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Ça a pris du temps à Sabrina* pour le réaliser.
Elle a d’abord encaissé les insultes, les menaces, les coups. Souvent. C’est sans compter la roulette russe avec de vrais projectiles, le dénigrement perpétuel, la peur omniprésente, les relations sexuelles non consentantes et une violente raclée alors qu’elle était enceinte de trois mois. La jeune femme est passée à un cheveu de perdre la garde de ses enfants aussi, avant de comprendre que son intervenante à la DPJ cherchait à l’aider et non à lui nuire.
Devant le nombre alarmant de féminicides qui font les manchettes ces dernières années, Sabrina admet aujourd’hui ce qu’elle a mis du temps à s’avouer : elle a bien failli y rester elle aussi.
Heureusement, son histoire finit bien, et c’est pour insuffler un peu d’espoir aux femmes qui vivent de la violence conjugale sans voir le bout du tunnel que Sabrina a accepté de la partager.
Elle m’accueille dans son logement de Montréal, perché au troisième étage. Pour des raisons de sécurité, elle ne veut pas que je divulgue le moindre détail sur l’endroit où elle a refait sa vie avec ses trois enfants.
Jocelyne, une attachée de presse du CIUSSS (chargé des services de la DPJ), m’accompagne. Sa présence semble réconforter Sabrina.
Son nouveau chum Bastien est présent lui aussi, en couple avec elle depuis bientôt un an. Le jeune homme nous apporte des verres d’eau pendant qu’on s’installe dans un gros sofa dans le salon. Dès qu’on a le dos tourné, l’un des deux chats de Sabrina vient boire dans nos verres d’eau.
Sans tourner autour du pot, la maman de 28 ans amorce le récit de sa relation avec Simon*. Un récit difficile à entendre, qu’elle livre avec un déroutant aplomb.
« J’ai été deux ans en couple avec lui. Il me frappait, me garrochait par les pieds, pliait le matelas en deux sur moi pour m’empêcher de respirer. Si je sortais, il me surveillait. Si je ne voulais pas coucher avec, il me violait en pleine nuit », énumère Sabrina, à l’ombre d’un mur recouvert de photos de famille respirant le bonheur.
En fait, il y a des photos encadrées sur pratiquement tous les murs de l’appartement. Des photos de Sabrina avec ses enfants, avec Bastien aussi. « Il n’y a qu’une photo de lui (Simon) avec les enfants à Noël », note la jeune femme. L’aînée des trois enfants n’est pas de lui, mais Sabrina en a aussi la garde exclusive puisqu’elle est issue d’une relation toxique antérieure, une de plus sur son parcours rough.
Bref, on peut imaginer que la vie de Sabrina n’est pas reposante avec trois enfants en bas âge à gérer toute seule. C’est pourtant le meilleur scénario possible, à l’écoutant résumer sa relation avec Simon.
«La police me disait que c’était faux parce que les mafieux ne frappent jamais leur femme.»
« Il me menaçait avec une arme, jouait à la roulette russe avec une vraie balle. Il faisait de la drogue et en vendait, si bien que plusieurs personnes venaient sans arrêt chez nous. Je payais sa consommation », enchaîne Sabrina, ajoutant que son ex – dans la jeune vingtaine – lui faisait croire qu’il faisait partie de la mafia pour l’intimider. « La police me disait que c’était faux parce que les mafieux ne frappent jamais leur femme », ajoute-t-elle.
Si Simon ne s’en prenait pas physiquement aux enfants, ses comportements violents ont entraîné de graves dommages collatéraux, dont les traces sont encore bien palpables. Il avait par exemple rempli le bain à ras bord une fois, avant de sortir en laissant les trois enfants seuls dans l’appartement.
« Il brisait tout, il faisait des trous dans les murs avec une drill pour le fun. Il devenait agressif quand il buvait et m’empêchait de consoler les enfants quand ils pleuraient », poursuit Sabrina, soulignant que les voisin.e.s étaient habitué.e.s d’entendre crier.
«Il m’a rattrapée dehors pour me frapper la tête sur le béton. Une voisine m’a demandé si elle devait appeler la police. J’ai dit oui. J’étais enceinte de trois mois…»
Les choses ont vite déboulé. En quelques minutes, six policiers débarquaient chez elle. « Ils m’ont expliqué le cycle de la violence conjugale, mais j’étais pas réceptive, je voulais avoir mon chum, se souvient-elle. Je voulais retirer ma plainte, mais les policiers l’avaient déjà faite à ma place.»
La DPJ est entrée dans le dossier après la découverte d’armes chez Sabrina et parce que cette dernière faisait fi des conditions imposées à son ex par la cour. « Je le revoyais en cachette et je lui permettais de revoir les enfants, dit-elle. La DPJ menaçait de me retirer leur garde, j’étais en crisse contre elle. »
Avec le recul, Sabrina comprend que la DPJ agissait dans son propre intérêt, mais sur le coup, elle ne saisissait pas pourquoi on la pénalisait, alors qu’elle n’avait rien fait à part subir de la violence. « Mon avocate m’a alors conseillé d’aller en centre d’hébergement pour comprendre ce que je vivais et arrêter de détester la DPJ », raconte Sabrina.
Pas une mince affaire, puisque la DPJ envisageait alors de placer ses enfants en famille d’accueil, et peut-être pas à la même adresse.
Après avoir promis de couper les ponts avec son ex, Sabrina a finalement pu amener ses enfants avec elle dans un foyer d’hébergement dédié aux femmes victimes de violence conjugale.
Un séjour de quelques mois où elle a vécu une sorte de déclic. « En entrant au centre, il fallait remplir un questionnaire, où on devait cocher les trucs qu’on avait vécues parmi des éléments qui définissent la violence conjugale. J’en ai coché six sur sept. J’ai aussitôt appelé mon ex pour lui dire que c’était fini pour de bon », relate Sabrina, en refoulant ses larmes.
Si Sabrina était prête à tout pour ne pas perdre la garde de ses enfants, elle comprend maintenant que Marianne cultivait exactement le même objectif.
«Il paraît que je suis “chanceuse” d’avoir été enceinte lors de l’agression, sinon il n’aurait même pas fait de prison…»
L’intervenante était d’ailleurs à ses côtés tout au long du processus judiciaire impliquant son ex, qui s’en est tiré avec une sentence bonbon. « Il a écopé de 41 jours de prison, mais comme il en avait déjà fait la moitié, il est sorti après deux semaines. Il paraît que je suis “chanceuse” d’avoir été enceinte lors de l’agression, sinon il n’aurait même pas fait de prison… », se désole Sabrina.
Le tribunal a toutefois imposé à son ex une interdiction d’approcher Sabrina pendant trois ans, sous peine de retourner en prison. Les ponts sont également coupés avec les enfants et la plus vieille (dont Simon n’est pas le père) est la seule à conserver un vague souvenir d’une sortie au zoo.
Les enfants conservent toutefois de vives séquelles, explique la mère. L’un de ses fils ne parle pratiquement pas, se méfie des hommes et se referme comme une huître dès que le ton monte. Sa fille a peur lorsqu’elle entend une émission ou une chanson lui rappelant Simon et panique dès que le bruit devient excessif.
C’est dans ce contexte que Bastien est débarqué dans la vie de Sabrina, qu’il a dû apprivoiser à l’instar de ses enfants. « J’ai dormi sur le divan les premiers mois parce que ses enfants passaient la nuit avec elle, confie Bastien. Mes amis me suggéraient de ne pas m’embarquer avec elle à cause de ses problèmes avec la DPJ. »
Sabrina, dont la vie dysfonctionnelle remonte à l’enfance, a dû s’adapter aussi à cette première relation saine. « Il ne me frappait pas, alors je ne trouvais pas ça normal. Je pouvais sortir sans me faire crier dessus. Je lui disais : “Pourquoi tu ne me cries pas dessus, je suis rentrée tard! », souligne-t-elle, ajoutant en riant avoir dit à Bastien lors de leur première rencontre que son passé était réglé.
« Il n’était pas réglé du tout, elle m’a donné un gros cartable ça d’épais avec les dossiers de la DPJ en disant : “Tiens, lis ça!” », raconte Bastien en souriant, rappelant aussi cette fois où Sabrina l’avait engueulé parce qu’il avait fait le ménage. « Elle ne comprenait pas pourquoi c’était pas elle qui le faisait… »
Sabrina revient de loin. Elle le sait et prend les choses une par une. Elle fait du bénévolat, consulte une psy et songe à retourner sur le marché du travail. Une job d’intervenante en DPJ l’intéresserait d’ailleurs. « Je ne peux pas travailler 40 heures par semaine dans un magasin ou dans le public en attendant, j’aurais trop peur de le croiser… », avoue-t-elle en parlant de son ex.
Si elle hésite à affirmer vivre dans la peur, Bastien hoche de son côté vigoureusement de la tête pour deux.
«Ça me coûte assez cher par mois, mais ça ne me dérange pas de payer pour me sentir en sécurité.»
Après réflexion, Sabrina ne cache pas que les histoires de féminicides l’ont sérieusement replongée dans ses traumatismes. « Je fais des crises d’angoisse en pensant à lui; sexuellement, c’est pas facile et j’ai toujours peur qu’il prenne mes enfants à la garderie et que je ne les revoie plus jamais », soupire Sabrina, qui n’a plus jamais eu de nouvelles de son ex.
Elle me montre du doigt le système de caméras qu’elle a fait installer dans son appartement, en plus des boutons de panique pour alerter les secours en cas d’urgence. « Ça me coûte assez cher par mois, mais ça ne me dérange pas de payer pour me sentir en sécurité », mentionne-t-elle.
Avant de partir, Sabrina nous fait visiter fièrement le logement où elle élève ses enfants. Difficile de ne pas être ému à la vue des chambres de ces derniers, avec leurs lits emménagés dans de jolies cabanes flanquées d’une glissade.
Un monde de toutous, de photos de famille heureuse et de jouets d’enfants en apparence banal pour la plupart des familles.
Pour Sabrina, toutefois, c’est surtout l’image d’une victoire, la sienne sur la violence. Une victoire dont l’acte final s’est joué en décembre dernier lorsque Marianne a terminé son dernier rapport à la DPJ par les mots suivants.
« Fermeture de dossier. »
Un terme bureaucratique anodin qui fait encore pleurer Sabrina.
*Les prénoms ont été modifiés.
Après deux ans de ce cycle insidieux, alternant entre la lune de miel et la violence, les choses ont dérapé une fois de trop un soir d’été en 2019. « Il est revenu à la maison saoul et gelé, raconte Sabrina. Il m’a étranglée, je me suis débattue en lui donnant un coup de pied dans les couilles. Il m’a rattrapée dehors pour me frapper la tête sur le béton. Une voisine m’a demandé si elle devait appeler la police. J’ai dit oui. J’étais enceinte de trois mois… »
Elle pleure de plus belle lorsqu’elle repense au travail de Marianne*, l’intervenante de la DPJ qui l’a épaulée tout au long du processus. « Elle m’a apporté tellement de confiance que je n’avais pas comme mère, parce que je me faisais constamment rabaisser [par Simon]. C’est elle aussi qui m’a aidée à repousser mes limites. Le fait de demander le placement de mes enfants a été un déclic », admet Sabrina, les yeux plein d’eau, pendant que Bastien lui apporte des mouchoirs.
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