Laurent Proulx, entrepreneur communautaire hors-pair

Soyons bien honnêtes. Dans mes trente-cinq années d’existence sur cette bonne vieille Terre, je n’avais prononcé les mots «cancer» et «prostate» dans la même phrase qu’à une reprise et demi à date, je dirais…

La dernière fois, c’était probablement en parlant de Jack Layton il y a trois ans, et la demie fois, c’était sûrement pour évoquer la maladie que mon grand-père a eu quand j’étais trop jeune pour comprendre. J’avoue donc être complètement étranger au sujet, mais toujours prêt à mettre en application le conseil que m’a bien inculqué un quelconque personnage de Sesame Street durant mon enfance: «Ouvre-toi!»

C’est donc sans appréhension et la mémoire interne de mon téléphone bien vide que je me suis pointé dans un café d’Outremont pour rencontrer celui qui est, depuis 2013, directeur général de PROCURE, seul organisme québécois entièrement consacré à la lutte contre le cancer de la prostate. (OK, je mens. J’avais une appréhension. Rencontrer ce gars-là. )

Laurent Proulx est un jeune cinquantenaire, grand, athlétique, au regard vif et surtout, animé par une vive passion d’annihiler la maladie qu’il a lui-même combattue, le cancer de la prostate. Entretien…

U: Bonjour Laurent, peux-tu nous expliquer brièvement la mission de PROCURE?

LP: Bonjour! Procure a été fondé en 2003. C’est un organisme qui comporte trois volet: recherche, sensibilisation, et aussi, information et soutien. Pour ce qui est de l’aspect recherche, PROCURE s’est distingué des autres organismes en investissant dans la création d’une bio-banque à laquelle participent 4 centres hospitaliers québécois: le CHU de Sherbrooke, le CHU de Québec, le CUSM, et le CHUM. Deuxième volet, la sensibilisation. En plus de Noeudvembre sur lequel on reviendra, on a plusieurs événements au courant de l’année, dont un important à la Fête des Pères (une marche et un tour cycliste). Il y a aussi au moins 2 conférences: une en français, une en anglais. Pour ce qui est de l’information, on a un site web en français, une première, qui contient des renseignements sur la maladie qui sont mis à jour par des urologues. On a une ligne 1-800, et c’est spécial, je te dirais que 8 fois sur 10, ce sont des épouses d’hommes atteints qui appellent pour avoir des informations. Donc on n’essaie pas d’avoir un seul modèle de soutien.

U: Et Noeudvembre, qu’est-ce que c’est?

LP: C’est un moyen pour nous de nous distinguer de Movember et de faire comprendre aux gens que PROCURE est un organisme de proximité, local, et que les dons récoltés ici serviront les patients d’ici. Tu peux donner à Movember, c’est bien. Mais tu peux aussi donner à PROCURE, c’est encore mieux. Avec Jean Pagé, notre porte-parole, on a eu l’idée du noeud papillon, qui permet d’attirer l’attention d’une autre manière.

U: Est-ce que tu permets que je te demande ce que tu faisais avant de t’impliquer au sein de cette cause?

LP: Certainement. Je suis un entrepreneur. J’ai fondé une compagnie, Nstein, qui est allée à la bourse en 2000. Je suis informaticien de formation. La compagnie a par la suite été revendue à une autre entreprise canadienne, mais moi, je l’avais quittée en 2008. Je suis devenu consultant et j’ai fait beaucoup de mentorat auprès de jeunes entrepreneurs, parce que je crois beaucoup à ça, redonner aux autres. Finalement, c’est un an après, en mai 2009, que j’ai appris que j’avais le cancer de la prostate. Je devais me faire opérer en septembre de la même année. J’avais plein de questions à ce sujet. J’ai appellé PROCURE et j’ai pu rencontrer Jean Pagé, qui m’a dit que l’organisme était constamment à la recherche de fonds. J’ai dit: «Pas de problème, je suis un entrepreneur. Je vais vous aider. Je vais faire un événement cycliste.» La première année, on a ramassé 150 000$. Deuxième année, 250 000$. Troisième année, 325 000$. Finalement, puisque je donnais déjà trois mois par année à PROCURE, on m’a demandé si je voulais m’impliquer de façon permanente, de structurer l’ensemble des levées de fonds et d’aider l’organisme à se positionner, ce que j’ai accepté en juin 2013.

U: Se positionner, c’est notamment par le biais de Noeudvembre?

LP: Mais oui! Pas le choix! C’est là que les gens ont les oreilles grandes ouvertes et qu’ils sont prêts à se laisser sensibiliser sur le sujet. Ça a bien marché pour cette première année. Les gens ont aimé le concept original. On a tout vendu les noeuds papillon. Le fait d’avoir des ambassadeurs issus des trois équipes sportives de Montréal (les Canadiens, les Alouettes et l’Impact) a aussi beaucoup aidé. Faut pas se le cacher, c’est une affaire d’hommes. Ça prend des modèles masculins. Le maire Coderre nous appuie aussi, et ce, depuis avant qu’il soit maire. Bref, c’est important qu’on ait aussi un point d’ancrage au mois de novembre.

U: Et est-ce que c’est indiscret de nous demander de nous parler de ce qui s’est passé lorsque tu as reçu ton diagnostic?

LP: Pas de problème. Alors que j’étais toujours chef de la technologie à la compagnie que j’ai créée, les actionnaires ont demandé à avoir une assurance sur moi. Je devais donc me soumettre à un bilan de santé annuel. Je suis un gars en forme: un marathonien et un triathlète. Je n’avais absolument pas le profil typique. Je ne faisais pas d’embonpoint, je ne fumais pas. J’ai envisagé ne pas me faire opérer parce que je n’y croyais pas. Je n’avais aucun symptôme! Finalement, je me suis fait opérer, c’est-à-dire que j’ai subi l’ablation de la prostate. Quatre mois plus tard, je courais le marathon de Boston! Je veux faire les six plus grands marathons du monde. Il m’en reste deux à faire… La vie n’arrête pas après le cancer. Même cinq ans plus tard, les différents urologues que je consulte me confirment que j’ai pris la bonne décision en me faisant opérer.

U: Et l’opération, concrètement, ça consiste en quoi?

LP: Moi, j’ai eu la laparoscopie. C’est 4 petits trous. Ils sortent la prostate, la mettent dans la sac et c’est fini. Ce qui arrive quand tu n’as plus de prostate, c’est que tu n’éjacules plus. Tu vas avoir aussi une certaine période de un à trois mois sans pouvoir avoir d’érection. Tu vas aussi avoir de la misère à te retenir. C’était ma crainte pour le marathon de Boston. Ça prend au moins un an pour se remettre complètement.

U: As-tu une idée des taux de guérison suite à l’opération?

LP: Je te dirais que si c’est fait à temps, 95% des chances que tu vas être guéri. S’il n’y a pas d’incidence de retour du cancer après 5 ans, on peut dire qu’il y aussi de très bonnes chances que ça ne revienne jamais. C’est un cancer qui peut bien se traiter si c’est fait à temps. Mais c’est sûr qu’il y a des conséquences…

U: Et quelles sont les techniques de dépistage?

LP: Il y en a deux: par le sang, celle-là est contestée, et par le toucher rectal. On va toucher pour voir si la prostate a des nodules, entre autres. Ce qui est drôle, c’est quand on demande aux hommes «C’est quand la dernière fois que vous avez fait faire un check-up sur votre voiture?» Ils vont répondre 5-6 mois. Quand tu leur demande c’est quand la dernière fois qu’ils sont allés chez le médecin, ils vont te répondre 2-3 ans! C’est n’importe quoi! Je me considère pas meilleur que les autres. J’ai juste été chanceux. Y’a quelqu’un qui m’a envoyé chez le médecin juste au bon moment.

U: Si on revient à l’aspect plus financier de la fondation, aimerais-tu qu’elle connaisse le même genre de croissance que la compagnie d’informatique que tu as lancée?

LP: Non, je ne suis pas tellement fan des grosses entités. Je préfère la proximité et l’énergie des petites entités. Ce que j’aimerais, c’est donner à PROCURE les moyens de bien vivre les cinq prochaines années. Et puis si on n’a pas besoin d’aller chercher de l’argent, je te le dis, on n’ira pas en chercher. On a des projets. Quand on a besoin d’argent, on le cherche. Quand on n’a pas de projet, on en cherche pas. On n’a pas l’ambition d’étendre PROCURE mondialement…. C’est une entreprise sociale, c’est du communautaire. Si tu voyais le travail que je fais… Bien des entrepreneurs ne feraient pas le travail que je fais parce que ce n’est pas glamour. Mais moi, ça me mobilise. Un homme qui vient me voir et qui me raconte comment on a pu l’aider, ça me touche! Après avoir été Personnalité de la semaine dans La Presse, j’ai commencé à recevoir des appels des État-Unis et d’un peu partout, de gars qui me demandaient s’ils pourraient continuer à faire du sport après l’opération, et tout… Si je peux juste leur dire «Ta vie n’arrête pas!»…  Parce qu’il y en a pour qui c’est fini quand ils reçoivent leur diagnostic. C’est faux. La vie continue!

Et c’est sur cette note que s’est conclue ma rencontre avec Laurent Proulx, un entrepreneur admirable et dévoué, qui a su me sensibiliser, moi jeune inconscient, à cette terrible maladie que je croyais encore bien loin de moi. Ce que je retiens le plus, c’est que nul n’est à l’abri et que nous, les messieurs, à partir de la quarantaine, on devrait aller se faire vérifier la prostate presque aussi souvent qu’on fait un changement d’huile sur notre auto…

Et juste avant de vous faire lire le point final de ce texte, j’aimerais juste souligner qu’entre ma rencontre avec Laurent Proulx et le moment où vous lisez ces lignes, l’Assemblée Nationale a adopté une motion qui fait du 19 novembre de chaque année, la Journée québécoise de sensibilisation au cancer de la prostate. Une belle victoire pour tous les acteurs qui se mobilisent pour lutter contre ce fléau.

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