Une canne à la main et le souffle court, Marie Lise traverse le long couloir de sa RPA. « Désolée, j’ai les poumons malades », lâche-t-elle en souriant, comme pour excuser la lenteur de ses pas.
Dans cet espace commun, elle chuchote. Car ici, personne ne connaît son grand secret. Marie Lise a tué un homme. Pour ça, elle a passé une bonne partie de sa vie derrière les barreaux.
Après avoir alerté la police en vain à maintes reprises pour dénoncer l’homme qui la violait depuis ses 14 ans, elle a fini par se faire justice à l’âge de 22 ans. Pour ce meurtre, l’ex-ambulancière a été condamnée à la prison à perpétuité et a purgé une peine d’une trentaine d’années.
Tandis que dehors, le monde continuait d’avancer, à l’intérieur, le temps s’écoulait au ralenti. Mais le corps de Marie Lise, lui, vieillissait à toute allure. Aujourd’hui, l’ex-détenue a 67 ans, mais dit avoir l’impression d’en avoir 80.
Au Canada, selon un rapport d’enquête du Bureau de l’enquêteur correctionnel et de la Commission canadienne des droits de la personne, publié en 2019, l’état de santé global des personnes en milieu carcéral « ressemble souvent à celui de personnes qui seraient nées jusqu’à dix ans plus tôt qu’elles ». De plus, la prévalence des maladies chroniques chez les personnes de 65 ans et plus sous garde fédérale est généralement plus élevée que le reste de la population canadienne du même âge.
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POURRIR DE L’INTÉRIEUR
Sur la table de cuisine de Marie Lise s’étalent des dizaines et des dizaines de cachets. Des comprimés qu’elle doit ingérer quatre fois par jour, en plus de ses pompes.
En prison, dit-elle, « on était dans des maisons où il y avait de la moisissure. […] C’était terrible. » Des champignons qui ont eu un effet dévastateur sur sa santé, selon elle.
Aujourd’hui, elle souffre de fibroses aux poumons ; plus le temps avance, plus elle a de la difficulté à respirer. À sa sortie du pénitencier, en 2020, on lui a aussi découvert un cancer de la vulve. Un problème de santé qui aurait pu être décelé plus tôt, selon elle, si elle avait eu accès à des soins appropriés.
« J’ai vieilli terriblement », constate-t-elle. Un vieillissement qu’elle dit sentir jusque dans ses os et qui aurait été accéléré par « la peur continuelle » qui l’a habitée pendant 30 ans.
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PRIVÉE DE TRAITEMENTS POUR SON CANCER
Louise Henry a été incarcérée pour fraude et blanchiment d’argent en 2017. Elle avait alors 54 ans. Son parcours d’incarcération, entrecoupé de quelques remises en liberté, a duré « quatre ans et demi d’enfer ».
« Je suis rentrée avec les cheveux roux, pis je suis ressortie avec les cheveux blancs », s’exclame la mère de famille.
Lorsqu’elle est entrée à l’établissement de détention Leclerc, à Laval, elle souffrait d’un cancer de la peau. Elle recevait alors un traitement de photothérapie. « Ils m’ont dit : “Regarde, oublie ça, ma belle. Tu les auras pas, tes traitements, parce qu’ils sont à Sainte-Hyacinthe, pis on est à Laval. Monter en fourgon trois fois par semaine… T’imagines-tu comment tu vas coûter à la société ? Oublie ça.” »
Lors de sa détention, Louise n’a reçu aucun traitement pour son cancer. À sa sortie, on lui a découvert deux mélanomes. Sa santé s’était aussi grandement dégradée. Cholestérol, tachycardie, prise de poids : le dosage de toutes ses prescriptions a dû être augmenté.
L’ex-détenue blâme, entre autres, le manque d’activités physiques, la piètre alimentation, et surtout, les soins de santé inadéquats, voire inexistants, derrière les barreaux.
Cet accès déficient aux soins de santé est notamment dénoncé dans une action collective contre le ministère de la Justice du Québec, dont Louise est l’instigatrice. Cette poursuite allègue que les détenues de l’établissement de détention Leclerc sont soumises à des conditions de détention indignes qui violent leurs droits fondamentaux.
Selon Louise, qui a publié le livre Délivrez-nous de la prison Leclerc !, la prison laisse aussi des séquelles psychologiques aux détenus. « C’est constamment du négatif. Constamment. Ça te dégrade le cerveau. Ça te vieillit en crisse. Il y a des filles là qui ont une maturité épouvantable à cause de ça. »
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RIDÉES ET MOURANTES
« Le temps, c’est long en chien quand t’as rien à faire », lance Louise. Face à cette attente perpétuelle, les détenues n’ont d’autre choix que de penser au moment présent. C’est une question de survie ; le futur fait bien trop peur.
« T’as pas conscience du temps, non plus, parce qu’il y a pas d’horloge », explique-t-elle. Ainsi, on évalue le passage du temps grâce aux événements qui marquent la routine quotidienne : le réveil, les repas, les rondes des agents correctionnels, les sorties dans la cour.
Tout est répétitif, cyclique et sans cesse à recommencer. En prison, la vie est rythmée par le retentissement des sonnettes et des alarmes, et par le bruit métallique des portes et des clés qui s’entrechoquent.
« Tu raccourcis ta vie. Tu t’hypothèques au niveau de la santé mentale, physique. Tu vieillis avant terme. C’est épouvantable », ajoute Louise. Une longue agonie qui laisse le temps aux détenus de sentir leur corps dépérir. « On se sent vieillir, on se sent mourir… Mourir à petit feu. »
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MOURIR LENTEMENT
Cette impression qu’a Louise de se sentir mourir progressivement derrière les barreaux est malheureusement très commune chez les détenus.
Le concept de la « mort lente » (slow death), qui désigne l’usure et le délabrement progressifs, est au cœur de la thèse de doctorat de Jim Johansson, professeur adjoint au département de soins infirmiers de l’Université de l’Alberta.
Son étude, qui se penche sur le vieillissement accéléré des détenus au Canada, avance que c’est l’accès limité aux services de santé, en particulier ceux liés aux maladies chroniques, qui contribue à cette dégradation de la population carcérale.
« Les gens se font tabasser, poignarder, et les tentatives de suicide sont malheureusement assez courantes », explique Johansson. « Alors, quand il y a des professionnels de la santé dans les prisons, ils ont tendance à se concentrer sur ces blessures plutôt que sur les problèmes de santé ou les maladies chroniques. »
Et cette mort lente n’épargne personne.
Deux tiers des détenus canadiens qui meurent de causes naturelles en prison ont moins de 65 ans, selon le rapport d’enquête du Bureau de l’enquêteur correctionnel et de la Commission canadienne des droits de la personne, cité plus haut.
Par ailleurs, selon cette même enquête, la proportion de détenus canadiens âgés de 50 ans a doublé en dix ans, représentant aujourd’hui 25 % de la population carcérale au pays. Une croissance inquiétante, puisque le milieu carcéral « n’est pas du tout adapté » aux personnes vieillissantes, autant au niveau des soins de santé que des infrastructures, affirme Étienne Paradis-Gagné, professeur agrégé à la Faculté des soins infirmiers de l’Université de Montréal, qui a codirigé l’étude de Johansson.
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LE RAPPORT DISTORDU AU TEMPS
Étienne Paradis-Gagné explique aussi qu’en prison, le rapport au temps est paradoxal : « On a des personnes incarcérées dans un milieu dur, avec beaucoup de violence, et qui vieillissent donc de façon accélérée. Mais, d’un autre côté, elles trouvent que le temps est très, très, très long. Les journées sont longues, il y a beaucoup d’ennui. »
« On considère généralement le temps comme linéaire et constant — les choses passent de l’une à l’autre —, mais si vous êtes en prison, le temps fonctionne différemment », ajoute Jim Johansson. « En prison, il n’y a pas une seule expérience du temps, il y en a plusieurs. »
Effectivement, Johansson souligne que cette impression que le rythme de la vie à l’extérieur s’accélère peut provoquer une expérience perturbante à la sortie de détention. Plusieurs rapportent alors se sentir « hors du temps du monde extérieur ».
C’est ce qui est arrivé à Marie Lise, qui a eu beaucoup de rattrapage à faire suite à sa sortie de prison.
« Quand je suis sortie, il a fallu que je me procure un téléphone. Je savais même pas comment un téléphone cellulaire marchait, parce que dans mon temps, il y en avait pas. Il y avait des téléphones maison. »
Elle a aussi été marquée par la vitesse à laquelle marchent les personnes qui vivent en liberté. En prison, on n’est pas pressé. On marche à la même vitesse que le temps passe : lentement.
Dehors, tout va trop vite.
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POUR LE TEMPS QU’IL LUI RESTE…
Comme le font ceux qui sentent la mort approcher, Marie Lise est récemment passée chez le notaire pour finaliser ses arrangements funéraires.
« J’ai dit à mes sœurs que quand j’allais décéder, je voulais qu’elles m’emmènent sur une montagne pis qu’elles répandent mes cendres aux quatre vents. Comme ça, je vais être libre. »
Lorsqu’on lui demande si elle goûte aujourd’hui à la liberté, ses yeux se remplissent d’eau. La gorge nouée, elle répond : « Tu seras jamais libre quand t’es une personne avec une sentence vie. »
Si Marie Lise a payé sa dette à la société, elle reste emprisonnée dans un corps qui la lâche.
« Quand je suis sortie, j’étais très mal en point. Très, très mal en point. Puis aujourd’hui, je le suis encore plus. J’ai 67 ans. J’ai fait tout mon temps en prison. Mais combien de temps qu’il me reste à vivre pour être heureuse ? Un petit peu heureuse. Tu comprends-tu ? Juste un petit peu. »

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