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La signaleuse qui illumine nos matins

Rencontre avec la courtoisie en caps d’acier.

Par
Jean Bourbeau
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« Lorsqu’ils vont trop vite, j’interviens. Ceux qui chialent, je leur envoie des becs. Je crie après personne; ce dont ils ont besoin, c’est d’un peu d’amour. »

Dans une atmosphère teintée d’inquiétude, avec un ciel ocre rappelant Blade Runner et une lourdeur dans l’air due aux feux de forêt, Julie se tient là, pinçant la palette de son casque et inclinant la tête pour chaque passant.

Au croisement des rues Pins et Saint-Urbain, un autre chantier de construction perturbe la circulation. Mais parmi la grisaille du matin et le vacarme du chantier, la femme toute de fluo vêtue se trouve en mission : répandre la bonne humeur, infuser de la patience et une touche d’amour aux matins des citoyens. Et ça marche.

Entretien de coin de rue avec une fleur du quotidien.

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« J’offre juste une bonne partance! Même quand on s’est levé du mauvais bord du lit, un p’tit bonjour, ça change tout! », affirme d’emblée la charismatique signaleuse.

Vous avez peut-être eu la chance de croiser son sourire sur votre chemin. Depuis le premier jour où elle a enfilé son casque de protection, il y a maintenant 6 ans, sa courtoisie est devenue sa marque de commerce.

« Y’en a plusieurs qui disent qu’ils ne voient plus le désagrément des constructions, juste mon sourire. C’est l’fun! »

Au cœur de la jungle urbaine, sa grande gentillesse a le pouvoir de déstabiliser. « Certains me demandent qu’est-ce que je fais, parce que je ne peux pas saluer avec la main, sinon les gens freinent, explique-t-elle. Je fais donc un petit salut de la tête. Les gens apprécient beaucoup. Ça se voit tu suite. »

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Preuve que son énergie marque l’imaginaire d’un quartier : « Hier soir, j’étais sur mon ancien chantier, dans Côtes-des-Neiges. Tout le monde dans la rue criait “T’es revenue! T’es revenue!” ».

Elle souligne que les enfants sont excités de recevoir ses salutations, qui comprennent le lever du chapeau et le déroulement du tapis rouge avec le drapeau. « Quand les voitures attendent à cause d’un camion, je fais parfois une petite gigue, question de mettre un peu de pep! », narre-t-elle avec une énergie débordante.

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Originaire de l’Ontario, Julie a été cuisinière de métier pendant près de 30 ans avant de troquer les fourneaux contre un drapeau afin d’améliorer ses conditions financières. Elle affirme avoir toujours été de nature très polie, même jadis, lorsqu’elle était submergée sous le poids des commandes.

« Je fais encore de la bouffe chez nous. Une fois par semaine, les gars icitte reçoivent des p’tits cadeaux. C’était ma fête la semaine passée, j’ai enfanté une recette de gâteau et je leur ai amené un morceau. Ils ont capoté! Toutes les semaines, j’essaie de leur apporter quelque chose de spécial comme des galettes ou des gâteaux. »

Pendant notre conversation, plusieurs citoyens la saluent spontanément avant même qu’elle n’ait l’occasion de le faire, démontrant comme sa bienséance est contagieuse et s’est incrustée une place dans la routine des voyageurs.

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Malgré le stress et l’agitation émanant d’inévitables citadins, Julie assure parvenir à les désamorcer facilement.

En retour de sa bonté, la signaleuse reçoit souvent des gestes d’affection tels que des baisers à la volée et des câlins, mais aussi des petits cadeaux comme du café, du jus, bien qu’elle se défende de le faire pour les récompenses! « Ma compassion émane de mon cœur et je la partage avec les autres. J’ai récemment reçu une magnifique lettre de trois pages d’une femme pour qui ma présence l’a aidée dans sa lutte contre la dépression. Ça m’a tellement touchée. »

Ces surprises s’accompagnent parfois d’invitations à dîner et d’avances amoureuses. Il y a même cet automobiliste qui lui lève un chapeau différent chaque jour, en signe de reconnaissance.

« Quand les boss viennent me voir, ils me disent recevoir beaucoup de coups de fil, jamais pour des plaintes, mais plutôt pour se faire féliciter d’avoir embauché la meilleure signaleuse en ville! »

Les gars sur le chantier, bien évidemment, la taquinent en imitant son salut caractéristique. « J’leur dis qu’ils sont juste jaloux de mes muscles dans l’cou. Mais ils sont heureux aussi, surtout quand je reçois des cadeaux et je leur en donne! »

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Qui sait si d’autres signaleurs s’inspireront de sa pratique? « Peut-être! Parce que plantée deboutte toute la journée, ça peut être dur sur le dos. Je suis toujours en train de bouger. Je fais entre 15 à 25 000 pas chaque jour », assure Julie qui rayonne par sa grande forme physique.

Tiens, un cycliste la célèbre d’un salut militaire.

« Qu’il mouille ou qu’il neige, frette ou chaud, j’tout le temps de bonne humeur. Quand j’pas de bonne humeur, j’reste chez nous! », s’esclaffe-t-elle.

Propriétaire d’une grande terre à bois dans la région de Lanaudière où Julie bûche et fait les sucres, chaque matin, dès les premières lueurs de l’aube, elle se lance dans un périple d’une heure et demie pour se rendre sur son lieu de travail. Après une longue journée, elle entame un autre trajet de deux heures pour rentrer chez elle, se retrouvant à son tour plongée dans le trafic routier.

« 45 heures par semaine, sans compter l’overtime et les shifts dépassant parfois 15 heures, comme celui d’hier, les bonjours sont là. C’est plus fort que moi! », affirme-t-elle en riant.

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« Y’a pas trop de camions ce matin, alors je fais juste saluer et faire attention qu’il y ait pas d’accident. Je prends soin de mon monde! », assure-t-elle avant d’adresser ses hommages à une horde de piétons.

C’est si peu et tellement en même temps.

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