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On l’a mangé, notre pain noir. Pas une tranche. La miche au complet. Rassie. Moisie. Dure à avaler. Printemps après printemps à poireauter dans les bas-fonds, à s’inventer des lendemains meilleurs pendant que des Patrick Poulin ou des Oleg Petrov tenaient l’attaque, une main sur le bâton. On en a vu passer, des noms. On en a oublié, des saisons.
Et on est restés. Fidèles. Obstinés. Un peu fous ou un peu tristes, comme des amoureux sans plan de sortie, assis sur le coin du lit. Les meilleurs partisans au monde, qu’on dit. Peut-être. Ou simplement incapables de décrocher, même quand l’amour n’était pas réciproque. On n’allait quand même pas se mettre au soccer.
Au fond, on le savait tous, sans oser le dire : le jour où le vent tournerait enfin, ce serait savoureux. La misère, à force, ça fermente. Ça donne du goût.
On n’y est pas encore. Il manque la Coupe. Les chars flippés sur Sainte-Catherine. La parade. Les échos presque oniriques du 24e nirvana de 1993, que les aînés racontent, un verre dans le nez, comme une légende à la fois si proche et déjà si loin. Moi, comme bien d’autres, je suis né trop tard.
Mais cette année — et je suis le CH depuis un bon 30 ans — je n’ai jamais senti une saison aussi chargée d’espoir. Et pour une fois, ça ne sonne pas comme un mirage de partisan. Plutôt comme un début. Le premier chapitre d’une prophétie qu’on récitait par réflexe, sans jamais vraiment y croire.
Quelque chose a changé. Voyons voir quoi en replongeant dans ce grand cru de saison, maintenant que vient le temps de ressortir les fanions.
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Le Canadien, voyez-vous, n’est rien d’autre qu’une longue télé-réalité. 82 épisodes avec ses personnages, ses arcs, ses longueurs. Des visages qu’on finit par aimer malgré soi. Et cette saison fut, étonnamment, presque sans drame. À part la chaise musicale devant le filet, où Montembeault a perdu le tempo, et le passage des Olympiens à Tout le monde en parle. Preuve, s’il en fallait, qu’il vaut mieux leur donner un stick qu’un micro.
Et symboliquement, nul lieu ne le subit plus douloureusement que Toronto, bon dernier au classement mondial des villes de cul.
Parce qu’au-delà des victoires, nos young guns en pleine progression ont atteint cette année des jalons impressionnants, déterrant au passage les éternels fantômes d’un temps heureux : Boum Boum, Robinson, Lafleur, Näslund, Richer. De vieilles flammes d’une époque où le succès traînait heureux autour du métro Atwater.
La reconstruction ne relève plus du fantasme. Elle prend forme.
D’abord, Suzuki. Impossible de passer à côté d’une ascension aussi tranquille, mais métronomique. 82 matchs. Encore. Toujours un peu meilleur que l’année d’avant. Le charisme d’une paire de bas, mais 101 points. Une première en 40 ans ! La constance d’un vrai capitaine. On lui a donné le C pour ça. Pas pour le folklore. Reste que j’ai hâte de le voir jeter les gants au centre de la glace.
Monsieur Samedi soir et ses 51 buts. Immense, presque irréel, et pourtant trop nabot pour Bill Guerin. Faudrait lui coller une cicatrice ou de longs favoris. Juste un peu de vécu au visage. Lui casser une dent. Juste une. Là, on dirait encore un enfant qui a gagné un concours de dessin. Et de grâce, rentre cette petite langue quand tu scores (mais surtout, ne t’arrête jamais).
Lane Hutson ? Même ses fakes pass derrière son filet ont pris du coffre. Un vrai démon. Ça pivote, ça invente, ça déconstruit. Donnez-lui un peu de soleil et dix livres de plus, et il deviendra le pire cauchemar de la ligue. Si toutes les pièces d’un puzzle se valent, force est d’admettre que, depuis l’arrivée du prodige américain à la ligne bleue, tout va pas mal mieux pour la Sainte-Flanelle.
Enfin, le réveil du gros Slaf. Le flan mou à la belle gueule est devenu le power forward qu’on attendait impatiemment. Encore brut. Encore des passes dans les patins. Mais il s’est fait piquer par la mouche de la confiance. On ne se demande plus si. On se demande jusqu’où. Le prochain à 50.
Et la lune de miel est loin d’être terminée pour le tsar recrue, Ivan Demidov. Une paire de mitaines shake-n-bake directement héritée de l’Artiste, le sourire en plus. La finition viendra. Il ne gagnera peut-être pas le Calder, deuxième derrière la beauté Matthew Schaefer, mais personne ne doute de ce qu’il a sous le capot.
Quatre des cinq mousquetaires au-delà des 70 points. Du jamais-vu depuis le mythique 1993. Un premier avantage numérique élite qui fait peur comme on en rêvait. Et une deuxième unité qui… bon… cherche encore le mode d’emploi.
Parce que oui, il y a les autres.
Alex Texier, le Français le moins français de Montréal, a connu ses envolées. Pour un joueur de soutien dont la carrière était en quête de trajectoire, ce sont de fiers services rendus.
La fierté bilingue du West Island, Mike Matheson, est l’un des — sinon le — roux les plus sous-estimés du show. J’ose l’écrire ici.
Dobson et Kapanen sont solides, mais sans grande poésie pour leur première saison ici.
Gallagher ? Véritable pug dans un jeu de quilles. La rondelle toujours coincée dans les patins, à tourner jusqu’à combustion spontanée. Y a-t-il un joueur plus essoufflé dans la ligue que le petit guerrier ?
Je confierais à Phil Danault le face-off contre ma propre mort. Pour le reste, je laisse ça aux autres.
Et il y a les plombiers interchangeables : Newhook, Evans, Veleno, Bolduc, Guhle. Utiles. Nécessaires. Mais vite oubliés entre deux annonces de pick-up, éclipsés par les jeunes pousses qui captent toute la lumière. Qui s’ennuie de Pezzetta ou de Mailloux, honnêtement ?
Il ne faudrait pas oublier la robustesse : Xhekaj, Struble, Anderson pour donner des yeux au beurre noir au cas où quelqu’un trouverait nos Gen Z trop polis. Carrier, lui, se fait geler une fois par game. Tradition oblige.
Laine… Le fantôme en suit coloré. Présent, absent. Un mystère insaisissable.
Kirby Dach ? Outre un nom très cool, il s’est probablement blessé en lisant ces lignes.
Et en coulisses, c’est presque meilleur que sur la glace.
La coiffe désormais blanchie, Martin St-Louis continue d’aligner ses déclarations désespérément cryptiques, quelque part entre Zarathoustra et un biscuit chinois. Kent Hughes et son acolyte à la face de mite de baseball prennent doucement des airs de génie.
Pendant ce temps, « Ma parole », Pierre Houde ne vit plus que pour les stats de mises au jeu, pendant que, dans son ombre, Marc Denis devient tranquillement le meilleur communicateur du hockey québécois.
TVA Sports essaie d’être TNT avec l’énergie d’un party de bureau raté. Une chance que Renaud maîtrise bien l’anglais.
Mais, au final, ça tient. Mieux que ça : il y a quelque chose de spécial. Même avec un Jayden et un Kaiden dans l’alignement.
Les contrats sont bons. Le noyau est là. Les jeunes mènent la charge. Et derrière, ça joue du coude : Engström, Reinbacher, Zharovsky, Hage. Et ce défenseur junior qui vient d’en putter 45 dans l’Ouest : Bryce Pickford. L’horizon donne envie de s’acheter un maillot ou de se faire tatouer le dos.
La Coupe ne sera peut-être pas au rendez-vous en juin. Mais pour la première fois depuis longtemps, l’espoir a pris forme. Avril débarque, et, avec lui, ce doux parfum d’une conviction qui commence à s’installer.
Reste à geler le prix des billets. À remplir cette section rouge corpo toujours vide avec du vrai monde qui fume. Trade DJ Monster pour Diane Bibeau. Ramener Ginette et Charles Prévost Linton et leur offrir quelques bonnes whiffs d’ammoniac.
Parce que si ça continue comme ça, les murs du temple vont tomber et Youppi ! va brûler.
Fuck toute. Canadiens en 4.
Go Habs Go !
À part ce moment gênant, qu’est-ce qu’ils sont l’fun à regarder ! Un vrai bon show. Ça joue vite. Ça joue libre. Ça revient de l’arrière. Quelque chose d’enivrant, de contagieux. Le genre d’équipe qui te ramène devant la télé sans que tu comprennes trop pourquoi. Combien m’ont dit n’avoir jamais autant regardé, cette année, la rom-com du bleu-blanc-rouge. Même les blondes de mes amis se mettent à flamber des p’tits deux sur Mise-o-jeu, preuve que l’engouement a débordé du cercle des initiés.
Match après match, la fièvre des Habs s’est faufilée. Pas juste dans les chaumières ou au Centre Bell. Pas juste au Centre Corel, trois-quatre fois par saison. Partout. Jusqu’aux arénas adverses, du New Jersey à Anaheim. Des nappes de rouge qui chantent « Olé Olé » dès la première période, loin de chez eux, bière à la main. La vague déborde. Elle voyage. Elle s’impose. Par moments, ça frôle le ridicule. Mais ça prouve que notre fanbase est devenue une force d’occupation impossible à ignorer.
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Le tandem des Jacob n’y est pas pour rien dans les succès du club. Au-delà de ses étranges larmes automnales, Dobeš, l’énigmatique cerbère au doux matelas, s’est montré intraitable depuis le changement d’entraîneur des gardiens : moins Mickey Mouse dans son net, plus carré, mais toujours aussi coco bongo durant les pauses publicitaires. L’inverse total de son jeune acolyte floridien, Fowler, qui joue avec le calme d’un moine. Et les deux ensembles coûtent moins cher qu’un billet dans les rouges.
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