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Vous! VOUS.
Vos paupières m’ont manqué. Ce janvier, je m’étais doucement retirée, la botte en loup marin trop lourde de calcaire et de cette vive impression de ne plus connaître mon doigté QWERTY. Déroutante, déroutante impression que celle de perdre son nord (et toute aptitude à attacher ses espadrilles à velcro).
Incapable d’écrire une saudite phrase sans fissurer de la gencive ou me questionner le catéchisme. Était-ce la fin? Un ACV? Souffrais-je d’une sévère carence en potassium?
Une grappe de bananes (suivie d’une intrigante constipation) et quelques tests de symétrie faciale plus tard, la réalité me happait, désarmante de simplicité : j’avais peur.
À m’en souiller la culotte.
Peur de tout. De l’avenir. Du vent. De la panne. De cette impétueuse mèche blanche que j’aspirais à me teindre en hommage à Marie Laberge.
J’ai donc pris le train, la banquette encore tiède du fessier de Josélito.
C’est fascinant, ce que le cervelet peut faire comme sparages au moment où on s’y attend le moins. Les idées grises, qui se font aller la hanche et la jupette en paille, vahinés qui chantonnent “FAUT PAS CRAQUER” de Rudeluck, mais en te poussant en bas de la côte pour voir ce qui va se passer quand tu vas réaliser que t’as pas de breaks.
Un hiver calme, calme, calme.
Le train (TOUJOURS TIÈDE DU FESSIER DE JOSÉLITO) a fini par faire le tour du sapin.
Et le weekend dernier, j’ai, je crois, accompli la toute dernière étape dans mon combat contre la susmentionnée peur. En fait, j’ai pris mesure de ce qu’était VRAIMENT la peur. La peur Stallone.
De nouveau apte à écrire et à m’envisager la mèche Laberge, j’accompagnais mes potes de la revue Dinette dans un périple dans la très coquette région de Charlevoix pour un numéro à venir. Les fromages. La pêche à la mouche. Les Éboulements. Et les projets de quesadillas au faîte d’une montagne.
Comme les potes de Dinette ne se contentent pas de photographier sandwich au paris-pâté dans de la vaisselle antique, ils m’ont invitée à mettre mon cadran à six heures un dimanche matin pour une petite balade. En hélicoptère.
Arrivés sur les lieux du décollage avec notre poêlonne et nos provisions de flageolets, j’ai constaté qu’un hélicoptère, ça pouvait être petit en sapristi. Et que j’allais survoler une chaîne de montagnes à quatre, dans un moyen de transport qui avait tout des dimensions d’une libellule (à laquelle on avait délicatement retiré une porte pour faire des plans panoramiques essentiels à la préparation d’une quesadilla. Des tortillas. De la guacamole et LA PEUR DE SACRER LE CAMP DANS LA MALBAIE sont apparemment les ingrédients essentiels à la réussite d’une collation mexicaine).
Trois renvoyous et moult faciès de frayeur plus tard, nous survolions enfin ce qui semblait être notre destination : un pic rocheux garni de lichen. Pour une raison qui m’échappe, je m’étais imaginée atterrir sur un terrain gazonné, lisse comme une quiche et marqué d’un X où se posent les hélicoptères dans les vues de police. Que nenni. Nous, on allait se poser sur un boutte pointu du Bouclier canadien, les skis dans le vide. Le générique des Survivants défilait déjà dans ma petite noix. Devant : la toundra. Derrière : le précipice.
Jamais montagne n’a vu une fille en pashmina s’expulser d’une carlingue avec autant de frayeur en serrant une pan à frire dans ses petites mains gercées d’auteure. Que. Faisais-je. Là. Calvaire.
C’est avec la bienveillance de Grand-Mère Saule qu’on m’indiqua ensuite que nous irions cuisiner un peu plus loin. Là-bas. Juste après LE PETIT PONT DE BOIS SÉCHÉ QUI TRAVERSAIT UNE FAILLE ROCHEUSE. Je maudis alors Marilou, probablement en train de façonner des bols en pain dans un cottage victorien sur du Dorothée Berryman avec ses petits cuistots en uniformes de marins vintage.
Quelques déplacements TÉTANISÉS plus tard, accroupis en se tenant après une fine cordelette des montagnes, nous arrivâmes à destination. Le sommet des sommets. L’emplacement tout désigné pour starter une brunoise d’oignons rouges (ce que, pas de farce, nous fîmes en ricanant). La vue était splendide. Le tofu, prêt à rissoler sur le poêle portatif qui se refusait à allumer. Le gaz se répandait dans la toundra. Était-ce là la fin? J’aurais survécu à mon hiver, un voyage en libellule, au plus vacillant des atterrissages, mais je ferais la une du TV Hebdo pour avoir explosé sur un cap rocheux en hommage au Mexique. Ne manquait qu’un Segway qui s’élance dans le vide et on tenait la trame narrative du revival de Trauma.
Et ça, c’était avant que le pilote d’hélicoptère (furieusement amusé par notre projet-bobo) ne nous indique, d’une voix dont je ne m’explique pas la sérénité : ah ben kein! Un ours!
UN OURS.
Comment diable un ours pouvait-il se hisser la fesse Charmin au sommet de cette montagne accessible qu’à Guillaume Lemay-Thivierge et aux coucous en hélicoptère? Qu’importe. Un ours au pinacle de son adolescence nous faisait de l’œil, 50 mètres plus bas.
Tu cours où, quand t’es sur le plus haut pic d’une montagne? Et il était où, le quatuor à cordes qui se devait, à cet instant précis, de jouer la chanson thème de Benny Hill?
Comme une petite mère qui tente d’appâter son mine en frappant sur une canne de Whiskas avec une cuiller, nous tâchâmes (quand tu sens que tu vas mourir, TOUT se déroule au passé simple) de sacrer les coups de braoule les plus sonores sur la poêlonne, le roc et les tupperwares en faisant revoler les limes, dans l’espoir de faire fuir la bête vers Cap-Rouge. J’ignorais qu’un ours pouvait gambader comme un bambi. Et plonger tête première dans le vide. Nous ne le revîmes pas (ni ne payâmes le quatuor à cordes). Mais jamais quesadillas ne furent cuisinés vite de même, à émettre des rires nerveux-confiants et à jeter des regards tous azimuts dans la crainte de finir comme dans The Revenant.
Notre petit repas mexicain fut délicieux. J’ai très peu de souvenirs du trajet du retour en hélicoptère, mi-pétrifiée, mi-ravie de ne pas être inerte sous un petit pont de bois séché.
La peur, quoiqu’irrationnelle, la vraie peur, a bien des tenues de soirées dans sa garde-robe. Et même si je ne suis apparemment pas à l’abri de la faune ou de me fendre le crâne en tombant de la chaîne de trottoir, je suis heureuse d’avoir vaincu la peur du clavier.
Heureuse de vous retrouver.
La bise.
PS TENDRESSE : : MERCI D’AVOIR BU CE BILLET-FLEUVE.
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Pour lire un autre texte de Catherine Ethier : “Prendre soin de son Gérard”