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« Eka metshetet pemeteteu », là où le crabe abonde – Partie III

Récit d’une semaine de pêche en pays innu.

Par
Jean Bourbeau
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« Eka metshetet pemeteteu », là où le crabe abonde est un récit publié en cinq parties. Pour tout lire, rendez-vous ici.

Un panorama sans nuage dénude les Chic-Chocs de la rive gaspésienne, la « barrière impénétrable » en langue micmaque. Nous avons rendez-vous au quai avec les gars de la shop pour peser notre collecte d’hier.

Le grondement incessant de l’usine de transformation de fruits de mer résonne sept jours sur sept. Puisque l’endroit offre un bon taux horaire et plusieurs postes à combler, les employé.e.s d’origine hispano-américaine y sont légion, indice de l’actuelle pénurie de main-d’œuvre d’une Côte-Nord vieillissante.

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Une fois traitée, la chair délicate et sucrée de nos crabes fera le régal de convives aisés sur les nappes blanches de New York à Tokyo. La demande internationale a fait de ce terroir boréal un luxe frôlant l’inaccessible. Réminiscence d’une époque où les fourrures innues habillaient les plus belles femmes du Sud.

Avec un quota fixé à 116 000 livres cette saison, nous sommes bien loin du double de jadis, mais à douze dollars la livre vivante, aucun capitaine de la 16 n’oserait se plaindre de la situation, d’autant plus que la ressource est étudiée et semble suffisamment abondante pour assurer sa pérennité.

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À écouter les pêcheurs converser entre eux, si le début est difficile jusqu’à présent, c’est à cause d’Ottawa et de son ministère divorcé du terrain. « Ils nous font sortir trop tôt! », dit l’un. L’éternel clivage entre les cravates et les bottes de caoutchouc.

Les grandes marées de pleine lune n’aident pas et l’âpreté de l’hiver a fait descendre les eaux du fleuve de quatre degrés par rapport à sa normale saisonnière. Norbert doit repenser à sa stratégie de traque.

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Nous reprenons la plaine liquide d’un bleu intraduisible. « Ça arrive trois, quatre fois par printemps, des conditions comme aujourd’hui, mon Jean », lance Junior en enfilant ses lunettes de soleil. Le reflet sur l’eau se transforme en mille écailles d’argent, petits miroirs brûlant volontiers le cuir de nos visages.

« Le crabe, c’est comme le caribou, ça migre en banc », m’instruit le commandant. Il faut donc le chasser dans ces fosses qui ne figurent sur aucune carte. Eka metshetet pemeteteu, là où le crabe abonde. Pemeteteu, crabe, prononcé « pé-met-che-tew », celui qui marche de côté.

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On envoie une vingtaine de cages à l’eau avant de poursuivre les levées en après-midi. Les premières à bord sont toutefois pleines de petits crabes de roche, indiquant qu’elles ne se sont pas logées sur les fonds sableux que notre gibier affectionne.

On s’aventure un peu plus au large, où les prises se remplissent de crabes épineux, cousins proches du fameux crabe royal de l’Alaska. Des « tabarnak d’épineux » géants peu agiles que l’on remet à l’eau.

On retrouve timidement la trace du crabe des neiges, mais avec cinq maigres pans, c’est une pêche qui déçoit Norbert, qui prend l’entière responsabilité en blâmant une erreur de GPS. Le travail rapporte peu jusqu’à présent, mais sous un soleil aussi éclatant, il n’en faut pas plus pour maintenir le moral des troupes. Aucun cri achabien ni de pression. On pêche, tout simplement.

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Le pont a cette aptitude à saisir la moindre miette de bon temps. On se met au défi avec des épreuves d’habiletés ou de force. On s’accroche au bras hydraulique qui nous hisse. S’agenouiller sur un oursin devient une munition à moquerie infinie.

Avant de fermer les volets pour la pénombre, la robe ondulée du fleuve se peint de vermeil sous un coucher de soleil pourpre. L’équipage est pour une rare fois muet devant l’indicible.

Norbert décide de rentrer un peu plus tôt, conscient qu’il faut revoir le plan de match. Empressés de revenir, nous nous échouons sur un banc de sable à l’entrée du port. Prisonniers d’une baie peu profonde, nous n’avons d’autres choix que celui d’attendre que la marée nous soulève pour lancer les cordages.

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Notre arrivée au quai surprend une date réfugiée dans un char. Baie-Trinité a besoin d’amour.

Levé au petit matin, Cao coud un filet éventré. Cao qui veut tout faire seul. Qui a peur de décevoir. Qui ne peut soutenir mon regard même s’il est le plus courageux des matelots. « Une vraie journée d’homme nous attend, m’annonce-t-il. On va déplacer quarante cages pour les relancer sur un territoire plus fertile. Après, on lève jusqu’à tant qu’on soit brûlé. »

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De gros flocons traversent la buée de ma respiration. Après tout, le crabe des neiges tire son nom du fait qu’il foisonne dans les refrains du faux printemps. Le S.J. Horizon, lui, puise ses origines d’un ancien propriétaire coaster de la basse Côte-Nord. « Ça porte malheur de changer le nom d’un bateau », m’éclaire Norbert.

Avant de lever l’ancre, on attend le retour d’Edward, qui passe une IRM à Sept-Îles. « Pour son cœur », dit son frère, sans plus. Ça explique les plaquettes vides de Coumadin qui traînent un peu partout.

Shane n’a pas passé la nuit au motel. Novice agissant comme un vieux marin avec une femme dans chaque port.

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Nous quittons malgré les caprices du climat. Lorsqu’aucune rive n’est visible, que le crabier vogue dans une solitude sans mer ni ciel, c’est nous qui sommes en cage. En jetant les casiers dans l’inhabité, on ne croise nul bateau, mais le vol agité de petits guillemots.

Natif d’un village où l’insécurité alimentaire est un enjeu, Shane aimerait mettre sur pied le premier élevage de caribou domestique au pays. Il m’explique le système de redistribution des chasses communautaires. Un animal entier va à chaque aîné.e. Un demi pour une famille et un corps pour une mère monoparentale. Entre 16 et 40 ans, les hommes ont la responsabilité d’aller dénicher leur dîner.

Soudainement, une corde se raidit sous nos pieds. « Pas la bonne balloune! », crie Junior. En lisant l’effroi sur son regard, tout l’équipage sent la gravité de l’alarme. « Tassez-vous! Baissez-vous! », ajoute-t-il. Une cage plonge dans les profondeurs de tout son poids tandis que ses gosses sont toujours nouées à la structure de l’embarcation.

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Norbert a le juste réflexe d’arrêter les moteurs pour éviter que le cordage fouette brutalement le pont et qu’il ne cède en catastrophe. On se relève les yeux écarquillés. La stupeur ne dure qu’un instant, vite remplacée par les rires usuels. Le cœur bat lentement dans la poitrine de l’Innu.

Derrière ses apparences de dur, Cao est amoureux. Après l’événement, il se cache pour envoyer un rapide selfie à sa douce. Loin de sa chaleur, il s’ennuie d’elle.

Venant prendre des nouvelles dans l’intimité de la tour de contrôle, Norbert me raconte qu’à ses 18 ans, alors que sa conjointe Kateri est enceinte d’Edward, il est tombé à l’eau, passant sous le bateau et ressortant loin du navire dans l’immensité ondulée. Sans grandes aptitudes de nage, il a été repêché de justesse avec une bouée au moment où sa salopette l’attirait doucement vers la noyade.« J’ai presque jamais pu connaître mon gars », dit-il, tournant nerveusement son jonc. Un morceau du passé qu’il me livre pour réitérer l’importance de la sécurité et du potentiel de malheur que l’on vient d’éviter.

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Sur le pont, nous forçons comme des chiens, trempés jusqu’aux os. Quarante cages sont effectivement levées, bouettées et relocalisées. Puis, sans aviser quiconque, Edward disparaît dans la cuisine. Tout s’arrête. Quelque chose cloche. Son stimulateur cardiaque vient de démarrer à la suite de l’effort physique. Un repos s’impose pour relaxer son pouls. Sans mot dire, on change de rôle pour pallier sa perte.

Malgré les turbulences du pont, on doit continuer. Les rats attendent leur ripaille, telles des bougies dans la nuit. Nous naviguons méditatifs sur les eaux « calmes en huile » de ce verger sous-marin. Des passereaux migrateurs, attirés par le halo du bateau, viennent virevolter comme des fantômes dansant sur l’obscurité.

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Après la neige, un brouillard de pirate nous serre dans son étreinte. Un décor propice aux confidences. Dans la cabine du capitaine, Norbert s’ouvre davantage. « Mon père est décédé quand j’étais très jeune, relate-t-il. J’ai quitté l’école en secondaire 2 pour élever mes sœurs. On peut dire que c’est l’instinct du pêcheur, mais des fois, je crois que c’est mon père qui me guide là où il y a du crabe. »

Son père fut victime d’un accident sur la 138, cette liaison qui enlève chaque année quelques vies. Le brouillard en aurait été la cause. « Chaque fois qu’on voit rien de même, ça vient me chercher », dit-il, égaré dans ses pensées, songeant à son fils au cœur précaire.

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Après cette journée déroutante, la routine des prochaines semaines consistera à collecter les cages repositionnées. Il y aura encore quelques ajustements, mais le gros du début de saison est complété.

Nous arrivons au motel juste avant le lever du soleil. Heureusement, Edward va mieux. Je m’endors dès mon entrée sous les draps, les bagues coincées dans mes doigts gonflés par le travail. Au réveil, même si mon annulaire droit ne plie plus et mes yeux sont beurrés par la fatigue, le labeur a tout son sens.

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Sentir le sol se dérober sous mes pieds. J’aurais cru que ça arriverait au large. Ce sera plutôt en ville.