Le Brotherhood, ce safe space au masculin

Entretien avec le fondateur, Harry Julmice.

Deux ans après le début du mouvement #MeToo, certains hommes disent vivre une crise de la masculinité, alors qu’ils ne savent plus nécessairement comment se positionner par rapport aux femmes. D’autres croient qu’il s’agit de l’évolution normale des choses et que d’apposer le terme «crise» amplifierait la situation. 

Harry Julmice, fondateur de Never Was Average, un organisme qui oeuvre à offrir des groupes de soutien divers, a eu vent de cette dualité et a décidé de donner la parole aux hommes dans un safe space pour qu’ils discutent ensemble de leur vision de la société d’aujourd’hui, sans jugement. Il parle d’ailleurs de son initiative, le Brotherhood, dans le dernier épisode de Zone franche qui traite de la masculinité.

On était intrigués par ce groupe de soutien et on a voulu en apprendre davantage.

Entretien avec Harry Julmice, une personne-ressource pour les hommes de son entourage.

D’où est née l’initiative du Brotherhood?

C’est en créant le premier safe space pour les femmes, le Sisterhood, et en assistant à ces conversations, que j’ai vu l’impact positif que nos espaces avaient sur elles. Dans plusieurs conversations, certaines femmes expliquaient éprouver une certaine difficulté à parler aux hommes de leur entourage parce qu’ils étaient renfermés et qu’ils ne parlaient généralement pas de leurs émotions.

C’était la première fois que j’entendais des femmes parler de leurs perceptions des hommes et c’est là que j’ai réalisé l’influence que nous avons dans la société. En assistant à ces conversations, je trouvais que les femmes avaient raison: je n’avais pas d’espace pour parler de certains enjeux dans un contexte structuré, comme ce que nous leur offrions avec le Sisterhood.

Nous n’avons pas choisi d’être renfermés sur nous-mêmes. C’est qu’on ne nous a pas appris à être vulnérables ou à partager nos émotions.

C’est une réalité pour plusieurs hommes et je m’inclus dans ce groupe. Nous n’avons pas choisi d’être renfermés sur nous-mêmes. C’est qu’on ne nous a pas appris à être vulnérables ou à partager nos émotions. Nous n’avons pas l’occasion de parler de sujets qui influencent directement notre bien-être et notre environnement. C’est à ce moment que j’ai voulu briser le stéréotype que les hommes ne communiquent pas, ne s’expriment pas et ne parlent pas de leurs émotions. 

Le problème est que la communication et la vulnérabilité ne sont pas faciles pour personne. On ne peut pas l’imposer à quelqu’un, on ne peut pas forcer une personne à partager. Il faut que ça vienne de soi. Avec le Brotherhood, nous avons créé un environnement positif pour rendre ça moins intimidant. 

L’idée était simple, créer un safe space ou les hommes sont confortables d’être vulnérable et où ils peuvent partager ce qu’ils vivent et ressentent en parlant de leurs expériences sans être jugés. Nous croyons que la conversation est un moyen essentiel pour bâtir une relation positive avec soi-même, d’établir des relations positive avec les autres et sa communauté. 

Comment se passent vos rencontres?

Chaque mois, nous annonçons le sujet qui influence notre bien-être au quotidien. Les hommes qui sont intéressés se procurent un billet gratuit sur notre site web. Les places sont limitées à 25 pour créer une expérience personnelle et intime.

Le jour de la rencontre, les participants se présentent au Lululemon situé dans le Mile-End et ils sont accueillis par Freddy (co facilitateur) et moi. On leur demande de s’installer autour de la table où des bouchées et boissons sont servies. 

Les moments de silence se font très rares, car les hommes réalisent vite qu’on vit des choses similaires et qu’on n’est pas seul.

De façon naturelle, les hommes se présentent entre eux puisque pour la majorité, ils ne se connaissent pas. Nous avons beaucoup de réguliers, mais pour certains, c’est la première fois. On commence ensuite la conversation avec un signal pour capter l’attention des participants. On fait d’abord un tour de table en demandant à chaque participant de s’introduire au groupe avec leur nom et de partager une chose pour laquelle ils sont reconnaissants cette semaine. Par la suite, on introduit les règles de la conversation. Les règles sont importantes pour créer un espace sans jugement et pour que toutes les voix soient entendues et respectées.

Puis, on introduit le sujet de la conversation ainsi que l’intention. Dès qu’on pose la première question au groupe, cela ne prend pas de temps avant qu’une personne partage sa perspective ou son expérience et la magie commence à partir de ce moment. Les conversations sont nourries par une diversité de perspectives. On n’oblige personne à partager. Il n’y a pas de bonnes ou mauvaises réponses. 

Chacun est libre d’être sa propre personne, peu importe son âge, son ethnicité, son  orientation sexuelle et sa classe sociale. Chaque personne est respectueuse quand quelqu’un prend la parole.  Il y a des moments plus sérieux ou les personnes sont plus vulnérables par rapport à une question qui les interpelle, à d’autres moments on rit tous ensemble. L’atmosphère est vraiment smooth

Les moments de silence se font très rares, car les hommes réalisent vite qu’on vit des choses similaires et qu’on n’est pas seul. La conversation dure 1h30.

Pour conclure la conversation, on encourage chaque participant à poursuivre la discussion avec leurs proches et leur famille.  On termine avec 30 minutes de réseautage pour laisser la chance aux hommes de connecter entre eux.

Je ne pourrais jamais rendre justice à ces conversations par des explications, c’est vraiment quelque chose tu dois vivre pour réellement comprendre l’effet que cette  expérience a sur chaque personne. 

C’est une réunion juste pour les hommes, comment réussissez-vous à faire valoir la réalité des femmes dans la société au sein de vos discussions?

Il faut noter que les sujets que nous choisissons sont les mêmes que les rencontre pour les femmes. On aborde aussi des sujets qui font valoir la réalité des femmes comme la parité des genres que nous avions eu dans le cadre de la journée des droits des femmes. 

Quels sont les impacts concrets d’un tel «safe space» dans la vie des hommes qui y participent? 

Il y a quelques mois, j’ai reçu un message sur mon Instagram personnel. C’était une personne qui avait participé à plusieurs conversations. Pour respecter sa vie privée, je vais garder ça bref. Il me disait que ces espaces ont sauvé sa vie, car il vivait un moment très difficile et qu’il pensait au suicide. Le Brotherhood l’a aidé à passer à travers cette période en écoutant le partage des autres hommes. Jusqu’à aujourd’hui,  je relis ce message pour me rappeler l’importance d’avoir un endroit où tu peux être toi-même et d’avoir le soutien d’une communauté.

Comment vous différenciez-vous des autres «fraternités» qui ont souvent mauvaise réputation?

Souvent, les gens entendent Le Brotherhood et pensent automatiquement aux groupes d’hommes dans les collèges et universités. Plusieurs pensent aux hommes privilégiés qui se rencontrent dans le but de s’enrichir ou d’acquérir plus de pouvoir. C’est vraiment loin d’être le cas pour nous, on utilise  le terme «brotherhood» parce qu’on est une comme une famille, on se voit comme des frères. Tout le monde est respecté et valorisé pour son authenticité. C’est une place qui offre un lieu où les voix marginalisées peuvent être entendues et c’est aussi  un lieu de guérison. Nos espaces permettent aux gens de mieux comprendre la réalité que certains ont vécu. 

Comment personnellement ça vous a fait évoluer?

Ces conversations ont changé ma perception du monde et de la société dans laquelle je vis. J’ai le privilège d’entendre les différentes expériences et vécus de ces hommes et ça me fait  beaucoup réfléchir à mon propre vécu. Ça m’a permis de voir où je suis rendu dans ma vie et de définir le travail que j’ai à faire sur moi-même. 

J’ai appris que la vulnérabilité n’est pas seulement de parler de ses sentiments, mais c’est aussi de montrer sa vraie personne.

Comme beaucoup de personnes, ce n’est pas facile d’être vulnérable. Il faut souvent que quelque chose de grave arrive, qu’une situation difficile se présente ou qu’on perde quelque chose de précieux à nos yeux.

Comme beaucoup de personnes, ce n’est pas facile d’être vulnérable. Il faut souvent que quelque chose de grave arrive, qu’une situation difficile se présente ou qu’on perde quelque chose de précieux à nos yeux – une relation, une amitié, une entreprise et éventuellement soi-même. J’ai compris que si je ne suis pas vulnérable ou que si je ne m’exprime pas sur ce que je ressens avec les personnes dans ma vie, il y a une grande déconnexion. 

Et tout cela peut avoir un effet toxique sur mon bien-être et les personnes autour de moi. J’ai donc identifié les personnes dans ma vie à qui je peux écrire et partager mes émotions. 

Maintenant, je sais que je peux compter sur le soutien de cette communauté d’homme à Montréal qui est là pour m’aider à grandir. Une de mes missions personnelles est d’encourager les hommes à être vulnérables et à s’exprimer pour qu’ils puissent avoir une relation positive avec eux-mêmes, les autres et la société. 

As-tu d’autres ressources à proposer aux hommes pour les aider à accepter leur vulnérabilité?

Mask Off – JJ Bola

Ce livre met en lumière les récits historiques autour de la virilité, en démystifiant les mythes populaires en chemin. Il explore comment les hommes vivent leur masculinité de différentes manières, révélant sa fluidité, renforcée et affaiblie par différents contextes politiques, tels que le patriarcat ou l’extrême droite, et perçue différemment par ceux qui l’entourent.

The Work 

The Work est un documentaire américain sorti en 2017 qui suit trois civils lors d’une thérapie de groupe de quatre jours avec les détenus de la prison d’État de Folsom. Le film est le premier de Jairus McLeary et a été co-réalisé par Gethin Aldous.

Days After Your Departure par Joekenneth Museau

Days After Your Departure est un mémoire multimédia. Dans le livre, on suit cinq ans de la vie de Museau alors qu’il cherche à se redéfinir après avoir perdu sa mère d’un cancer. Il se replonge alors dans sa foi, questionne sa santé mentale et la société masculine dans laquelle il évolue. L’oeuvre nous confronte sur nos vies. 

  1. Liste de professionnelles racisées en santé mentale 

Nous partageons toujours cette liste sur nos réseaux sociaux. Nous avons eu quelques personnes qui ont trouvé le courage d’aller voir un professionnel après des conversations sur la santé mentale par exemple. 

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