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Baignée dans la chaleur de la fête nationale, Montréal se partage entre le bleu du Québec et le jaune de la Colombie. Les klaxons annoncent un événement sans dire lequel. Puis, à mesure que j’approche du Vieux-Port, les couleurs changent. Le bleu ciel, le rouge et le jaune de la RDC recouvrent peu à peu les trottoirs.
Quelques jours plus tôt, l’improbable nulle arrachée au Portugal de Ronaldo avait surpris la planète foot. Une vidéo tournée à Montréal pendant le match avait ensuite fait le tour du monde. On y voyait des partisans célébrer avec une joie si débordante qu’en quelques heures à peine, l’Internet entier avait découvert ce que les Congolais savaient déjà, soit que leur fièvre est contagieuse.
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Une victoire peut remplir un stade, mais ne suffit pas à expliquer une telle ferveur. Car la ferveur n’obéit pas au classement. Elle existait avant le coup d’envoi et survivra à l’élimination. C’est elle que je suis venu chercher ce soir. Cette façon qu’a une équipe nationale de se transformer en langue commune, en mémoire partagée, en raison de se reconnaître.
Dans la file, le français et le lingala s’entremêlent comme deux refrains d’une même chanson. « Tu vas voir, le cliché du supporter congolais excité n’est pas faux, me lance César, un drapeau noué autour du cou comme une cape. Cette Coupe du monde, c’est immense pour nous. »
Le jeune Montréalais éclate de rire en désignant son groupe d’amis. « Ce soir, on est tous Congolais. » Leurs passeports racontent une autre histoire : Côte d’Ivoire, Cameroun, Haïti. Le soccer ne fait pas disparaître les frontières. Il leur offre simplement quelques heures de congé.
Dès les premières notes de l’hymne national, la salle change de texture. Pour l’immense majorité de ceux qui chantent ici, la dernière Coupe du monde du pays ne relève pas du souvenir, mais du récit familial : 1974, quand la République démocratique du Congo s’appelait encore Zaïre. Cinquante-deux ans de purgatoire. Le chapitre s’inscrit enfin au présent.
Puis, un visage apparaît sur l’écran géant. Mulumba. Pas l’ancien leader assassiné. Nkuka Mboladinga, la statue vivante surgie de la foule. La salle explose.
Depuis la dernière Coupe d’Afrique des nations, ce super-supporter est devenu l’un des emblèmes de la ferveur congolaise. Immobile pendant les matchs au Stade des Martyrs de Kinshasa, le visage fermé au milieu des vagues, il ne célèbre pas, il incarne. Au premier rang, un homme a même adopté son uniforme : lunettes fumées, chaussures impeccables, gravité théâtrale.
Une petite déception, tout de même : pas un seul sapeur. Pas la moindre silhouette de la SAPE, ces dandys congolais qui ont fait de l’élégance un art de vivre.
On déplie des chaises d’extra dans l’urgence. La salle déborde. Les retardataires négocient des angles improbables depuis lesquels apercevoir l’écran. Les appels vidéo avec la famille ne sont pas encore terminés que l’arbitre siffle le début des hostilités.
Dès le coup d’envoi, la Colombie impose son rythme. Une équipe venue pour gagner, pas pour se faire aimer. Très vite, le scénario se dessine. Les Colombiens monopolisent le ballon et bombardent. Tir après tir. Centre après centre. La République démocratique du Congo ne reste à égalité que grâce à son gardien, Lionel Mpasi-Nzau, héroïque, qui cumule les arrêts à un rythme tel que chaque nouvelle occasion adverse provoque la panique dans la salle.
Dans cette mer de bleu, deux jeunes femmes résistent. Une petite île colombienne perdue dans un océan congolais. Quelques plaisanteries. Personne ne songe à leur en vouloir.
Leur pays vient d’ailleurs tout juste d’élire un président d’extrême droite. Comme Bukele et Bolsonaro avant lui, il semble avoir compris qu’un maillot peut parfois rallier davantage qu’un programme. Mais, ce soir, la politique est restée dehors. Les seuls drapeaux admis sont ceux du sport.
Curieusement, cette domination colombienne produit aussi son contraire. Chaque fois que les Léopards franchissent la ligne médiane, la salle renaît. Les épaules retombent. Les conversations reviennent. Pendant quelques secondes, la peur change de camp.
« Nous sommes un peu l’équipe Cendrillon de cette Coupe du monde, m’explique Kim, originaire de Mbujimayi et installée aujourd’hui à Parc-Extension. Nos joueurs sont nerveux parce qu’ils jouent avec le poids de tout un peuple. »
Dans la salle, les femmes sont partout. En groupes au fond, au premier rang, debout entre les tables. Elles rient fort, jugent chaque passe, se lèvent au moindre ballon qui approche de la surface. À chaque occasion congolaise, certaines quittent le sol.
À mesure que le temps passe, la foi devient presque aussi présente que les drapeaux. Les mains se joignent. Les yeux se ferment. Les lèvres remuent en silence. Les croix pendent au cou. Ici, le football et la religion semblent parler la même langue.
« C’est mon premier match de l’équipe nationale, me raconte Elibwa sans quitter l’écran des yeux. Dieu nous a aidés jusqu’ici, et il va continuer. »
Il marque une pause. « Nous sommes un pays qu’on montre presque toujours pour ses malheurs, et pourtant, nous voilà sur la plus grande scène du monde. »
Puis, il pointe l’écran, où apparaît une vue aérienne du stade de Guadalajara. « Regarde. Il n’y a presque pas de Congolais dans les estrades. »
À l’écran, le jaune colombien recouvre presque tout. Les Congolais ont beau être nombreux devant les écrans, ils le sont beaucoup moins dans les gradins. Kinshasa, Paris, Bruxelles, Dallas applaudissent à des milliers de kilomètres de Guadalajara.
À la mi-temps, le score est toujours vierge. L’espoir tient encore. Le DJ lance une rumba congolaise. Les basses prennent possession de la salle. Les conversations disparaissent sous le rythme.
Dehors, une foule s’est formée. Des dizaines de personnes s’impatientent qu’une place se libère. Comme dans les grands pèlerinages, il y a ceux qui sont entrés et ceux qui restent sur le seuil.
Dans l’air, les tacos se mêlent à la saucisse congolaise, la friture et le parfum sucré des gaufres qui sortent sans relâche des plaques chauffantes. Un vieux fantôme belge dans une fête résolument africaine.
Depuis plus d’une heure, la Colombie frappe à la porte. Les occasions s’accumulent. Les buts refusés aussi. À force d’insister, les Cafeteros trouvent finalement une brèche à la 76e minute. L’inévitable finit par se produire. La salle se fige. Pas complètement silencieuse. Plutôt, ce mutisme propre aux foules qui comprennent en même temps ce qu’elles refusaient encore d’admettre quelques secondes auparavant.
Il reste du temps. Il suffirait d’un but. Un seul. Chaque ballon qui s’approche de la surface colombienne suspend quelques centaines de respirations. Puis, les corps jaillissent d’un même élan. Des bras tendus vers un miracle.
Une grâce qui ne viendra pas. Le score restera de 1 à 0. La meilleure équipe a gagné.
Pourtant, lorsque l’arbitre siffle la fin du match, personne ne s’emporte. Personne ne cherche un coupable dans la défaite. On s’embrasse. On se promet de revenir pour le prochain match. La rumba reprend possession de la salle. Demain, c’est férié. Les épaules peuvent recommencer à danser.
Dehors, les drapeaux du Québec, de la Colombie et de la RDC flottent dans la même nuit.
La ville semble assez grande pour toutes les couleurs.
C’est peut-être cela, la victoire.
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