du Nord à avoir obtenu un permis de vente d’alcool (en 1754). Elle avait suspendu ses activités avant sa réouverture, en 1914. À ce jour, il s’agit de l’un des plus vieux restaurants encore en opération au Canada, qui sert tour à tour de restaurant et de salle de spectacle.
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Blatter & Blatter (1907)
- Un fabricant de pipes s’étant déplacé de Londres vers l’Afrique du Sud avant d’atterrir à Montréal, plus précisément sur la rue Sainte-Catherine, en 1907. Trois générations plus tard, leurs pipes sont toujours fabriquées à la main.
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Layton Audio (1887)
- Alors que le piano était la seule source de divertissement audio à domicile, deux frères ont ouvert à Montréal le tout premier commerce entièrement consacré aux systèmes de son. 140 ans plus tard, ça sonne toujours aussi bien.
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Adams Printing and Engraving (1850)
- Francis Adams a commencé à graver des bijoux et de l’argenterie à Montréal en 1850, avant la Confédération. C’est aujourd’hui le plus ancien et le plus important producteur de papeterie gravée au Canada.
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Ponton Costumes (1865)
- Après avoir fait faillite, une compagnie de théâtre française a vendu l’entièreté de son costumier à un barbier et perruquier montréalais, Joseph Ponton, pour se payer un billet leur permettant de rentrer chez eux par bateau. La boutique est désormais établie dans Hochelaga-Maisonneuve, et son inventaire compte près de 15 000 costumes.
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Chez Nick (1920)
- En 1920, l’immigrant grec Nick Alevisatos a ouvert Chez Nick, un petit bistro sur l’avenue Westmount. Aujourd’hui, un ancien plongeur a racheté l’établissement qui demeure un incontournable de l’arrondissement.
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Schwartz’s (1928)
- Reuben Schwartz, un immigrant roumain juif, a ouvert son fameux déli sur le boulevard Saint-Laurent en 1928. La viande est toujours préparée selon la recette traditionnelle, soit marinée pendant dix jours, fumée toute la nuit et tranchée à la main.
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Dilallo Burger (1929)
- Cuit sur les mêmes poêles conçus par Luigi Di Lallo après avoir émigré d’Italie, chaque burger est toujours préparé selon la recette familiale. L’établissement est un pilier de Ville-Émard depuis quatre générations.
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Schreter (1928)
- Joseph Schreter a quitté la Roumanie à 23 ans pour s’établir à Montréal. Depuis trois générations, sa boutique du Plateau offre un service exceptionnel et des articles de qualité. Le chanteur Leonard Cohen, un client régulier, habitait juste en face. D’ailleurs, on y vend toujours ses pantoufles préférées (demandez les Regal, en velours).
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