Anne-Julie Dudemaine

Le bogue de l’an 2000 : hystérie collective ou beaucoup de bruit pour rien ?

Petite histoire d'un (non) évènement

On est en 1999. Bill Clinton est président des États-Unis, Lucien Bouchard est premier ministre du Québec et Wayne Gretzky vient de prendre sa retraite. Nos oreilles découvrent Britney Spears et nos yeux, Jar Jar Binks. On s’échange des courriels sur un BlackBerry et des messages sur MSN Messenger. La planète s’apprête à vivre une apocalypse informatique. Ou pas… Chronologie d’un méchant pétard mouillé.

Tout ça pour une couple de piasses… 

Dans les années 50 et 60, les ordinateurs sont immenses, et chaque fragment de mémoire coûte la peau des fesses. Les programmeurs tentent d’économiser en créant un code qui ampute les deux premiers chiffres de l’année dans les dates, sans se soucier du prochain millénaire. Après tout, ce code sera désuet dans 40 ans, non ?

Mieux vaut prévenir… 

Des spécialistes appréhendent la catastrophe dès les années 70. Robert Bemer, alors à l’emploi d’IBM, insiste auprès de ses patrons pour ramener les années à quatre chiffres dans le langage informatique. Ses avertissements sont tournés en dérision. Après tout, pourquoi faire maintenant ce qu’on peut remettre à 20 ans (et des milliards de dollars) plus tard ?

Mieux vaut prévenir … (bis) 

En 1984, Jerome et Marilyn Murray publient Computers in Crisis : How To Avert the Coming Worldwide Computer Systems Collapse, un livre qui promet un chaos planétaire au tournant du millénaire si la situation n’est pas corrigée. Encore une fois, peu de gens y prêtent attention. Pourquoi faire maintenant…

OK, OK, on va prévenir

C’est en 1993 qu’un informaticien canadien réussit enfin à rallier des gens à la cause. Peter de Jager publie un article intitulé « Doomsday 2000 » dans Computerworld, où il affirme que « le 1er janvier 2000, lorsque les douze coups de minuit sonneront, nos ordinateurs ne sauront plus quelle date afficher, et cela aura des conséquences catastrophiques. » Les gouvernements enclenchent enfin des préparatifs au cours des années suivantes, faisant de Peter de Jager un genre de maître de l’an 2000 (Jagermeister… la pognez-vous ?).

Y2KESSÉ ?

C’est à David Eddy, un programmeur du Massachusetts, que revient la paternité du terme « Y2K », apparu pour la première fois dans un forum de discussion le 12 juin 1995. Eddy cherchait une solution de rechange aux autres expressions utilisées à l’époque pour désigner le bogue, comme CDC (pour Century Date Change) et Faddle (Faulty Date Logic). Heureusement que Faddle n’a pas eu de succès : Claude Dubois aurait sûrement demandé des droits d’auteur.

Juste la fin du monde

En 1999, on nage en pleine hystérie pré-bogue. En janvier, le magazine Time met « THE END OF THE WORLD !?! » à la une. Ce qu’on craint le plus : le gel des ordinateurs, les erreurs bancaires et les pannes de courant. Mais des zélés vont jusqu’à prédire des catastrophes nucléaires ou des avions tombés du ciel. Le chaos dans les rues, des batailles générales et le pillage de commerces ne sont pas exclus. De quoi faire rêver les nostalgiques de la dernière coupe Stanley des Canadiens.

Survie 101 

Paniqués par le discours exagéré des médias et des prédicateurs (certains n’annoncent rien de moins que la deuxième venue du Christ), des millions de personnes se précipitent dans les magasins et les stations-service pour se préparer au pire. La Croix-Rouge américaine en rajoute une couche en conseillant aux gens de retirer de l’argent, de faire le plein d’essence et de prévoir des méthodes alternatives de cuisson. Parce qu’un ordi qui pense qu’on est en 1900, c’est aussi dangereux qu’un ouragan.

Mieux vaut en rire

Le Québec n’échappe pas à la panique. Mais alors que le gouvernement fait des pieds et des mains pour se préparer, certains prennent le désastre annoncé avec plus de légèreté. Comment oublier la personnification absurde du bogue de l’an 2000 par un Bruno Blanchet tout de lycra vert vêtu ? Plus facile, par contre, d’oublier l’épisode spécial de La petite vie : Le bogue de l’an 2000, dans lequel les Paré se découvrent des tendances survivalistes.

Autopsie d’un non-évènement 

En se réveillant le 1er janvier 2000, un peu lendemain de veille, la planète a poussé un soupir de soulagement… qui s’est vite transformé en petit doute. Coudonc, on s’est-tu fait avoir ?

Des conséquences «catastrophiques» 

Après des mois de mise en garde, il n’est finalement rien arrivé. Ou presque… En Australie, une machine a imprimé des billets d’autobus avec la mauvaise date. En Allemagne, certains employés d’un opéra ont décelé des erreurs sur leur paye. En Angleterre, des chauffe-eau ont dû être rallumés manuellement. Un peu partout dans le monde, des ordinateurs ont effectivement affiché l’année 1900 plutôt que 2000, mais sans conséquence majeure. Big deal.
La plus grande victime du bogue de l’an 2000 semble avoir été un New-Yorkais qui a reçu une facture de 91 250 $ pour la location du film The General’s Daughter pendant 100 ans. L’erreur a évidemment été corrigée rapidement. Quoique si on se fie aux critiques, l’erreur, c’était surtout de louer ce navet…

Investissement éclairé ou facture trop salée?

En tout et pour tout, la planète aura déboursé environ 300 milliards de dollars  — dont près de la moitié aux États-Unis — pour neutraliser le bogue. Si c’en est un, ça fait cher le canular.
Pour les spécialistes américains, l’inaction aurait été fatale, et les sommes investies ont permis d’éviter le pire. Pourtant, dans les pays qui n’ont quasiment pas injecté un sou pour contrer le bogue (comme l’Italie, la France et la Corée du Sud), le lendemain de veille ne semble pas avoir été plus difficile qu’aux États-Unis. Sauf, peut-être, pour ceux qui ont bu comme s’il n’y avait littéralement plus de lendemain…

Avantages collatéraux 

Canular ou pas, le bogue aura quand même servi. Plusieurs gouvernements et entreprises ont fait un « ménage du printemps » plus que dû dans leur parc informatique. Des spécialistes affirment aussi que les réseaux parallèles et les plans d’urgence élaborés à New York en vue d’affronter l’an 2000 ont été cruciaux pour maintenir la ville opérationnelle un an plus tard, lors des attaques du 11 septembre 2001.

À qui profite le bogue?  

Forcément, la panique a permis à certains de s’en mettre plein les poches. C’est le cas de l’entreprise Greenwich Mean Time, qui a vendu plus de quatre millions de copies de Check 2000, un logiciel qui préparait les ordinateurs contre le bogue « en moins de temps qu’il n’en faut pour boire votre café ».

Les techniciens informatiques, soudainement devenus indispensables, ont travaillé des heures supplémentaires à des salaires gonflés pour régler le problème avant le 1er janvier. Et les entreprises de sous-traitance indiennes ont engrangé des milliards en fournissant les programmeurs dont les États-Unis avaient besoin pour protéger leurs ordinateurs.

C’est sans oublier les commerces, stations-service et autres fabricants de bunkers qui ont vu leurs profits bondir dans les derniers mois de 1999 grâce aux survivalistes faisant tout pour être prêts en cas de fin du monde.

Mais les véritables gagnants, ce sont les gens d’URBANIA, qui, 18 ans plus tard, sont payés pour faire un cahier spécial sur le bogue de l’an 2000.

Du même auteur

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up

Lire la suite

L’an 2000

Finalement, l'an 2000, c'était pas si pire que ça. On n'avait pas vraiment raison de tous capoter et d'anticiper la fin du monde.