Simon Van Vliet

La naissance du « Mile-Ex » ou l’échec de l’urbanisme

Quand les pelles mécaniques avancent beaucoup plus rapidement qu’un Conseil municipal.

On s’inquiète beaucoup, depuis quelques semaines, de l’avenir des ateliers d’artistes du très branché «Mile-Ex». Le fait est qu’on aurait pu intervenir il y a longtemps pour éviter de laisser le redéveloppement de ce quartier entre les mains des promoteurs qui menacent de faire des artistes les plus récentes «victimes du développement immobilier».

Des artistes ont commencé à s’installer dans les anciennes usines du secteur Marconi-Alexandra dès le début de la désindustrialisation de cet ancien quartier manufacturier, dans les années 1990 (photo de l’intérieur du 202 Saint-Zotique Ouest en 1992. Courtoisie de Frances Foster.)

Au début des années 2000, Marconi-Alexandra, mieux connu aujourd’hui sous l’appellation en vogue «Mile-Ex», était un quartier déstructuré, peu attrayant et en pleine désindustrialisation.

C’était bien avant l’arrivée du bar Alexandraplatz ou du restaurant Manitoba, qui contribuent aujourd’hui à faire de ce quartier une destination courue tant par les yuppies à la recherche d’un condo que par les hipsters amateurs de food trucks. Il y a 20 ans, ce n’était pas encore le «quartier des architectes», et les condos «de prestige» (ou de carton-pâte, c’est selon) n’avaient pas encore commencé à y pousser comme des champignons.

Le Big Plan

En 2008, l’arrondissement de Rosemont – La Petite-Patrie semblait enfin prendre la mesure des problèmes de cet ancien secteur manufacturier. Dans son plan d’urbanisme, l’arrondissement disait vouloir s’attaquer à l’enclavement historique et aux problèmes de cohabitation entre les fonctions résidentielles et industrielles du quartier.

Si on prenait alors acte du potentiel de revitalisation du secteur, on faisait bien peu de cas des préoccupations exprimées par la population locale depuis le début des années 1990, notamment quant au manque flagrant de commerces de proximité, et à l’absence d’espaces verts ou de logements sociaux.

Au même moment, l’ancienne gare de triage d’Outremont, qui borde l’Ouest du secteur, amorçait une grande transformation. L’Université de Montréal avait décidé d’y construire un nouveau campus. L’effet spéculatif de cet immense chantier s’est fait sentir presque immédiatement dans Marconi-Alexandra: les promoteurs immobiliers ont sorti les pelles mécaniques et mis en chantier des centaines de condos.

De quartier industriel à quartier techno

Le résultat était prévisible: ce qui était en grande partie un quartier de locataires à faible revenu est devenu un quartier de propriétaires de classe moyenne-élevée. Une étude menée par le professeur Ted Rutland de l’Université Concordia, en collaboration avec le Comité logement de la Petite-Patrie montre comment, en 10 ans à peine, une «classe créative» aisée et éduquée a remplacé la population ouvrière à faible revenu, souvent immigrante, installée de longue date dans le quartier.

La menace qui pèse maintenant sur le maintien dans le quartier des ateliers d’artistes abordables n’est que la suite logique du processus d’embourgeoisement, qui semble complètement hors de contrôle depuis que la bulle de l’intelligence artificielle a commencé à gonfler.

La «cité de l’intelligence artificielle», premier complexe regroupant des entreprises du secteur, est d’ailleurs née après qu’un projet de transformation d’une ancienne usine textile en condo ait avorté.

Le chant des bulldozers

Comme le plan d’urbanisme de 2008 avant lui, le plan de développement urbain, économique et social pour les abords du nouveau campus Outremont de 2013 a rapidement été dépassé par la réalité du développement immobilier dans le secteur.

L’Office de consultation publique de Montréal avait d’ailleurs soulevé en cours de route de sérieux doutes sur la pertinence d’un processus que les promoteurs immobiliers semblaient ignorer complètement.

En 2013, le promoteur immobilier Olymbec a rasé du jour au lendemain (et sans permis) une friche établie sur une emprise ferroviaire du Canadien Pacifique. La Ville envisageait de transformer le terrain en parc… depuis 1992! (photo : Simon Van Vliet)

Alors que le bulldozer du progrès continue à avancer, la Ville semble toujours être à sa remorque. Réussira-t-on à empêcher que la bulle spéculative de l’intelligence artificielle ne chasse maintenant les artistes qui pensaient avoir trouvé ici un refuge face à l’embourgeoisement galopant du Mile-End?

Chose certaine, si rien n’est fait, les artistes seront expulsés du quartier, comme les locataires à faible revenu avant eux, et comme les milliers d’ouvrières et d’ouvriers du textile dont les emplois ont été délocalisés dans les années 1990-2000.

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