La poésie est dans la rue

En fait, quand on s'y attarde vraiment, la poésie est (potentiellement) partout

C’est sans doute la phrase la plus hippie que j’aurai dite aujourd’hui: la poésie est partout. Par contre, non, je ne dis pas ça en parlant de coucher de soleil ou de double rainbow, car il n’y a pas grand chose qui m’ennuie plus que la poésie pastorale. Après tout, la vie n’est pas une comédie romantique et je refuse d’avaler du mielleux à coup de plume de poète qui a trop regardé The Notebook. Enfin bref.

Je disais donc, la poésie est potentiellement partout… Si on ouvre bien les oreilles. Dans mon cas, c’est plutôt facile à faire: je suis absolument incapable d’être dans un endroit public sans écouter les conversations des autres. Brunch au resto? Je serai ravie de t’entendre raconter tes péripéties de la veille, descriptions de Beyoncé karaoké et coma éthylique inclus. Attente dans la salle de classe avant le début du cours? Je me délecterai de tes potins concernant ton chat, ta mère, et tout le département d’études littéraires. En file à l’épicerie? Même ta chicane à propos de «Quécé qui est meilleur pour la santé déjà, le lait d’amande ou le lait de soya?» me semblera oh combien intéressante.

Cette propension à écouter les conversation des autres, bien que divertissante, n’est pas vraiment une bonne chose. J’aimerais être de ceux qui sont capables de travailler dans un café ou tout autre endroit public sans être contrainte d’avancer au rythme de la tortue, les oreilles tendues vers n’importe quelle conversation ambiante. Et avant que vous le suggériez: oui, la musique me fait le même effet. Pour travailler, lire ou écrire, ça me prend le silence le plus complet.

Lors de ma première session à l’université en tant que jeune baby-poète-Concordienne, j’ai été tout à fait enchantée lorsqu’un prof nous a demandé d’écrire un poème à partir de found language: des bribes de conversations trouvées dans la rue, puis assemblées de façon à créer une mini-trame narrative. Ça m’a rappelé un site web fort populaire dans l’temps: Entendu à Montréal. Feu Entendu à Montréal: en effet, le site web, ainsi que sa deuxième version entendu.ca, ne sont malheureusement plus en ligne.

Or, surprise et confettis, la semaine dernière je suis tombée sur le petit frère d’Entendu à Montréal: la page Facebook Poésie d’espionnage. Oh yeah, des gens qui ont les oreilles à on tout le temps, comme moi. J’ai scrollé en masse et j’ai lu toutes les entrées. Ça m’a rappelé que la poésie d’espionnage se classe souvent en 5 catégories distinctes.

Catégorie «Le monde est cave»

Des fois, on se demande si on a bien entendu. Puis, pas de doute, c’est bien ça: le monde est juste cave. Et/ou perdu, ce qui excuse un peu la stupidité, mais qui peut résulter en une poésie d’espionnage fascinante.

Exemple:

         J’ai plus faim
         j’ai eu la panse plus grosse
        que le ventre
– Entendu à la Place Versailles

Catégorie «Oh que cette conversation ne devrait pas avoir lieu en public»

C’est sûr que c’est pas de mes affaires que ton chum t’ait trompé avec une fille qui, selon ta description, «ressemble à un accident de truck su’a 40» (?). Sauf que, quand tu le cries à deux pouces de moi, je n’ai pas le choix: j’absorbe l’information. Puis, je ris et je me dis que malgré le fait que cette conversation ne devrait sans doute pas avoir lieu en public, elle constitue une très bonne soumission pour Poésie d’espionnage.

Exemple:

        -Pis, tu la trouve comment
        ma robe?
       -Est vraiment belle.
        Est-ce qu’après
        j’vas pouvoir voir
       tes totons?
– Cabines d’essayage, La Senza

Catégorie «C’est donc ben cute»

Catégorie qui arrive le plus souvent lorsqu’on est témoin d’une conversation entre deux individus formant un couple (pas le genre qui roucoule des platitudes), ou encore dans la plupart des interactions avec des enfants (pas le genre qui pousse des ultrasons en faisant le bacon). Oui, nous sommes parfois témoins de petites douceurs qui valent la peine d’être notées en format poésie.

Exemple:

         Y patine super mal
         mais faut lui sourire
         quand même
         sinon
         il va grandir trop vite
– Une mère qui regarde son enfant patiner, 1000 de la Gauchetière

Catégorie «Quoi qu’est-ce»

Il y a sans doute une explication tout à fait logique aux affirmations appartenant à cette catégorie, mais il nous manque le contexte. Tout de même: eh que c’est beau, espionner l’absurde.

Exemple:

         C’est pas la fille qui va dire
         excusez-moi d’avoir
         couché avec
         ces deux gars-là
         C’était ça pis,
         c’est encore ça
– Deux femmes, 13e avenue

Catégorie «Tranche de vie digne de mention»

Des fois, il se passe juste des choses. Il faut en parler. Faut pas garder ça en dedans.

Example:

         Tu niaisais
         sur le fait qu’elle
         mangeait
         des fibres de tissu
         mais dans le fond
         elle les mange
         for fucking real
– Fille avec coupe de cheveux bob, Villeray

On m’a déjà dit que mon incapacité à me concentrer lorsqu’il y a du bruit ambiant venait du fait que je voulais me plonger à 100% dans ce que je faisais. Pour moi, c’est tout ou rien. Ce que je trouve bien. Je veux dire, je devrais être fière d’être capable de plonger à fond dans mes projets. Pour le reste du temps, quand je suis pognée dans un endroit public, je me concentre dorénavant pour récolter les meilleures poésies d’espionnage. Vous, les bavards, allez-y: pas de censure, mon oreille attentive est là pour vous.

*Note: Les exemples sont tirés de Poésie d’espionnage et de Entendu au Québec. Pour plus de poésie inattendue, il y a aussi Dérapages poétiques.

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