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Les règles sont claires dès le départ. Chacun pour son clan, sinon chacun pour soi. Le clan prend différentes formes. Mais il faut toujours penser à soi d’abord.
Le chien peut manger le chien, il ne fait peut-être pas partie de la meute.
Dans la cour d’école, un ami me racontait qu’un jeu inoffensif, comme le soccer ou les billes, peut à l’occasion se voir appliquer la règle du chacun pour soi, où tous les coups vicieux sont permis, où les équipes n’existent plus. Ainsi, chacun joue pour sa tête seulement, les autres étant tous des adversaires.
Haïti, c’est aussi ça. C’est un farwest moderne. Les institutions sont faibles, voire inexistantes. Si on ne connaît pas les bonnes personnes, il est souvent impossible d’avoir un emploi peu qualifié ou même de recevoir de l’aide. C’est ce que raconte le dernier succès carnaval d’un jeune groupe de rap, Zatrap, nommé « Moun pa », littéralement les « gens à soi ». Un concept populaire est venu appuyer cette expression : le « mounpanisme ».
La collusion est ce qui tient ensemble un pays sans institution, avec si peu de justice véritable. En fait, menacer quelqu’un de l’amener en Cour est la pire des attaques, c’est l’ultime recours. Parce qu’on sait jamais de quel bord cette Cour va trancher.
Souvent, on pense à soi en premier, mais, à l’inverse, une communauté protégera toujours ses poulains et invités d’un malfaiteur étranger à celle-ci. La justice de la rue est reine.
Si cette situation n’est pas souhaitable, ce n’est peut-être pas les gens qui la pratiquent qu’il faut pointer du doigt, mais bien un ensemble d’institutions et une égalité devant la loi qui n’est que théorique.
Un ami qui paraissait riche s’est fait arrêter la mois dernier pour une petite possession de cannabis. Pourtant, artiste et homme de lettres, il est loin de la « belle vie », dixit Richard Martineau. Les policiers l’ont gardé au poste pendant trois jours, à coups d’interrogatoires musclés, dans l’espoir de faire quelques sous de plus, à force de faire pression.
Je me souviens aussi d’une amie très proche, décédée sous sa maison le 12 janvier 2010, qui m’avait raconté une de ses visites à la Direction générale des impôts pour payer son dû. Jouissant d’un salaire respectable, elle voulait payer ses impôts fonciers par chèque. L’employé de l’État a tenté de l’en décourager : « Payez nous cash, lui avait-il dit, ça vous coûtera beaucoup moins cher! ». Elle a dû insister à plusieurs reprises pour que le fonctionnaire, probablement sous-payé d’ailleurs, accepte un chèque libellé au nom de l’État, rendant ainsi un détournement presque impossible.
J’ai aussi vu des voleurs se faire lyncher en public. Si la chose choque, j’ai toujours de la difficulté à critiquer d’emblée les protagonistes de cette justice maladroite. Cet excès de solidarité exprime en fait un désespoir.
En septembre 2010, un cas plus grave a accaparé l’actualité locale. Un policier dans la petite localité de Cayes-Jacmel a tiré sur un jeune homme, menotté, qu’il venait de maîtrise. La population en furie a littéralement lynché le policier, ils ont même brûlé son corps après l’avoir battu. Ceci exprime le désarroi de gens qui n’ont aucune confiance dans le système judiciaire. Et aucun espoir non plus d’une véritable justice face à un policier, lui aussi protégé par son clan (dans ce cas précis, les deux autres policiers présents au sous-commissariat ont plutôt pris la poudre d’escampette).
Ainsi, à l’inverse, il existe aussi une très belle solidarité haïtienne, particulièrement dans les petites communautés. Jamais quelqu’un ne va laisser son voisin, sa famille, sans repas. On attend aussi d’un riche qu’il partage sa fortune, même si ce partage n’est souvent malheureusement qu’une façade.
La corruption et la collusion, tant décriée aussi en Haïti, deviennent ainsi primordiales à l’équilibre fragile – et relatif – d’une société qui fait de la justice tout de même une de ses valeurs fondamentales. Certains diront que la collusion n’est pas souhaitable, mais ceux-là mêmes sont au demeurant très heureux de donner quelques sous à un policier plutôt que de recevoir une contravention.
Le taux de meurtres par habitant est ainsi plus de trois fois plus élevé dans le pays voisin d’Haïti, la République dominicaine. Reste que lyncher les gens pour les punir de leurs actes injustes n’est certes pas la solution. Briser ce cercle vicieux reste toujours l’un des grands défis des dirigeants de ce pays.
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Contrairement à d’autres pays, la corruption n’est pas toujours organisée en Haïti. Elle n’est pas corporatisée. En road trip au Mexique, des amis ont eu besoin de conserver une part de leur budget pour soudoyer les policiers qu’ils croisaient. En Haïti, à ma connaissance, un policier va s’enorgueillir de représenter la justice et ne demandera pas un sous si vous semblez respecter la loi (et si vous vous mêlez de vos affaires…). Il y pensera peut-être à deux fois avant de faire une bavure injuste, surtout si l’individu semble partie d’une communauté.