La ville de la semaine : Saint-Basile-le-Grand

Je suis née et j’ai grandi à St-Basile-le-Grand, que j’ai quitté à 19 ans. Dans les années 80 et 90, les natifs de St-Basile ne parlaient pas très fort de leur ville natale. Petite ville au bord de l’autoroute 116, construite dans un champ entre le mont St-Bruno et la rivière Richelieu, avec des secteurs de noms d’arbres ou d’oiseaux, on disait poétiquement de nous qu’on venait d’un “trou”.

Pour voir St-Basile en images, c’est par ici!

Un trou qui accueillait les visiteurs avec un dépanneur Perrette (ce qui ne devait pas aider). Chez Lauzon, Mathieu, Taillon, Stéphanie ou Francyne, on appelait les commerces par le nom de leur propriétaire, et peu importe la direction où on regardait, il y avait un champ de blé d’Inde ou une ville qui se targuait d’être plus excitante.

Aujourd’hui – et j’en profite pour souligner le beau travail de branding – on dit de St-Basile que c’est un endroit “où il fait bon vivre au naturel, entre rivière et montagnes.

C’est-tu juste une autre façon de dire les choses?

“St-Basile, c’est les pneus, ça?”

Non. Ça, c’est St-Amable. St-Basile, c’est les BPC. Sur la rive-sud de Montréal, on se met sur la mappe avec des accidents écologiques. Dans les années 80, les scouts ramassaient les vieux journaux, qu’ils allaient ensuite trier dans un hangar en bordure de la 116. Du recyclage en 1985? On était ben avant-gardistes.

En 1988, ledit hangar a brûlé, et 35 000 gallons d’huiles contaminées aux BPC qui y étaient entreposés illégalement aussi. Pendant des années, on avait donc été un paquet d’enfants à classer des piles d’Oeil Régional à côté de quelques centaines de barils toxiques. On n’a pas chialé, parce que la rentrée a été reportée d’un mois, mais on se mijote peut-être des maladies spéciales. On s’en reparle.

L’autre bord de la track

La ville est séparée par la 116 et une voie ferrée. On appelait “l’autre bord de la track” le secteur au pied du mont St-Bruno, en sous-entendant que c’était le mauvais bord. Peut-être parce que c’était le bord du Perrette. Le petit centre-ville était du bon côté, qui semblait être un peu plus surélevé. Comme quoi le concept de haute et de basse ville s’applique même aux proverbiaux trous.

Aujourd’hui, l’autre bord de la track est sans contredit tout aussi apprécié que le bon bord; il y a même une école et un développement récent avec un lac artificiel. Un lac artificiel, ça, ça te renippe un quartier.

Monsieur Taillon

Le local de la rue Principale en voie de devenir une garderie était autrefois la quincaillerie Taillon. Monsieur Taillon avait tout ce qui se trouvait sur nos listes de fournitures scolaires. En fait, monsieur Taillon avait tout. Véritable magasin général, son commerce – et sa moustache – était digne des plus grands films. Il y a quelques années, j’ai revu cette scène où Passe-Carreau et Fardoche partent en raquettes chercher du mastic. J’ai mal avalé ma chips quand j’ai réalisé qu’ils se rendaient à notre quincaillerie. Ben voyons, comment ça personne nous l’avait dit? Quelle ville autour pouvait se vanter d’avoir servi de décor à Passe-Partout?

Si on se cherchait un 15 minutes de gloire autre qu’un incendie toxique, en voilà un excellent.

De la Chanterelle vs Jacques-Rocheleau

Dans les années 80, on a construit l’école de la Chanterelle près du secteur des oiseaux, où on a envoyé une partie des enfants qui habitaient du bon bord de la track. Il y avait un certain clivage entre les deux écoles, parce que l’une était vieille et l’autre toute neuve. Ainsi, les enfants de la Chanterelle croyaient que ceux de Jacques-Rocheleau n’étaient rien de moins que des motards.

On n’était pas vraiment plus smattes à la Chanterelle, mais on avait Georges Dion, la rockstar des professeurs, un grand barbu qui nous sortait dans la cour d’école pour faire voler des cerfs-volants de compétition et avec qui on faisait des vivariums. Quand ta 4e année demeure l’année la plus marquante de tes 20 ans de scolarité, le travail de ton professeur mérite d’être souligné.

Merci, Georges.

Chez Lauzon, chez Mathieu, et Le Nid

Notre enfance a tourné autour des dépanneurs. On partait chercher un popsicle comme on part faire Compostelle. J’ignore les noms officiels des dépanneurs en question, mais on allait chez Lauzon, le jumelé le plus glauque de la Rive Sud, et chez Mathieu, qui n’existe plus. C’était toute une aventure pour le crew de la Chanterelle, qui s’arrêtait ensuite au parc Leblanc, devenu parc de la Seigneurie, pour s’ouvrir les coins de bouche avec des Mister Freeze et se casser des bras dans les jeux en bois.

Quand on a annoncé la construction d’un dépanneur dans notre coin, c’était comme annoncer que Bryan Adams allait devenir notre prof d’éducation physique. Comme un miracle de Compostelle, on pouvait enfin aller perdre nos après-midis juste à côté de chez nous, au dépanneur Le Nid.

Le Grec et la Casquette

On l’appelait le Grec et on y mangeait de l’italien et du chinois, comme dans “St-Basile, ville multiethnique”. La pizza avec un pain au centre était une oeuvre d’art, et on suppliait nos parents pour des combos spare ribs. C’était l’équilibre parfaitement parfait entre gras et sucre, un bord de banquettes et un bord chic de tables avec des nappes, une machine à cigarettes qui nous faisait de l’oeil et des paquets de Thrills à la caisse, parce que qui dit pepperoni, dit gomme savon.

La Casquette juste derrière était un casse-croûte typique. Devenu l’épicerie fine Bières & Délices, l’endroit a toujours la crèmerie Pompon en annexe, haut lieu de la crème glacée molle trempée dans le chocolat. Le combo des deux commerces est peut-être un peu moins pertinent aujourd’hui, par exemple…

La clinique

Il fut un temps où il était possible d’avoir un rendez-vous chez le médecin avant que notre maladie se guérisse d’elle-même. À cette époque, la clinique était dans cette bâtisse à l’architecture peut-être contemporaine, peut-être baroque, sur la rue Longueuil, qui abrite aujourd’hui la clinique dentaire. Il y avait les docteurs Cocle, Perrier, Lamoureux et Laferrière, qui suivaient et suivent encore des familles complètes. L’avantage des petites villes, c’est la relation privilégiée avec un médecin de famille. Difficile d’être cynique au sujet des soins de santé quand on a le même médecin depuis 30 ans. (La secrétaire ne souriait pas beaucoup, par exemple.)

L’aréna et la St-Jean

St-Basile a certainement eu l’aréna le plus laid de la Montérégie. Aujourd’hui rénové, l’ancien bâtiment recouvert d’aluminium jaune et brun – qui aurait eu lui aussi le look parfait pour entreposer des BPC – ne fait plus honte, et son stationnement demeure le site des festivités de la St-Jean.

Dans le temps, on venait des petites villes autour pour souligner le 24 juin, et on était ben fiers. Il y avait des manèges mobiles qui, étonnamment, n’ont jamais fait de morts, des spectacles de ballet jazz, mais surtout beaucoup, beaucoup d’alcool et de substances illicites (et d’endroits propices pour frencher – ou être malade). Il y a une bonne façon de fêter la St-Jean, et à St-Basile, on l’avait compris.

Faire du bike

Il n’y a pas d’école secondaire à St-Basile. On va donc étudier ailleurs et nos amis habitent un peu partout dans la région. Ton père ne veut pas te faire de lift? Rien là, tu prends ton bike. Il n’y a pas toujours eu de pistes cyclables, et encore moins de service d’autobus. Rouler en bike dans la garnotte jusqu’à St-Bruno, sur le bord de la 116 ou de la rue Principale, sans casques ni réflecteurs? Ben quin.

Descendre le sommet des Trinitaires saoul? Je ne me souviens pas l’avoir descendu autrement. À partir d’un certain âge, on partait à jeun et on rentrait de St-Bruno, St-Lambert ou même Boucherville bien imbibés. On n’était peut-être pas brillants, mais on avait des cuisses d’enfer.

Ici, c’était un champ

Quand on vient de St-Basile, il y a de fortes chances qu’on en ait eu un dans sa cour. Les champs de St-Basile ont vu grandir une tralée d’enfants qui passaient l’été à manger des blés d’Inde crus et ouvrir des cosses vertes avec du poil dedans, assis sur leurs vélos. Depuis des années maintenant, on y plante des maisons, des blocs en rangées et des commerces.

J’ai roulé jusqu’au bout d’un développement de maisons en plastique pour trouver ce qui reste de mon petit bout de champ. Il y avait les mêmes fleurs bleues et blanches, la vue sur les monts St-Hilaire et Rougemont, et un fossé où on se plantait solide à vélo. J’ai été prise d’une grande nostalgie. Une madame sur son terrain paysagé a dû se demander pourquoi une fille avec un iPhone s’essuyait les yeux entre deux quenouilles.

Mais pendant un instant, j’ai retrouvé ma ville.

Il est bien, votre nouveau St-Basile. Vous avez le train, une SAQ et le monstro IGA de circonstance. C’est tout bon. Mais je pense que notre St-Basile, avec ses champs comme terrains de jeu, ses vieux quartiers avec des fossés et sa mauvaise réputation, n’aurait pas dû nous faire honte non plus.

J’espère que vos enfants y sont aussi heureux qu’on l’a été, même avec des casques de vélo sur la tête.

Pour lire un autre reportage Ville de la semaine : “Kamouraska” par Jérôme Lévesque-Boucher.

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