La naissance de Mado Lamotte

Du Poodles au Cabaret Mado, la drag queen (et son géniteur Luc Provost) en a long à raconter.

Dans cette nouvelle série, URBANIA s’intéresse à la naissance d’un…projet, d’un personnage, d’un film, d’une idée, de tout ce qu’on connaît comme si on avait toujours vécu avec, mais dont les origines nous sont mystérieuses. Soit parce qu’on est trop jeunes pour s’en rappeler, soit parce que personne ne le sait encore. Aujourd’hui, on raconte la naissance de Mado Lamotte, la drag queen la plus aimée et la plus populaire du Québec.

Alors qu’il était en théâtre à l’UQÀM, Luc Provost s’amusait avec son meilleur ami Olivier à sortir déguisés dans les bars. Sortir était une fête. Chaque soir était un prétexte pour enfiler un costume extravagant acheté à la dernière minute dans une friperie.

Un soir, le bar Poodles organise la soirée Business Women Convention/Convention des Femmes d’Affaires où toute la clientèle devait respecter le thème. Luc s’y présente avec un look de secrétaire : robe bleu poudre, bandeau et perruque qu’il avait empruntés à la boutique où il travaillait. Avec une banderole Secrétaire de l’année 72 en bandoulière, il joue l’assistante de son complice Olivier. Ensemble, ils ne décrochent jamais de leurs rôles ce qui amuse tous les convives. L’établissement n’est pas insensible à son charisme. Il leur offre donc de faire quelques prestations de 15 minutes en échange de 30$ et d’alcool à volonté. Luc y performe en drag du Marilyn Monroe, du Michèle Richard et du Michel Louvain.

 

«On n’avait pas de prénoms. On voulait s’appeler les Vulva Queens mais le bar ne voulait pas. On a choisi Lamotte qui revient au même, en plus poli. Olivier et moi sommes devenus les Sœurs Lamotte.»

D’où vient le prénom de Mado? À l’époque [je m’excuse Mado d’avoir utilisé le mot «époque»!], il y avait des publicités de Weight Watchers à la télévision (en couleur, là!). Une de ces publicités mettait en vedette une Madeleine à la voix agressante. Luc est capable de l’imiter et s’inspire du prénom Madeleine pour devenir Mado. Mado Lamotte commence à voir le jour.

À l’université en théâtre, Luc n’accédait jamais aux personnages qu’il désirait jouer. Trop petit, il ne pourrait jamais toucher à des rôles principaux. «C’est difficile de jouer Roméo quand Juliette est plus grande que toi.» Comme on ne lui offrait que des rôles d’arrière-plan, il a compris que Mado deviendra son personnage de théâtre à lui. Il la traite comme tel. Il lui assigne une personnalité différente de la sienne, des goûts, des opinions, ainsi qu’une ancienne vie.

Les premières années de Mado Lamotte sont un peu comme l’enfance du personnage. Une petite morveuse qui dit tout ce qu’elle pense : «On faisait dur comme le câlisse!»

Ses soirées au Pooddles ont duré un an, jusqu’à la fermeture de l’établissement. Les soirs qu’elle n’animait pas, elle était invitée à danser sur des cubes pour 25 $ par soir, alcool à volonté inclus. C’est ainsi qu’elle se fit remarquer par le propriétaire du bar Le Lézard qui l’engage pour devenir sa cigarette girl. Petit à petit, Mado finit par animer les soirées Les Mardis Interdits. Les sœurs Lamotte sont à la barre de cette soirée éclectique. «Bar gai, bar straight, ça n’existait pas dans le temps. Les soirées étaient peuplées de straight, gay, bi, trans et autres bibittes pas claires. Il n’y avait pas encore les étiquettes qu’on a aujourd’hui.»

Les légendaires soirées Bingo à Mado ont ensuite suivi. «Au début, c’était totalement improvisé, c’était trash.»

Le mot drag queen n’existait pas encore à l’époque. À l’instar de Lady Bunny au bar Pyramid de New York, Mado était un personnage du Village, comme Madame Simone par exemple. Certaines émissions télévisées voulaient la présenter comme étant un travesti, un terme rejeté catégoriquement par Luc : «Nenon, tu vas insulter tous les hommes qui aiment se déguiser en femme».

Au même moment, RuPaul devient populaire aux États-Unis avec son hit Supermodel. Lors de ses tournées médiatiques, RuPaul popularise l’expression «drag queen», que Mado attrape au passage.

Mado était loin de faire l’unanimité. «Les prudes me détestaient… Cousineau, Petrowski, Bombardier… mais aujourd’hui elles m’adorent. Je recevais aussi des messages comme quoi j’étais une honte à la communauté gaie.»

«Les prudes me détestaient… Cousineau, Petrowski, Bombardier… mais aujourd’hui elles m’adorent. Je recevais aussi des messages comme quoi j’étais une honte à la communauté gaie.»

Mado devient DJ, animatrice et promotrice des mardis au Skypub. «Je pouvais faire mon salaire hebdomadaire en une seule soirée. C’est là que j’ai compris que je pourrais en vivre toute ma vie. Sauf que les conditions n’étaient pas idéales : tout le monde était trop saoul, le DJ s’en fichait et je ne pouvais faire que des 10 minutes ici et là.»

Malgré tout, le Bingo à Mado se promène à travers la province. Mado goûte au luxe de ne pas avoir à faire tout toute seule. Les salles ont des techniciens qui s’occupent d’elle et du spectacle. Lorsqu’elle retourne à ses soirées dans les bars, « c’est comme passer du gâteau des anges à des biscuits secs »

Coup de chance : quatre entrepreneurs l’approchent pour ouvrir le Cabaret Mado! «Ça va être mon théâtre! Je vais faire ce que je veux!  Je n’aurais plus besoin de m’obstiner pour avoir une augmentation.»

Bien que son meilleur ami Olivier ait pris sa retraite quelque temps après l’ouverture du cabaret, Luc et Olivier sont encore des amis après toutes ses années! Luc parle de cette amitié profonde avec passion. Olivier, qui fait sa sœur Nicole Lamotte, remonte sur scène une ou deux fois par année lors d’évènements spéciaux.

Le Cabaret vient de fêter ses 15 ans et Mado, ses 30 ans de carrière. C’est pas rien!

QUESTION BONUS : Pourquoi il n’y a pas de Mado’s Drag Race à la télévision comme il y a RuPaul’s Drag Race aux États-Unis?

«Aucun producteur ne paiera le gros prix pour une émission qui ne pourrait durer que deux saisons ici. Le bassin de drag queens potentielles ici est trop limité comparé aux États-Unis.»

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