Depuis quelque temps, je me suis mise à parler d’inégalités sociales, notamment celles concernant la violence conjugale. Or, s’il est difficile d’en parler en tant qu’ancienne victime, il l’est encore plus d’en parler en tant que féministe. Pourquoi? Parce que pour faire gentil, pour pas être trop pas-fine, féministe enragée, tout ce que tu voudras, quand je parle de ce fléau qu’est la violence conjugale, je me vois toujours apposer à mes textes (et à mon corps défendant) des phrases telles que « Notez que j’utilise le masculin et le féminin pour désigner agresseur et victime pour alléger le texte ». Pis ça, ça me fait chier.
Pas parce qu’il est impossible qu’un homme soit victime de violence conjugale aux mains de sa conjointe. Pas parce que je veux taire le fait que ça existe. Pas parce je veux mettre la lumière uniquement sur les violences dont les femmes sont victimes, mais parce que j’avalise par le fait même une théorie de la symétrie de la violence, qui est le fruit des œuvres antiféministes, visant à simplement banaliser, voire taire ou enterrer la réalité des violences patriarcales qui sévissent chaque jour, et qui sont encore facilitées par notre société malgré des décennies de progrès. C’est ÇA qui me fait chier.
Une négation des hiérarchies entre les sexes
Or, la théorie de la symétrie de la violence, telle que promue par le psychologue Yvon Dallaire, veut que la violence conjugale soit « un phénomène non sexué » puisque pouvant s’observer « autant chez les femmes que chez les hommes »(1), ce qu’un peu de recherches en statistiques et en sociologie peut aisément démonter. Mais ça sert à quoi, que de nier cette asymétrie? Selon l’auteure féministe Louise Brossard, la thèse de la symétrie de la violence permet :
Des enfants, des personnes âgées et du chant des vautours
C’est facile et pratique : il n’y a que très peu de statistiques canadiennes différenciant les hommes et les femmes chez les agresseurs d’enfants et de personnes âgées. On s’imagine alors, en tant qu’antiféministe (ou en tant que féministe confus) que ça doit être vrai puisque c’est véhiculé par tel dude ou telle dudette qui s’est servi de ça pour fermer la gueule à des féministes.
La femme n’est plus une femme, c’est un golem qui bat ses enfants et ses vieux par dépit et par sa nature de golem.
37% plus susceptibles que les garçons
Je ne dis pas que ça n’existe pas, un homme violenté par sa blonde. Seulement, ça n’en fait pas une majorité, ni même l’ombre de la fraction d’un cheveu de symétrie.
Lâchez-nous avec le « la violence n’a pas de sexe ». Sérieux, ça n’a aucun sens. Ça met la femme sur le banc des accusés juste pour faire oublier que finalement, le problème de la violence, c’en est un de société, qui avalise le fait que l’égalité de faits ne soit toujours pas acquise. Que la violence s’inscrit dans un mécanisme de pouvoir qui n’est que trop patriarcal.
La théorie de la symétrie de la violence, ça sert de plaidoyer antiféministe, visant à maintenir les privilèges masculins et faire croire à la fin de l’hétéropatriarcat. « Il importe de combattre et de rejeter ces discours fallacieux qui constituent une menace aux fragiles acquis des femmes. »(7) Heureusement, vous êtes peu nombreux à la propager. Heureusement.
(1) Dallaire, Yvon (2002), La violence faite aux hommes. Une réalité taboue et complexe, Québec, Option santé, coll. Mise au point, p.23.
(2) Dans la mesure où une très vaste majorité des victimes de violence conjugale soient des femmes, il est normal que plus de ressources soient disponibles pour les femmes. Comme je l’ai expliqué dans un précédent article, lorsqu’une femme est prise dans un milieu violent, dans la mentalité des services d’aides, elle ne devrait pas avoir à payer pour se sortir de ce milieu-là.
(3) Brossard, Louise (2008), « Le discours masculiniste sur les violences faites aux femmes : une entreprise de la banalisation de la domination masculine » in Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri (dir.), Le mouvement Masculiniste au Québec : l’antiféminisme démasqué, Montréal, les éditions du remue-ménage, p. 94-95.
(4) Statistique Canada, Enquête sociale générale 1999, fichier de microdonnées.
(5) Brossard, Louise (2008), op. cit., p. 105.