La peur de « l’autre »

Plaidoyer pour la nuance et la diversité culturelle.

À M. Legault,

À M. Jolin-Barrette,

À tous les gens sur mon Facebook qui partagent des publications racistes,

Ça fait des mois que je réfléchis à la façon de mettre en mots la rage qui me prend au ventre quand il est question d’intolérance, de xénophobie et de racisme. On en voit partout, c’est à croire que c’est devenu une norme acceptable d’avouer haut et fort qu’on a peur de l’autre.

Je le précise par souci de transparence, parce qu’il est clair que ça teinte ma vision des choses: je ne suis pas une québécoise « de souche ». Mon père est Colombien, ma mère est Franco-ontarienne. Je suis née au Québec, la moitié de ma famille est toujours en Colombie. Je concilie deux mondes au quotidien. Même si on ressent souvent le besoin de me rattacher à une origine ou à l’autre, je suis en fait ni l’une, ni l’autre et en même temps je suis les deux.

Mon père est Colombien, ma mère est Franco-ontarienne. Je suis née au Québec, la moitié de ma famille est toujours en Colombie. Je concilie deux mondes au quotidien. Même si on ressent souvent le besoin de me rattacher à une origine ou à l’autre, je suis en fait ni l’une, ni l’autre et en même temps je suis les deux.

Mon père est arrivé ici pour ses études et il a décidé d’y rester pour ses enfants. Pas parce qu’il aimait particulièrement le Québec, ni parce qu’il voulait fuir son pays. J’ai vu, vécu et senti par procuration, son déracinement. Toutes les fois où il a dû se transformer et se plier à des coutumes qui pour lui, n’avaient pas de sens. Il a dû vivre l’hiver aussi, mais ça c’est la faute de mère nature. Puis, je l’ai vécu à mon tour en allant m’installer quelques mois en Colombie et je continue de le vivre chaque jour parce qu’étant un «entre-deux», je suis toujours en situation de compromis identitaire.

C’est quand même mon père qui un jour m’a confronté sur le fait que je n’écoutais pas assez de musique québécoise. « C’est ton pays! », me disait-il tout fier. Et il me disait la même chose quand venait le temps de parler de la Colombie, « Es tu país! ».

Apprendre à exister ailleurs que chez soi

Aujourd’hui quand je lis des commentaires haineux sur les médias sociaux, je pense aux cicatrices que laissent un déracinement. Des cicatrices sur l’âme qui sont génétiques parce qu’elles sont transmises aux enfants qui voient ces blessures, peu importe leur âge. De telles blessures se sentent même si on les cache avec un grand sourire. Ça paraît dans les yeux, mais encore faut-il savoir comment regarder.

Ce qui nous divise, c’est l’ignorance. L’ignorance de l’autre et le manque d’intérêt généralisé, voire normalisé, face à lui. Et ça, ça cause une peur malsaine qui va nous diviser plus que jamais auparavant. Il n’y aura plus deux solitudes au Québec, il y en aura des centaines.

Je pense au fait que la plupart des gens qui s’expriment contre l’immigration, sont ceux qui ne seraient pas des « immigrants » mais des « expatriés » grâce à leur passeport ou à la couleur de leur peau. J’ai vécu l’expatriation à plusieurs reprises pour les études ou pour le travail et elle est difficile malgré les belles photos publiées sur Instagram. Elle est difficile même si j’ai la peau blanche, que je parle parfaitement trois langues et que j’ai de l’argent dans mon compte bancaire. Elle est difficile même si j’ai choisi de partir. Alors imaginez-vous deux secondes changer de pays par obligation, à quel point ça vous déconstruit complètement. Imaginez-vous qu’une fois dans le fameux pays, après des années à vous reconstruire, on vous dit que c’est pas assez.

On se sert de la religion comme prétexte, mais c’est beaucoup plus profond que ça. Ce qui nous divise, c’est l’ignorance. L’ignorance de l’autre et le manque d’intérêt généralisé, voire normalisé, face à lui. Et ça, ça cause une peur malsaine qui va nous diviser plus que jamais auparavant. Il n’y aura plus deux solitudes au Québec, il y en aura des centaines.

Alors à ceux qui ont peur de l’autre je dis…

Avoir peur est une chose, haïr en est une autre. On a le droit d’avoir peur. On a le droit de questionner ce avec quoi on est en désaccord. C’est sain. Mais il faut poser les bonnes questions aux personnes qui ont des réponses. Sinon, on tourne en rond.


Si vous pensez que le Québec doit fermer ses frontières et se refermer sur lui-même pour protéger sa culture, vous n’avez pas compris ce qu’est la culture. Si c’est cette perte qui motive votre peur de l’autre, et bien commencez par vous désabonner de Netflix, par sortir au cinéma voir nos films (et pas juste Bon cop Bad cop la gang!) et par rencontrer notre littérature.

Incarnez-la, cette culture que vous aimez tant parce qu’en ce moment elle saigne et ce n’est pas à cause des 25 000 réfugiés syriens ni de l’Islam. Les nouveaux arrivants, c’est ce qu’ils sont encouragés à faire, découvrir qui « nous » sommes alors qu’ici, on peine à se connaître nous-même.

Les nouveaux arrivants, c’est ce qu’ils sont encouragés à faire, découvrir qui « nous » sommes alors qu’ici, on peine à se connaître nous-même.

L’équilibre et la solidité de notre culture prend tout son sens lorsqu’on la partage. Je ne comprends pas comment on ne peut pas voir que ça nous rend plus fort et non plus faible, que ça nous fait rayonner et non nous éteindre. Si on ne fait que se refermer sur nous-même, c’est là qu’on va s’affaiblir parce qu’on va exister pour personne d’autre, dans une société hétérogène, intolérante, si apeurée qu’elle va finir par s’oublier elle-même.

À ceux qui militent pour la fermeture des frontières, partez longtemps pour voir, déracinez-vous pour de vrai, par choix. Parce que vous avez ce luxe-là, de « choisir ». Vous allez voir que ça fait mal d’être loin de chez soi, que ça fait mal d’arriver dans une culture qu’on ne comprend pas. Je vous le vend le punch : on se sent petit, inadéquat, incompris et parfois même haï pour rien. Peut-être y penserez-vous deux fois avant de dire « qu’ils doivent retourner dans leur pays ».

Effacez-vous dans l’autre rien qu’une fois pour voir.

Les québécois, nous avons un privilège de naissance. Nous sommes nés dans un pays en paix que l’on ne voudra fuir que l’hiver pour aller chercher du soleil et non une nouvelle vie. Mais ce privilège, on ne l’a pas gagné. Arrêtons de penser qu’on vaut plus qu’un migrant. C’est pas une question de valeur, c’est une question de chance géographique. Juste de chance.

Moi aussi, j’ai peur

J’ai peur. Je le dis sans gêne. J’angoisse chaque fois que je lis les nouvelles. J’ai mal à mon pays québécois chaque fois que je lis les commentaires en-dessous des articles. Mais ce n’est pas « d’eux » que j’ai peur. C’est de « vous », du « nous » polarisé qu’on est en train de construire. Un « nous » sous conditions, un « nous » exclusif, un « nous » qui me fait honte.

Tous ne seront pas d’accord avec ce que j’écris ici, si mes écrits vous blessent, j’en suis sincèrement désolée. Les écrits de certains m’ont aussi écorchée à vif. J’essaie de répondre avec nuance et intégrité, mais on en est arrivé au moment où il faut appeler un chat un chat :  il y a une dangereuse normalisation du racisme au Québec.

La mixité sociale et culturelle comme solution et non comme problème

Il faut qu’on arrête de répéter les mêmes discours dans nos cercles de plus en plus étanches de gens qui pensent comme nous. Il va falloir qu’on se confronte à un moment où à un autre en essayant véritablement de comprendre qui l’autre est, d’où il vient et vice-versa.

Alors qu’est-ce qu’on fait rendu-là? C’est à la fois très mélangeant et très simple, il faut se parler. Pas en commentaires sur les médias sociaux. En petits groupes, face à face. Réunir dans la même pièce des hommes et des femmes de religion diverses, des athés, des québécois « de souche » qui ne veulent pas d’immigration, des métisses, des deuxièmes générations, etc. Il faut qu’on arrête de répéter les mêmes discours dans nos cercles de plus en plus étanches de gens qui pensent comme nous. Il va falloir qu’on se confronte à un moment où à un autre en essayant véritablement de comprendre qui l’autre est, d’où il vient et vice-versa. Cet « autre » que je nomme ici, n’est pas un étranger, c’est peut-être notre voisin québécois qui a un point de vue différent du nôtre. Mais ça ne sert jamais à rien d’insulter personne. La haine ne fait qu’appeler à la haine.

À mon sens, la curiosité de l’autre est la seule chose qui pourrait nous unir. En prenant le temps de voir au-delà d’un voile ou d’une couleur de peau, les similitudes deviennent évidentes. Nous sommes des humains qui veulent bien vivre en sécurité, aimer et être aimés. On aspire tous à s’éduquer, à grandir, à avoir une famille, à créer et surtout, à exister en paix.

Il n’y a rien de mieux qu’un véritable mélange pour que toutes les identités brillent sans qu’aucune ne s’efface.

Et croyez-moi, j’en sais quelque chose.

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