La robe que je ne porte plus

pour une raison X

J’ai une petite robe blanche que je n’ai mise qu’une seule fois. C’est une robe tout ce qu’il y a de plus simple, blanc cassé, pas tellement sexy : elle m’arrive aux genoux et couvre tout ce qu’il faut par en haut. Je l’aimais bien, c’est à dire que je m’aimais bien dedans, j’aimais l’air bohème chic que ça me donnait, et puis l’été, c’est confortable, une robe. Je ne la mets plus parce que j’ai l’impression qu’un memo est passé à l’effet qu’une robe blanc cassé sur une fille blonde donnait l’autorisation aux gars de siffler la fille, toucher la fille, la dévisager, la violer du regard (avec la langue qui sort un peu de la bouche), ou lui faire des compliments déplacés. Je ne me suis pas sentie bien, je n’ai plus jamais remis la robe.

D’aucuns auraient pu croire que c’est ce que je recherchais, attirer le regard des gars. D’aucuns comme Guy Fournier, mettons, pour faire un lien avec l’actualité. Mais pas vraiment. Je suis la personne la plus mal à l’aise sur Terre quand je reçois un compliment. Je ne sais jamais quoi dire, quoi faire. Les gars pensent peut-être qu’ils me font une fleur lorsqu’ils me sifflent dans la rue, et le but de ce texte n’est aucunement de me «vanter» de me faire siffler dans la rue, mais la vérité est que quand ça arrive, je suis terrorisée. J’ignore les compliments des passants, puisque je ne sais jamais comment réagir ni où ils mèneront. Si je souris poliment, suis-je en train de donner mon accord à un potentiel agresseur dans son esprit dérangé?

Quand un inconnu dans la rue me dit «yo t’es belle», je paralyse en dedans et je prends tout mon petit change pour poursuivre ma route en ruminant. Pourquoi me dit-il ça? De quel droit s’autorise-t-il? Quelles images défilent dans sa tête? Ce sont des compliments, et pourtant, je me sens exactement comme lorsque j’étais la cible d’intimidateurs au primaire. Moi, qui fonce dans la vie avec cette confiance inébranlable que le monde m’appartient, je marche la tête basse jusqu’à ma destination lorsque ça arrive.

La plupart du temps, parce qu’ils me mettent dans cet état de terreur, ces compliments (quand ce ne sont que des compliments) détruisent ma journée. Parce que je me sens impuissante, vulnérable, et placée devant un fait indéniable : de véritable égalité entre les hommes et les femmes, il n’y en aura jamais.

Traitez-moi de parano si vous voulez, je sais que je ne suis pas la seule fille à qui ces interactions dans la rue font cet effet. Je n’ai pourtant jamais été violée et non, mon orientation sexuelle n’a rien à voir avec ça. Je suis la fille la mieux accotée sur Terre. S’il y a une personne à qui je voulais plaire avec ma robe blanc cassé, c’est juste à ma blonde.

Reste que le résultat est ce qu’il est : plus jamais la robe blanc cassé. À cause de l’étrange effet indésirable qu’elle produit, malgré sa rectitude. Je reconnais qu’il s’agit là d’une forme de soumission, mais j’ai plus envie d’avoir la paix que de porter cette robe ou de prouver quoi que ce soit.

On ne cesse de répéter que la seule cause de viol, c’est le violeur, et qu’aucune tenue, aussi désapprouvée par Le Cahier soit-elle, ne justifiera jamais une telle violence, la triste réalité est que le jour où tu te promèneras dans une ruelle sombre avec une jupe trop courte selon les critères de Guy Fournier, t’auras beau dire au violeur que t’as le droit de faire ça au nom de l’égalité des sexes, c’est pas toi qui aura le dernier mot, c’est lui. Et si lui, dans sa logique de gros cave, décide que porter une jupe c’est vouloir se faire violer, parce qu’une personne crédible comme Guy Fournier l’a encouragé à faire ce dangereux amalgame, t’es faite. À moins d’être Fabiola Boulanger ou Pamela «Black Tiger». Parce que physiquement, un homme pourra toujours casser une fille en deux avec ses mains.

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