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Une tranche de pain au levain avec de l’avocat, des radis magenta finement coupés à la mandoline et des micropousses. Un bol de nouilles soba avec des légumes en julienne, des edamame et du tofu mariné coupé en petits cubes dodus. Une salade de radicchio, fenouil et orange sanguine parsemée de crumble au sésame.
Les créateur.ices de contenu bouffe d’ici qui privilégient une approche « santé » (je mets ça entre guillemets) comme Margaux Food ou Dash of Honey carburent au contenu coloré et aux assiettes bien balancées. Pour bien manger, il faudrait choisir des aliments frais, colorés, variés. Le simple spag de soir de semaine n’est plus assez : pour maximiser les nutriments qu’on ingère – et, par ricochet, leurs bénéfices sur notre santé –, il faudrait y ajouter un accompagnement de légume vert sauté, une bonne poignée d’herbes fraîches, et, pourquoi pas, un peu de ricotta fraîche.
Mon feed Instagram est rempli de ces assiettes colorées qui, franchement, donnent envie d’aller faire un tour au Marché Jean-Talon, panier d’osier à la main, histoire de récolter des produits de saison pour se concocter une recette aussi savoureuse que nutritive.
L’affaire, c’est qu’au moment où j’écris ces lignes, l’hiver n’est pas terminé. Les beaux légumes de printemps ne sont pas encore arrivés sur les étals. La vérité, c’est que les produits locaux sont encore moches et un brin poilus : panais, céleri-rave, betteraves… si je veux manger localement, je suis mieux de miser sur un bouilli que sur un crudo de pétoncles, mettons.
Et franchement, je pense que ça me donnerait l’impression que, nutritivement parlant, je passe à côté de quelque chose. À force de voir ces assiettes-là, j’ai l’impression que bien manger, ce n’est plus seulement une question de santé : c’est une question de standard.
Depuis quand bien manger est devenu « manger beau » ?
J’ai appelé Laurence Godin, professeure en sociologie de la consommation et de l’alimentation à l’Université Laval, pour lui poser la question. « C’est pas nécessairement très neuf comme tendance, mais c’est sûr qu’avec les réseaux sociaux, le « manger beau » a pris plus d’importance. Collectivement, on est dans une phase de rebranding du manger santé », m’explique-t-elle.
Ce n’est donc pas juste les créatrices de contenu bouffe et les filles qui font des smoothies en habit Lululemon qui nous partagent le plaisir sans bornes (lol) que peut nous procurer une salade de carottes. Ce sont aussi les acteurs de la santé publique et les nutritionnistes.
« Il y a une prise de conscience des limites des campagnes de santé publique telles qu’elles ont été déployées jusqu’à récemment », poursuit la sociologue.
Le fameux Guide alimentaire canadien de mon enfance, avec ses quatre groupes alimentaires chiffrés, était assez dur à suivre pour le public. Qu’est-ce que ça veut dire, au fond, 8 portions de fruits et légumes par jour ? Qui prend le temps de calculer ça ? Et surtout, est-ce qu’un V8 compte encore pour une portion ? (J’en doute).
« Ça a eu un succès somme toute limité », avoue Mme Godin, qui croit que la tendance du « manger beau » répond exactement à ce besoin-là : changer le discours autour de la saine alimentation en le rendant simple à adopter, bon en bouche et, qui sait, peut-être même un peu sexy.
Si je comprends bien, la démocratisation est vraiment le nerf de la guerre, ici. Plutôt que de nous parler de chiffres, on nous vend une image : des assiettes débordantes de légumes et d’aliments entiers. « On veut nous démontrer que le meilleur repas qu’on puisse avoir, c’est celui du beau repas coloré », renchérit la sociologue.
Mais est-ce que l’esthétique nous éloigne, en fait, des vrais critères nutritionnels ? « Si on se met à se concentrer sur les radis melons parce qu’ils sont magnifiques, peut-être qu’on va oublier la valeur des carottes, des navets, puis des patates », ajoute Mme Godin.
Plus j’y pense, plus je me questionne sur la pression que peuvent mettre les fameux bols de grains remplis de légumes cuits de trois façons différentes sur les pauvres mortels comme moi qui font du 9 à 5.
J’ai appelé Anne-Julie Tessier, professeure adjointe au Département de nutrition de l’Université de Montréal et chercheuse en nutrition, pour en discuter. Anne-Julie me semblait être la meilleure personne pour répondre à mes questions : elle vient tout juste de publier Mange ta vie, un livre de recettes qu’elle a co-écrit avec la comédienne et créatrice de contenu Catherine St-Laurent.
Vus comme ça, les aliments ordinaires semblent élevés au rang de trésors nationaux.
Coudonc, est-ce que l’esthétisation de la nourriture serait en fait la plus grande invention du XXIe siècle ?
Anne-Julie pète ma balloune assez rapidement. « D’un point de vue purement biologique, notre corps ne se soucie pas de la présentation de notre assiette. Nos cellules ne font aucune différence entre une carotte coupée en julienne ou une carotte coupée en vitesse un mardi soir », me dit d’entrée de jeu la chercheuse. « Mais le beau crée l’appétit, qui, lui, contribue aussi au plaisir de manger », poursuit-elle.
Reste que quand je feuillette Mange ta vie, je suis rapidement prise par une forme d’angoisse. Il y a beaucoup d’infos à assimiler, et je commence à me demander comment m’assurer de cocher toutes les cases quand je prépare à souper avec un enfant qui crie en arrière de moi que « le brocoli, c’est pas bon ».
« C’est tout le temps plus simple qu’on pense », résume la chercheuse.
Il y a quand même des écueils à la mode des beaux potages.
À force de voir ces images-là, on ne se demande plus seulement quoi manger. On se demande à quoi on devrait ressembler.
La nutritionniste recommande de viser des substitutions plutôt qu’un grand remplacement. Changer du pain blanc par du pain d’avoine, puis par celui de blé entier. Ajouter quelques brocolis surgelés à côté de notre duo poulet-patates. Rien de fou. Essayer de cuisiner avec des pois chiches de temps en temps, voir.
Ce soir, ma mère amène de la sauce à spag pour mettre dans des macaronis gratinés. Ma fille adore ça. Il y aura des légumes dedans, mais ils ne seront pas coupés à la mandoline, ni disposés en dégradé de couleurs.
Parce qu’à force de vouloir manger beau, on oublie parfois que manger, c’est aussi juste ça : nourrir son monde, comme on peut, avec ce qu’on a.
Une étude a d’ailleurs démontré que de voir du contenu qui met en valeur certains aliments, notamment des fruits et des légumes, peut influencer positivement les comportements alimentaires. Vu de même, l’esthétisation de notre lunch serait donc une bonne chose.
Voir cette publication sur Instagram
Catherine est exactement la personne que j’ai en tête quand je parle des créatrices de contenu bouffe qui misent sur les produits frais et de saison. Comme ses inspirations américaines Molly Baz ou Hailee Catalano, deux pionnières du genre, Catherine semble cuisiner simplement, au gré des saisons ou de ses inspirations. En s’associant à une nutritionniste comme Anne-Julie, la créatrice de contenu fait le pont entre l’hédonisme d’Instagram et les nouvelles prescriptions en matière de nutrition des instances de santé publique. Son contenu donne vraiment envie de bien manger – et laisse croire que c’est assez simple de le faire.
Dans Mange ta vie, les sections du livre sont divisées selon différents aspects de notre santé : musculaire, cognitive, mentale… Anne-Julie nous y présente un état des lieux de la recherche en nutrition dans chaque domaine. Toutes sont illustrées par des photographies de type « nature morte » mettant en scène de manière légèrement dramatique les aliments à privilégier pour favoriser notre bonne santé. Ainsi, une mosaïque de fromage, bette à carde et pain de seigle savamment empilés présente la section « Santé mentale ».
« La nutrition, c’est une science. C’est complexe, mais ça n’a pas besoin d’être complexe dans notre quotidien », m’explique Anne-Julie. « Les grandes lignes n’ont pas vraiment changé », poursuit-elle. Selon elle (et selon le Guide alimentaire canadien), la moitié de notre assiette devrait être composée de fruits et légumes. Le reste devrait être divisé équitablement entre des grains entiers et des protéines. Ah, et de privilégier les huiles végétales. En gros, canola is better than beurre. C’est pas mal ça, dans le fond.
Sur Instagram, par exemple, les recommandations nutritionnelles se traduisent par des images léchées (les fameuses assiettes colorées), qui, au fil du temps, mettent en place une norme esthétique. Les créatrices de contenu qui s’adonnent à la confection d’assiettes arc-en-ciel ont souvent le même profil : ce sont des filles jeunes, blanches, minces et en santé. Plusieurs cuisinent d’ailleurs en vêtements de sport. Sans trop le vouloir, on associe ces assiettes à des corps — et pas n’importe lesquels. Des corps jeunes, minces, en forme.
Bien sûr, tout ça peut être lié à de l’insatisfaction corporelle et le développement de troubles alimentaires, surtout chez les femmes. « C’est sûr que les représentations de l’alimentation, les représentations du corps et les représentations du genre, ça va main dans la main », m’explique Laurence Godin. « Le risque, c’est toujours qu’une rigidité se développe », poursuit-elle.
En dehors de ça, il faut se rappeler que « manger beau », c’est avant tout une question de moyens financiers et de temps, pas juste de volonté ou de littératie alimentaire. On parle beaucoup de motivation et de discipline, mais beaucoup moins du fait que cuisiner comme sur Instagram demande du temps, de l’espace, et souvent un certain confort économique. Ce n’est pas seulement une habitude : c’est une capacité. « La tendance essaie aussi de nous convaincre que c’est facile à faire », affirme Mme Godin. Et avoir du temps, on le sait, relève du privilège. « Il y a une simplicité apparente, mais ça ne veut pas dire que cette simplicité-là s’accorde avec les contraintes du quotidien », poursuit-elle.
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Anne-Julie reste optimiste. « Mange ta vie a pour but de donner de l’information et d’éduquer. Il ne faut pas se laisser intimider par sa beauté. On peut aller trouver ce qui nous convient selon nos goûts, nos préférences, notre budget, tant qu’on essaie de suivre ses grands principes », ajoute Anne-Julie, qui est maman de deux enfants en bas âge et qui, comme tout le monde, manque de temps pour cuisiner. Comme tous les nutritionnistes, son objectif est de nous encourager à faire des micro-changements dans notre alimentation pour que, collectivement, on vive plus vieux – et plus en santé.
Dans un de mes romans favoris, La jeune fille à la perle, une domestique classe les légumes qu’elle coupe pour la soupe en gradation de couleurs. Ainsi, les betteraves côtoient les carottes, suivies des oignons jaunes, rangés près des navets. Le peintre Vermeer, protagoniste du récit, remarque le geste et en conclut que ladite domestique possède une sensibilité esthétique accrue. Plus tard, elle deviendra sa muse. « Les couleurs jurent entre elles, Monsieur, quand elles sont mélangées », répond-elle quand l’artiste lui demande pourquoi elle s’est donné tout ce mal.