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Mes collègues du culturel sont sûrement plus familiers que moi avec le caractère éphémère de la musique actuelle. Alors qu’eux sont déjà passés à autre chose, j’ai encore beaucoup de plaisir à écouter à l’occasion le Trompe l’œil de Malajube ou Neon Bible d’Arcade Fire, de la même façon qu’on est resté collés sur Nevermind au moins quatre ou cinq ans.
À l’époque, il n’y avait pas une nouvelle saveur à découvrir sur Bandcamp à chaque semaine. Et même si c’eût été le cas, encore aurait-il fallu se tenir chez le disquaire du coin ou lire toutes les chroniques d’Alain Brunet et de Sylvain Cormier, pour connaître la musique dans l’air du temps. Seuls les vrais de vrais geeks parvenaient à écouter les bands les plus obscurs, des Prefab Sprout à Spandau Ballet en passant par Daniel Messia. Quand on y pense, c’est un miracle que les Rita Mitsuko se soient rendus à nos oreilles à une époque où les connaissances musicales prenaient autant de temps à acquérir.
Aujourd’hui, la culture musicale se passe d’acrobaties. Pour connaître ce qu’il se fait de bon, des milliers de sites et d’applications vous connectent à la musique que vous devriez écouter pour être de votre temps. De la fonction Genius d’iTunes, qui vous dit ce que d’autres comme vous ont acheté, à Shazam, qui vous indique ce qui joue en ce moment en passant par la radio satellite où vous pouvez puiser dans l’époque de votre choix, il n’y a plus tant à faire pour savoir ce qu’un trentenaire branché doit avoir dans son iPhone.
Pour connaître ce qu’il faut écouter en 2013, pas la peine de chercher de midi à 14 heures : l’application Songza et ses listes conçues par des dj’s, musicologues, geeks et blogueurs musicaux, fait le travail pour vous. Son attrait principal, la fonction «concierge», vous indique ce qu’il est de bon ton d’écouter dans un café, en prenant une marche ou lorsqu’on reçoit des amis à souper. Et même si vous restez crocheté à la liste «Fireplace Folk» (ce sont des choses qui arrivent), Songza élargira votre zone de confort musical en bonifiant régulièrement la liste sans que vous ne vous en aperceviez.
Toujours à jour, Songza peut vous aiguiller sur une chanson sortie hier (la liste «Blogged 50» met en vedette les chansons qui font capoter les André Péloquin et Olivier Robillard-Laveaux de ce monde en même temps qu’elle rend presque caduque leur expertise). Songza peut aussi vous indiquer dans quelle ère nostalgique vous devriez vous situer. Par les temps qui courent, visiblement, on est dans celle de Simon and Garfunkel. Tout hipster qui se respecte doit connaître les paroles de Mrs. Robinson ces temps-ci. Et peut-être que demain ce sera autre chose. On est dus pour un retour de Faith no more, non?
Mais quelle sorte de culture musicale acquérons-nous en soumettant ainsi la trame sonore de notre vie aux bons soins d’une machine? Songza nous permet de découvrir des milliers de chansons qu’on n’entendrait pas à la radio commerciale et qu’on ne se serait pas nécessairement donné la peine de trouver chez Sam the recordman. Mais découvrons-nous réellement quelque chose? À l’époque de Nirvana, on connaissait le groupe jusqu’au nom du bassiste. Aujourd’hui, dites-moi seulement d’où viennent les Black Keys… sans passer par Wikipedia.
L’autre jour, au nouveau studio de yoga Wanderlust, dont le concept est de jumeler musique actuelle et vinyasas, je me félicitais intérieurement de connaître chacune des chansons. Leur titre ou même leur interprète? Aucune idée. Mais au moins, j’avais déjà entendu ça quelque part, je n’étais pas complètement dépassée. À une autre occasion, dans un café, je me suis passé la réflexion que la musique ambiante était «du Songza». Puis, il y avait cette chanson un peu rétro que j’aimais entendre dans la liste Coffeshop Sway. Je n’ai jamais retenu le nom de la piste, me satisfaisant chaque fois d’avoir la surprise de l’entendre. Puis, la liste a changé et, sans que je m’en aperçoive, ma petite chanson rétro ne jouait plus. Elle avait été éjectée de l’air du temps.
Avec la vitesse à laquelle on doit se familiariser avec un artiste, acquérir une culture musicale est devenu tout un mandat, et pour nous faciliter la tâche, nous avons trouvé des outils extraordinaires qui, à l’aide d’algorithmes sophistiqués (tu aimes ceci : tu aimeras donc cela), rendent la découverte musicale plus facile que jamais. Notre oreille, auparavant arrimée à notre cerveau et aux connaissances qu’il contenait, est réduite à la fonction de nerf auditif. Un nerf qui dit «ça j’aime ça», «ça j’aime ça», «ça j’aime ça». Et avec Songza, ledit nerf, assuré que ce qu’il écoute est de bon goût, n’a même pas à craindre de sombrer du côté matante, comme quand tu te rends compte que ça fait trop de jours de suite que le piton de la radio est collé à Rouge FM. Mais pour retrouver ma petite chanson rétro, mon cerveau devra fournir un peu plus d’efforts.
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