La nouvelle vague

C’est toujours ça, un printemps. C’est le temps du rien, entre quelque chose et quelque chose d’autre.

L’actualité ne résiste pas aux cycles naturels. Des histoires comme des vagues, qui viennent et vont, qui nous frappent et qu’on oublie. L’actualité est une agitation permanente pour celui qui lui accorde une attention ; elle n’est qu’un bruit de fond inoffensif pour les autres.

Je suis toujours impressionné par la force des nouvelles. Une explosion qui rase une ville. Un génie qu’on couronne. Un avion qui disparaît. Des filles qu’on enlève. Un train qui brûle. Une cycliste qui meurt. Un gardien blessé au bas du corps. L’immédiat a besoin de chair humaine. Des images qu’on partage. Des titres de journaux gros comme les cris d’horreur. Des réseaux sociaux qui hurlent au loup puis se taisent, à la faveur d’une vidéo rigolote, puis hurlent à un autre loup.

Les vagues de l’information nous glacent les chevilles puis nous libèrent, dans le bruit adorable des coquillages qui roulent. Nous sommes saisis d’effroi, puis sereins. Saisis à nouveau, puis apaisés. Saisis encore et soulagés. Rien ne vient jamais corroder notre petite naïveté, en marchant le long d’un monde qui n’est jamais tout à fait le nôtre.

Nous avons besoin de nouveauté. Il semble que le passé a du mal à nous intéresser. Même le présent nous échappe. Il n’y a que l’instant. Le temps (t). Celui qui place le statut Facebook « posté à l’instant » en haut de l’échelle de la société, le même qui pousse celui « posté il y a 2 minutes » dans l’oubli.

Aujourd’hui, une vague plus grosse que les autres. Plus froide, aussi. Le Front National gagne les élections Européennes. Un parti encouragé par la gauche mitterrandienne dans les années 80, pour diviser le vote à droite. Un parti starisé par son truculent représentant Jean-Marie Le Pen, champion incontesté des débats télévisés des trente dernières années, puis remplacé par sa fille. Une bonne fille si l’on regarde les statistiques, puisqu’elle lance alors avec succès le grand chantier du décrassage du parti, avec une redoutable stratégie de dédiabolisation. Aujourd’hui, les travaux sont terminés et la boutique est ouverte. Le FN est aux Européennes. Mais pour quoi faire?

Une  petite visite sur le site web du Front National nous renseigne sur le sujet. Et à partir de là, je cite — je n’ai personnellement pas assez d’imagination pour écrire des trucs pareils.

  • Diviser par 20 l’immigration
  • Application de la priorité nationale
  • Suppression du regroupement familial — bon jusque là, rien de très nouveau pour un parti d’extrême droite, mais c’est là que ça commence…
  • Remise en cause des accords de Schengen sur la libre circulation des personnes : la France reprendra le contrôle de ses frontières
  • Renégociation de la Convention européenne des droits de l’homme
  • L’assimilation, via l’école notamment, doit redevenir la règle, et le communautarisme banni.
  • Que la France rétablisse la primauté du droit national sur le droit européen
  • Que la France retrouve la maîtrise de sa monnaie et de sa politique monétaire

Pour faire simple, les Français ont élu un parti anti-européen aux Européennes.

Mais qui se souvient?

Qui se souvient de papa, condamné trois fois pour coups et blessures et 18 fois pour ses propos, souvent injurieux ou négationnistes? Qui se souvient des « chambres à gaz, détail de l’Histoire »? Qui se souvient des « sidaïques qui mettent en cause l’équilibre de la Nation. C’est une espèce de lépreux »? Qui se souvient de « que faut-il que je fasse pour ne pas être raciste? Épouser une Noire? Avec le sida, si possible? » Qui se souvient que « l’occupation allemande n’avait pas été particulièrement inhumaine, même s’il y eut des bavures »? Qui se souvient des homosexuels « prétendant imposer leurs comportements déviants en modèle social normatif »? Qui se souvient des candidats FN posant devant le drapeau nazi, jusqu’à cette dernière affaire de mars dernier? Qui se souvient de Marion Maréchal-Le Pen, benjamine de la famille et plus jeune députée de l’histoire de la République française, posant fièrement avec un membre du GUD, un groupe néo nazi? Sacrée famille.

Pour faire simple, les Français ont élu un parti fasciste aux Européennes.

Tout le monde oublie tout. Jusqu’au pauvre Hollande qui se répète dans ses déclarations, aujourd’hui : « des leçons doivent être tirées ». Il y a quelques semaines, il déclarait après les élections municipales « le gouvernement doit tirer des leçons du scrutin». Mais les leçons, ce n’est pas la spécialité du Président qui préfère les spectacles d’improvisation. Ceci expliquant peut-être cela.

C’est la nouvelle vague. Un vieux FN porté par une femme moderne, séductrice et à l’écoute d’un électorat fatigué par la démocratie. Une leader qui ne ménage pas ses efforts pour cacher les racines haineuses de son parti.

Demain, tout sera effacé.

Demain, le bruit adorable des coquillages qui roulent.

Notre capacité d’oubli est proportionnelle à notre capacité d’indignation.

Les vagues viennent et vont. 

Aujourd’hui Marcel Côté est mort et Le Pen est encore vivant.

Ça fait deux mauvaises nouvelles d’un coup.

Note: l’image ci-haut provient de la campagne FN Jeunesse

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