L’autre histoire des Bougon

Ce texte est un extrait du #28 spécial Escrocs, maintenant disponible sur notre boutique en ligne

Oui, il y a eu l’histoire du furet, du chat dans les toilettes et de la couille. Mais les Bougons, c’est plus que ça. Incursion dans les coulisses d’une des émissions les plus marquantes de l’histoire de la télé québécoise.

Rue Hadley, Ville-Émard. Une équipe de tournage s’installe dans un club vidéo désaffecté. Un énorme VUS noir, aux vitres teintées, s’arrête devant le local. À son bord, deux armoires à glace. Le plus chauve fait baisser une fenêtre et, en montrant du doigt le matériel, lance au producteur délégué :
– C’tu à toi, ça, l’grand?
– Oui, c’est pour un tournage.
– Vous avez pas le droit d’être là. C’t’à mon chum, c’te bâtisse-là.
– Justement, ça fait des jours qu’on l’cherche pour lui demander la permission d’utiliser son local. On est allés à l’hôtel de ville, à la police même, mais on n’a rien trouvé sur lui.
– C’t’étrange. La police le connaît bien pourtant…
– Je vais te laisser mon numéro. Peux-tu lui dire de m’appeler pour qu’on règle ça?

Une heure plus tard, le « chum » en question appelle. Le producteur et lui s’entendent sur un prix pour la location des lieux. Il va envoyer un de ses gars chercher le chèque, dit-il, mais il va devoir l’appeler quand il va être sur place. Simple question de sécurité.

Situé à un jet de pierre du fameux appartement de la famille Bougon, ce local deviendra pendant les trois prochaines années le quartier général de la production à Ville-Émard. Un quartier pas facile du tout, où le bruit des enfants qui jouent dans les ruelles tard le soir se mêle parfois à celui des coups de feu.

L’équipe découvrira par la suite que ce qui semblait être un simple club vidéo déserté était autrefois un front pour que les Rock Machines puissent passer de la dope. Et que Joey, le vrai locataire du logement des Bougon, était payé 500 $ par mois pour surveiller chaque nuit la « marchandise » sur des caméras de sécurité, à partir de chez lui…

Bienvenue dans l’univers des Bougon.

Diffusé entre 2004 et 2006, Les Bougon ont marqué la télévision québécoise en repoussant à tout jamais les limites du  politiquement acceptable Ce qu’il en reste aujourd’hui? De très bons souvenirs, quelques coffrets DVD et une expression consacrée : « bougon ». En effet, depuis la diffusion de la série, le mot ne renvoie plus seulement à quelqu’un qui bougonne, mais à une personne qui déjoue le système pour le tourner à son avantage. Un petit magouilleur, quoi.

Quand on a décidé de faire un numéro sur les escrocs, ça allait de soi pour nous d’écrire un article sur le sujet. C’est en allant prendre un café avec François Avard, créateur des Bougon (et rédacteur en chef invité pour ce numéro), qu’on a eu l’idée de parler des coulisses de l’émission.

Au-delà des petites crosses et des histoires de furet dans le cul, Les Bougon avait pour but de dénoncer les injustices sociales. Et, quand on s’attaque à aussi gros, dans bien des cas, la réalité dépasse souvent la fiction.

Une histoire de salade de macaronis

En 1997, François Avard habitait dans le quartier Centre-Sud à Montréal. Il vivait dans un petit appartement sur Ontario, pas très joli, pas très propre non plus, où il bossait sur des contrats d’écriture pas très payants. Un jour, alors qu’il marchait pour se rendre à un meeting des AA, il est tombé sur une affiche qui invitait les passants à une manif pour plus de justice sociale. « Ça tombait bien, j’avais un peu de temps libre et j’y suis allé, raconte-t-il. Je me suis présenté dans un local du Centre-Sud. Y avait du monde! Là, on nous a fait embarquer dans des autobus. On n’avait aucune idée d’où on s’en allait manifester… »

Il connaîtrait bientôt la réponse : au Reine Elizabeth.

C’est lorsque les autobus se sont arrêtés que les organisateurs ont finalement révélé leur mission aux manifestants : entrer dans le restaurant de l’hôtel, s’emparer des plats de salade de macaronis dans le buffet, les déposer sur le trottoir et les partager avec les autres. Mais attention, avait dit un des organisateurs : ceux qui prenaient part au commando-bouffe risquaient d’avoir de gros ennuis. Fallait être préparé au pire.

C’était la première vraie manifestation à laquelle Avard participait. Il n’en avait rien à foutre des avertissements; il n’avait rien à perdre. C’est pourquoi il a décidé de tenter sa chance au côté d’une vingtaine de participants. Une fois à l’intérieur, tout est allé très vite. Ils se sont emparés des plats, les ont déposés sur le trottoir, puis se sont fait embarquer par la police.

Tous les manifestants y sont passés : les hommes, les femmes, les vieux, même les enfants. Ils sont restés 16 heures en prison. Juste avant leur sortie, les policiers leur ont demandé de signer une déclaration qui stipulait qu’ils ne participeraient plus à une manifestation de ce genre-là. « Je l’ai fait, avoue Avard. Avec cette opération, les policiers en ont peut-être découragé une couple de recommencer, mais je pense qu’ils visaient surtout à garder les pauvres dans le trou. Le système ne souhaite pas les voir traîner dans les beaux quartiers ni manifester dans les rues pour améliorer leur sort. Et c’est ce que j’ai compris avec cette aventure. »

Après les événements du Reine Elizabeth, Avard, par pure provocation, a eu l’idée de créer une œuvre qui ferait suer les riches et les bien-pensants. Une œuvre qui mettrait en vedette des pauvres, mais pas n’importe lesquels : des pauvres avec le gros bout du bâton, qui profiteraient du système mis en place par les mieux nantis. Des pauvres qui ne seraient pas présentés comme des victimes, mais comme des héros.

La rage dans une cage

Dans les années qui ont suivi, l’idée a décanté. Ce n’est qu’au début des années 2000 que François Avard a véritablement commencé à plancher sur l’écriture du projet, qui allait finalement prendre la forme d’une émission télé. « Dans le temps, j’avais un avantage par rapport à aujourd’hui : j’étais tout le temps en colère contre tout. C’est cette rage intérieure qui a été le moteur de mon écriture, dit-il. Pour écrire une série comme Les Bougon, fallait être en tabarnac contre le système! »

Fallait aussi être inspiré. Si l’auteur a puisé plusieurs de ses idées dans son quartier, le Centre-Sud, il s’est surtout basé sur sa propre famille pour créer l’univers de la série. Les Bougon, c’est une caricature des Avard. Son père avait la même verve que Paul Bougon, le personnage de Rémi Girard. « Y a des scènes où c’est lui mot pour mot », indique l’auteur. Tout comme dans l’émission, son grand-père malade vivait à la maison et sa sœur a été adoptée, à l’image de Mao.

« Les autres personnages, c’est un peu moi, constate Avard. Junior, c’est mon côté cabochon sensible qui veut de l’amour. Mononque, c’est mon côté loser et Dolorès, mon côté qui veut du cul et qui se câlisse de tout. » Finalement, les personnages de Beaudoin et de Chabot portent les noms de famille de ses deux meilleurs amis. Et l’idée du nom « Bougon »? Ça vient d’un sketch qu’il avait écrit pour un festival d’humour, en 1990. Il mettait en scène une famille de bougonneux, qui chialaient pour tout et pour rien.

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