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« Eka metshetet pemeteteu », là où le crabe abonde – Partie IV

Récit d’une semaine de pêche en pays innu.

Par
Jean Bourbeau
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« Eka metshetet pemeteteu », là où le crabe abonde est un récit publié en cinq parties. Pour tout lire, rendez-vous ici.

Il faut laisser les cages faire leur travail. Deux jours de congé insoupçonné. Direction Uashat, « la vieille réserve », 140 kilomètres au nord du motel. Nous avons le temps de jaser.

Norbert commence la pêche en 1995, par hasard, attiré par l’adrénaline et l’argent comptant. Il se fait un nom sous les commandements de Walter Leblanc, un grand pêcheur de Sept-Îles.

Avec les années, il devient une personnalité influente au sein de sa communauté. Il cofonde les pêcheries Uapan, collectif opérant les permis de la réserve, puis occupe la fonction de directeur général de la Société de développement économique de Uashat. Il crée des opportunités pour la communauté, des retombées pour remplir les fonds de la jeunesse, allant même jusqu’à bloquer la 138 contre la Romaine de Charest. Norbert me dit qu’il a toujours voulu donner le goût à la pêche, partager la saveur du travail honnête. « Tellement de jeunes n’ont aucun repère pour trouver le bon chemin », souligne-t-il.

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À la suite d’une défaite électorale à la chefferie du Conseil de bande en 2016, il plaque tout pour se consacrer all in à son projet d’acquérir un permis de crabe, en dépit de cartes de crédit loadées. « Les gens pensaient que j’étais fou », avoue-t-il.

En 2017, il apprend qu’un package deal est en vente à Baie-Trinité : un crabier, un petit entrepôt, et surtout de rarissimes permis. Pour obtenir les cinq millions demandés, il doit passer par la banque, mais en vertu de son statut autochtone, il n’est pas jugé suffisamment saisissable aux yeux des créanciers. Nobert vend donc le permis de homard du S.J. Horizon au prix d’un million de dollars afin de convaincre l’institution. Un rare prêt est finalement accordé à ce citoyen de Uashat. Le rêve devient réalité.

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« Je n’aime pas le terme réserve, ça fait ghetto, même zoo », dit-il en entamant le tour guidé de ces rues de la résistance qu’il aime autant qu’il s’en méfie. Son sentiment d’appartenance est pourtant limpide en roulant devant la maison de son enfance ou son ancien homardier, hanté de souvenirs ineffaçables.

On décortique de belles pinces pour cuisiner des clubs-sandwichs au crabe avec sa conjointe Kateri, nommée selon la sainte autochtone, et leur cadet Joe, toujours aux études. Le ventre agréablement plein, j’accompagne le couple visiter Edward.

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Nous bifurquons pour quelques rafraîchissements au McDonald’s de Sept-Îles. Dans la file du service au volant, le pick-up devant le nôtre arbore des autocollants identitaires qui laissent peu de place à l’interprétation. Une tension sourde règne dans cette ville où cohabitent deux cultures, deux mondes insaisissables l’un à l’autre.

J’aimerais écrire que Uashat est aussi bucolique que les paysages de la Côte-Nord, mais la vie sur la réserve n’est pas un conte de fées. Au premier regard, je m’arrête sur les divans défoncés des cours sans pelouse en face de maisons aux fenêtres placardées. L’écho des aboiements et tous ces jeunes errant dans la nuit rampante. Uashat est un vertige. Norbert me parle d’un passé qui ne s’est jamais cicatrisé : « Tu vois, on arrive de loin. »

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Edward profite du congé pour passer du temps avec son garçon, âgé de seulement trois mois. Norbert, 41 ans, déjà grand-père. J’apprends que la coquette maison de l’aîné est en fait un ancien crack house. Des rénovations font toutefois oublier son vécu. « Uashat, c’est le Bronx. Il faut tout le temps barrer ses portes sur la rez », me dit Edward avant que j’immortalise le duo.

Si Norbert est tombé à l’eau, Edward, lui, est tombé dans la coke.

Été 2020. Après six mois d’une consommation effrénée à se claquer des demi-semaines sans dormir, son cœur s’échoue. Pris d’un malaise, il se rend à l’hôpital, où on lui suggère des Tylenol sans plus de considération. Un autre de Uashat, simplement en sevrage. L’ombre de Joyce Echaquan erre parfois dans les cliniques du Nord.

Son père insiste pour obtenir une radiographie, qui révèlera un organe fonctionnant à seulement 7 % de ses capacités. « Je pensais que c’était fini », soupire Edward. On l’avise qu’une opération majeure est possible, voire nécessaire, mais pour ce faire, il doit reprendre du tonus, entrer en désintox et couper les ponts avec les mauvaises fréquentations. Qu’il vivrait, mais plus jamais il ne pêcherait.

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Edward s’exile seul dans une cabine reculée du Grand Nord. Des nuits entières de sueurs avec des visions de fin du monde. S’ensuit une longue période de remise en forme, sa famille l’épaulant jusqu’à l’intervention. Juste avant de se faire ouvrir le corps, il apprend qu’il sera père. Comme quoi la vie pousse parfois aux abords de la mort.

Après deux ans de sobriété et une délicate convalescence le retenant loin des eaux, un survivant est de retour à son poste, fragile, mais affublé du sourire de celui qui, un jour, n’y croyait plus.

Edward me lance les clés de son pick-up. « Il est full, bonne route jusqu’au motel », dit-il en remettant la suce tombée de la bouche du nouveau-né.

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Un peu perdu sans l’effet de la houle, je réalise qu’être sur l’eau est addictif. Je griffonne quelques notes, exténué, avant de m’endormir pour toute la journée.

Le soir venu, on craque quelques cannettes en écoutant du rap innu sur le cell de Junior, qui me traduit les paroles au fur et à mesure. La conversation bifurque sur Uashat. Sa relation avec l’école, ses amis, ses amours, ses privilèges et ses obstacles. Des aveux qui doivent parfois demeurer dans les secrets d’un salon.

« Rappelle-toi seulement que quand tu croises un Autochtone, tu sais jamais par quoi il est passé, avise Junior. Mon père t’a sûrement pas beaucoup parlé de ses parents? Il a grandi dans une famille avec des problèmes de consommation. Ma grand-mère, au pensionnat, ils l’ont fait monter sur une échelle devant toute la classe, et quand elle a été rendue en haut, le professeur a donné un coup de pied à la base. Juste comme ça, pour la briser. »

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Shane étudiait d’ailleurs à Kamloops en mai 2021 quand la première fosse issue des pensionnats a été découverte, semant l’émoi à travers le monde. « Ces institutions-là ont créé une génération, disons, assez funky, qui a élevé des enfants eux aussi ben funky, nos parents. Alors on est peut-être la première génération à se remettre tranquillement de ce trauma héréditaire. »

La soirée s’étire au rythme des histoires qui défilent. Des jeunes hommes qui semblent avoir tout vu même s’ils sont à l’aube de leur vie.

J’ignore si les divinités du Nord prêtaient attention à notre motel devenu lieu de confession, mais au large, la légende raconte que les sirènes vantaient les délices de nos harengs.