La ville de la semaine : Limoilou

Sup Urbania?! Bienvenue à L.Land / Limoilou (a.k.a Lilou pour les intimes).

Depuis le développement du Nouvo St-Roch (notez le « o »), le spectre de la gentrification traverse graduellement, mais sûrement, la rivière Saint-Charles afin de nous faire profiter de ses hausses de prix et de son hipsterisation virale. Oui, je vais sonner comme un vieux grincheux, mais c’est assumé. Je suis né à Limoilou, ma mère y est née aussi; j’ai écumé les ruelles et les parcs du quartier depuis mon plus jeune âge, je peux y naviguer les yeux fermés, easy. Jusqu’à tout récemment, la basse-ville de Québec (Lilou, St-Sauveur, St-Roch et Vanier) était perçue comme le « ghetto » de la Capitale-Nationale; combien de fois nous a-t-on regardés avec condescendance parce qu’on venait du quartier? Combien de fois m’a-t-on demandé si j’entendais des coups de feu la nuit? (seulement une fois, les gunshots). C’était la même chose pour ma mère et ses sœurs, elles étaient constamment jugées par les gens de la haute-ville à cause de leur provenance géographique.

Ce qui, pour certains, semblait un handicap, nous en avons fait une force. C’est ainsi qu’est né le collectif Limoilou Starz : il était important de générer un sentiment de fierté et d’appartenance, pour nous-même, certes, mais aussi pour tous ces jeunes que l’on voyait grandir et qui trop souvent limitaient leurs aspirations à cause de la perception que le reste de la société avait de notre milieu de vie. C’est ce que signifiait le titre de notre premier album, Limoilou Style : faire beaucoup avec peu, avancer vers nos objectifs, quelles que soient les conditions.

Jusqu’à récemment, à chaque fois que les médias mentionnaient le quartier, c’était toujours de manière sensationnaliste; c’est ce qui a contribué au développement de la réputation entachée de Limoilou. Avec les années, je me suis rendu compte que c’était un peu un écran de fumée derrière lequel on pouvait apprécier tranquillement et égoïstement la qualité de vie du hood; laissez-les avoir peur, ceux qui habitent ici savent. À partir du moment où la fumée a commencé à se dissiper, les gens ont arrêté de craindre de se faire stab au coin de la rue et, tout d’un coup, nous sommes devenus si cool, si hip. Avant, il n’y avait que les rappeurs et les « vieux d’la vieille » qui représentaient Lilou; on a tellement fait un bon travail que maintenant, même les gens qui crachaient sur le quartier y habitent… Merde!

Quand je mentionne à quelqu’un d’où je viens, on me dit souvent : « ah oui, Limoilou a changé, ça se développe… ». Yep… Dans ma tête, je le traduis toujours comme : « enfin ya pu autant d’pauvres qu’avant ». Effectivement, ça change : les loyers augmentent, les maisons ne sont plus achetables et les restaurants de la 3e avenue sont devenus fuckin’ chers (vieux grincheux, je l’avais callé). Tout de même, je ne suis pas réfractaire au changement, cette revitalisation du quartier a quelque chose de positif; il s’agit maintenant de trouver un équilibre et, surtout, de ne pas en évacuer l’aspect communautaire si important. Je crois que je déteste particulièrement cette espèce de coolness soudain, qui fait que les gens se précipitent ici comme une bande d’instragammeurs avides d’alimenter leurs réseaux sociaux de photos de lattés et de repas tendances… (Watch out St-Sauveur, c’est vous les next). En ce moment, j’ai l’impression que Limoilou se situe à mi-chemin entre le man bun et le sac à dos Herschel… Bon, ok, j’exagère un peu…

Tout de même, on ne peut ignorer la dynamique sociale plus négative du quartier : décrochage scolaire, pauvreté, exclusion, consommation et délinquance. Pas besoin d’un doctorat pour comprendre que certains endroits de Québec sont mieux nantis que par chez nous. Par exemple, je connais plus de gens qui ont été incarcérés que de personnes qui ont fréquenté l’université, no jokes. Pourtant, je n’ai pas grandi dans un taudis; je viens d’une famille bien normale issue de la classe moyenne. J’ai vu mon lot d’armes, de drogues, et de bandits, mais, ceci étant dit, le quartier est un endroit fort sécuritaire. Disons que Limoilou est une zone grise où la vie en société y est déclinée de la manière la plus diverse.

Parlant de diversité, le quartier est l’un des endroits les plus bigarrés de Québec : d’un point de vue économique, certes, mais aussi au niveau ethno-culturel. Limoilou est l’un des principaux pôles de l’immigration de la Vieille Capitale; c’est rafraîchissant de voir des kids originaires de partout à travers la planète traîner ensemble bien relaxes sur l’avenue Bardy. D’ailleurs, l’ancienne école St-Pie-X a récemment changé de nom pour l’école des Jeunes du Mondes vu sa grande diversité culturelle. Belle chose.

Un peu d’histoire
Lors de son second voyage au Canada en 1535-36, l’explorateur malouin Jacques Cartier s’installa au confluent des rivières St-Charles et Lairet. Durant ce difficile hivernage, une trentaine de marins moururent du scorbuts (ils sont encore enterrés dans le quartier à quelque part) et ce sont les Amérindiens du village de Stadaconé, tout près, qui sauvèrent le reste de l’équipage en leur apprenant à préparer l’annedda (un remède à base de cèdre blanc). Arrivé le printemps, Cartier enleva Donnacona, le chef du village, ainsi que ses deux fils, Domagaya et Taignoagny; ils mourront tous en France. C’est ainsi que lors de son 3e voyage, l’explorateur s’installera plutôt vers Cap-Rouge (mais c’est une autre histoire).

Les Jésuites arrivèrent à Québec en 1625. L’année suivante, ils établirent la seigneurie Notre-Dame-des-Anges sur le même lieu où Cartier hiverna 90 ans plus tôt. Ils y construisirent une résidence afin d’évangéliser les Amérindiens et, en 1632, ils reçurent leurs deux premiers élèves: un autochtone et un malgache du nom d’Olivier Lejeune. Ce dernier est le premier esclave au Canada ainsi que le premier résident africain permanent de la Nouvelle-France (mais ça, c’est aussi une autre histoire).

Au XIXe siècle, la rivière St-Charles connut une grande effervescence économique, principalement grâce aux chantiers de construction navale la bordant. Plusieurs villages s’y formèrent et, en 1893, quatre d’entre eux (Parkesville, Hedleyville, Smithville et New Waterford) décidèrent de se fusionner en une seule entité : Limoilou. Le nom vient du manoir de Jacques Cartier en banlieue de St-Malo, Limouëlou, qui veut dire « rocher chauve ». Cette nouvelle agglomération indépendante sera rattachée à la ville de Québec en 1909.

Au début du XXe siècle, le plan d’urbanisme du quartier est principalement élaboré par une compagnie montréalaise, la Quebec Land and Co; c’est ainsi que l’architecture du Vieux-Limoilou aura une vague ressemblance avec des quartiers comme Hochelaga-Maisonneuve, développé à la même époque. C’est à cette société immobilière que l’on doit le fameux quadrillé de nos rues et avenues, un système d’inspiration new-yorkaise unique à Québec. Ainsi sont nées nos ruelles si caractéristiques dans lesquelles nous avons passé notre enfance.

Les parcs
Dans tous milieux urbains, les parcs jouent un rôle important dans la vie des gens; le quartier n’y fait pas exception. On y retrouve, entre autres, le Lieu Historique National Cartier-Brébeuf qui, vous l’aurez deviné, commémore l’hivernage de Jacques Cartier ainsi que la résidence des Jésuites. Autrefois, on pouvait y visiter une réplique grandeur nature de la Grande Hermine, le bateau amiral de l’explorateur malouin (construit pour Expo ‘67); il y avait aussi une maison longue amérindienne. Le Domaine Maizeret, l’ancienne villa de campagne du Séminaire de Québec, est maintenant une petite forêt en plein cœur du quartier. Le parc Marchand était un peu le Rucker park de Québec dans les années 90; ce terrain de basketball était réputé dans toute la ville pour le calibre de ses joueurs. Le parc Bardy est l’endroit dans lequel on a passé la plus grande partie de notre adolescence et c’est là que s’est formé Limoilou Starz.

Le « L »
Partout où je fais des concerts sur la planète, de L.A. à Tokyo en passant par Paris, Dakar ou Shanghai, j’enjoins toujours la foule de mettre un L dans les airs. C’est une question de représenter le quartier, bien sûr, mais c’est aussi une manière pour moi de visualiser tout le chemin parcouru depuis 1995 à faire des freestyles dans les ruelles de Limoilou. Quand les jeunes du coin voient les Chinois de Beijing ou les Mauritaniens de Nouakchott mettre un L dans les airs ça leur fait comprendre que bien des choses que l’on croyait impossibles sont atteignables, si on y met l’effort approprié.

L’axe vertical du L est formé du majeur et de l’index; ce sont les deux doigts du symbole de paix (Peace) qui, collés ensemble, rappellent l’unité (Unity). Le pouce, formant l’aspect horizontal, représente la zone géographique dans laquelle on a grandi, notre dénominateur commun, Limoilou. Peace, Love & Unity, Lilou style.

Hotspots
Il y a bien des endroits dont je pourrais parler, que ça soit la 3e avenue (La Boîte à pain, Les Colocs, Hosakaya, la Brûlerie (mon 2e bureau), La délicieuse Salsa, le légendaire Bal du Lézard, etc etc), ou, encore, les places plus underground comme Chez Pierrot et L’Intuition. Il y a, cependant, de ces incontournables qui, quels qu’ils soient, rendent unique un endroit comme Limoilou. En voici deux :

Le Marinier
Pour plusieurs Limoilois de ma génération, born and raised, voici l’institution culinaire du quartier, le pilier du dîner, le repère du repas vite fait et qualité. Vu l’épidémie de « coolness » que vit le hood en ce moment, je me demande à quel point j’ai envie d’en parler : d’un côté, je veux donner tout le shine que mérite amplement cet établissement, mais de l’autre, je n’ai pas envie d’éventer notre secret gastronomique… Ah pis fuck it, here it is… Installé à Limoilou depuis 1978, ce petit comptoir, situé à la suite d’une école de conduite et d’un cordonnier, fait les meilleurs sous-marins à Québec. Ici, pas de flafla ni de niaisage, on a le choix entre deux pains, pita ou classique, ensuite, viandes, 4 légumes (salade, poivron, tomate, oignon), poivre, sel, moutarde (douce ou forte), mayo et fromage. Voilà, c’est tout. Le succès du marinier tient à sa grande simplicité, pas de folies ni d’élucubrations et un prix très approprié. Il n’y a rien de tel que de manger son marinier en marchant une belle journée d’été ou en conduisant lentement les fenêtres ouvertes (dans ce cas, prenez pita, il se manie mieux d’une main…). C’est l’endroit où, après l’école, de multiples générations de basketteurs et basketteuses ont engouffré leur sandwich avant leur pratique du soir. Ma mère kiffe, ma sœur kiffe et pour mes boys qui sont maintenant à Montréal, c’est un de leur premier arrêt dès qu’il rentre au quartier. Selon moi, tu ne peux avoir ta citoyenneté limouloise tant que tu n’es pas passé par le Marinier. ‘Nuff said

Adresse : yeah, right… comme si j’allais vous faciliter la tâche… ;)

CKRL 89.1
L’antenne du quartier, en opération depuis 1973, mais à Limoilou seulement depuis 2001; c’est la première station-radio communautaire de la francophonie. Cette institution nous a toujours donné un solide coup de main; rien de plus plaisant que de se réveiller au son de ses propres chansons qui jouent à l’émission du matin. La station s’est toujours fait un point d’honneur de diffuser les styles et courants alternatifs, du jazz au punk en passant par le rock, le hip-hop et l’expérimental. D’ailleurs, je me souviens d’une fois où, en syntonisant le poste, j’y entendis des sons tellement étranges que j’ai couru jusqu’à la station avertir l’animateur qu’il y avait un problème avec l’antenne. Ce dernier de me répondre : « merci Web, mais c’est normal, c’est de la musique expérimentale »… Oups…

Adresse : www.ckrl.qc.ca | Coin 3e avenue et 4e rue.

Pour finir
Il y a plusieurs manières de vivre Limoilou et ces dernières dépendent d’une multitude de facteurs, qu’ils soient générationnels, culturels ou sociaux; quelqu’un d’autre aurait pu vous dépeindre une image totalement différente de la mienne. Il y a bien des aspects que j’aurais aimé aborder avec vous, mais disons qu’ils sont mieux à leur place dans la voûte des légendes du hood. Certaines personnes ne seront pas d’accord avec mon portrait, d’autres diront : « hey, t’as pas parlé de tel ou tel truc »… Et bien, F.U., t’avais juste à l’écrire cet article. C’était ma vision lilouienne du quartier. Peace!

Pour découvrir un autre quartier de la semaine: « Le quartier Villeray et es hotspots architecturaux ».

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