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Des fois, on dit « oui » à faire de la tyrolienne à 90 $ alors qu’on n’en a pas les moyens ou on trouve que ça n’a pas d’allure que notre ami fortuné soit si cheap avec nous. Dans ces situations, on évite de nommer un certain malaise, qui fragilise la relation amicale et peut carrément la rendre impossible.
Pourtant, en ayant des conversations inconfortables autour de l’argent et de nos limites avec nos ami.e.s, on ouvre la porte à des ajustements concrets (et, potentiellement, à un monde où on arrête de m’inviter à faire de la tyrolienne).
D’emblée, on a tendance à se lier d’amitié avec des gens qui nous ressemblent, ce qui inclut des gens issus de la même classe sociale que nous. En psychologie, on parle de l’effet de similarité. Sans même s’en rendre compte, on a tendance à choisir des gens « comme nous ».
Ce n’est pas nécessairement par snobisme ou fermeture, mais parce que ça simplifie les choses : plus on se ressemble, plus on évite les explications, les discussions inconfortables et les malaises. On partage un même langage linguistique et social. C’est quelque chose que je remarque dans mon propre cercle : mes amies sont elles aussi de fières porteuses de mousquetons, amoureuses de la Sépaq et de Manon Massé.
Si je n’ai pas d’amies qui trippent sur les oléoducs et la cryptomonnaie, c’est parce que plus l’écart entre nous est grand, plus ça demande un effort conscient pour se comprendre. On n’a pas les mêmes référents culturels, les mêmes habitudes et, surtout, pas les mêmes réflexes par rapport à l’argent. C’est là qu’entre en jeu une certaine friction sociale, caractérisée par de petits décalages qui, pris individuellement, peuvent sembler anodins, mais finissent par peser.
Le vrai défi des amitiés entre personnes « différentes », surtout en ce qui concerne la situation financière, c’est le décalage de perception.
Quand quelqu’un dit « on prend juste un verre », ça ne veut pas dire la même chose pour tout le monde. Pour certain.e.s, c’est une bière à 8 $. Pour d’autres, c’est un verre de vin nature à 18 $ qui vient avec des mottons qui te pognent dans la gorge (la partie « nature » du vin nature).
Même chose pour le fameux « petit week-end spontané ». Spontané pour qui ? Parce qu’il est fort probable que je me mette spontanément à pleurer en regardant mon compte chèque après mon week-end improvisé dans un chalet « pas trop cher ».
Malheureusement, ces amitiés font que l’on dit souvent oui à des dépenses qui risquent de nous endetter. Je n’ai pas encore complété mon doctorat en psycho, mais je peux affirmer avec assurance qu’une amitié nourrie par l’endettement, ce n’est pas une amitié dans laquelle on s’épanouit.
Ce qui est délicat, c’est que ces écarts sont souvent invisibles pour la personne qui a plus de moyens. Ce n’est pas nécessairement par mauvaise intention, mais plutôt parce que ses limites diffèrent et c’est là que peuvent émerger le malaise et le ressentiment (deux éléments qui ne constituent pas une formule gagnante pour une belle et longue amitié). Ça met aussi la personne moins nantie dans une position plate où elle doit communiquer ses limites.
En théorie, si on se sent confortable de nommer nos inconforts et que l’autre fait preuve d’ouverture et d’empathie, ça pourrait marcher.
L’argent plus tabou que le sexe ? Je n’en tombe pas des nues. Je vois moult extraits de podcasts sur les réseaux dans lesquels des personnalités publiques décrivent tout bonnement comment faire une bonne fellation en voiture, tout en refusant de divulguer leur salaire annuel parce que c’est « personnel ».
Cette omniprésence du sexe dans les médias aide à normaliser le sujet, alors que parler d’argent est souvent perçu comme impoli ou gênant. À ça s’ajoute le fait que l’argent est lié à la réussite et à l’estime de soi, ce qui peut provoquer la honte et l’anxiété.
Éviter de jaser d’argent peut faire en sorte qu’on prête des intentions à l’autre, ce qui peut provoquer des malaises et fait que l’on ressent des tensions qu’on ne nomme pas, même si elles sont très fortes. Un sentiment d’injustice peut s’installer subtilement, sans qu’on sache exactement pourquoi la relation devient plus lourde.
L’argent vient avec une charge morale : il expose notre statut, nos choix, parfois même la valeur qu’on s’attribue en société. Pourtant, parler d’argent avec un ami peut s’avérer fort révélateur.
La réaction de l’autre en dit long : est-ce qu’il s’adapte, par exemple en proposant de recevoir au lieu d’aller au resto, ou cherche-t-il à minimiser la situation en insistant que 40 $, c’est peu cher payé pour du céleri rave ?
Ces discussions en disent long sur nos valeurs et principes.
Pour les personnes plus aisées, ces amitiés permettent de mieux comprendre d’autres réalités et de remettre en question certaines normes. Cela étant dit, si vous n’avez pas envie d’éduquer une personne riche, c’est correct aussi. Du côté de la personne moins riche, ça peut aussi confirmer un biais et renforcer ses propres valeurs.
Sinon, et j’hésitais à en parler, en secondaire 4, une amie dont les parents étaient riches m’a amenée en vacances dans le Sud avec sa famille. Voilà un autre petit avantage superficiel des amitiés interclasses. Parlons-en un peu plus de cette générosité, bien qu’elle ne soit pas aussi généralisée qu’on pourrait le penser (les riches aussi sont capables d’être cheaps).
Pour éviter les malentendus, j’ai dû suivre mon propre conseil : communiquer. Est-ce que ça me tentait d’avoir cette conversation ? Aucunement. Mais, un soir, après avoir bu une coupe de vin très chère dans leur piscine chauffée, le sujet s’est pointé le nez (joke, la piscine n’était pas chauffée, juste creusée).
Bref, ça demande des conversations inconfortables, des ajustements et, surtout, des conversations honnêtes et vulnérabilisantes, peu importe à quel point c’est difficile. Il faut toutefois se rappeler que sur le long terme, ces conversations peuvent être payantes.
Éviter le sujet des différences financières ne protège pas l’amitié entre différentes classes sociales. Au contraire, ça la fragilise en empêchant toute possibilité d’ajustement ou de compréhension mutuelle. Pour voir si ça vaut la peine, on peut se demander : est-ce que l’inconfort financier que je ressens dans cette relation amicale est quelque chose qu’on peut travailler ensemble ? Ou c’est quelque chose que je dois constamment travailler seul.e ?
En espérant que vos amis riches partagent leurs AirMiles avec vous xx
En psychologie, la recherche démontre que les inégalités économiques peuvent créer une distance émotionnelle entre les individus, surtout quand elles ne sont pas nommées. Un sentiment d’injustice, même s’il reste subtil, peut fragiliser une relation amicale. Éviter le sujet ne protège pas l’amitié entre différentes classes sociales, au contraire, ça la fragilise encore plus.
Entretenir des amitiés avec les membres d’une classe sociale plus aisée pourrait s’avérer avantageux, ne serait-ce que pour les aider à comprendre que leur « normalité » n’est pas universelle et à prendre conscience de leurs privilèges (genre qu’un brunch hebdomadaire à 42 $, c’est pas normal). Ça peut mener à des conversations révélatrices, même si elles sont parfois frustrantes, comme quand on apprend qu’un.e ami.e fait un doctorat en histoire de l’art « par pure passion ».
J’ai un couple d’amis plus vieux que moi avec de grosses jobs, une grosse maison, et une grosse générosité, du moins envers moi. Chaque fois que je vais souper chez eux, je suis bien reçue et je repars même avec une bouteille de vin et le reste du gâteau à 45 $ avec la petite couche de croquant sous le chocolat. Même si je l’apprécie, je n’assume pas qu’ils vont me loader de victuailles chaque fois que je me pointe le museau chez eux, et je ne veux pas qu’ils pensent que c’est quelque chose qu’ils me doivent.