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Dans la nuit du 29 au 30 avril 2018, j’ai été réveillée par les cris d’un gars qui se faisait poignarder. Je savais pas que c’était ça que j’entendais, alors je me suis rendormie. Le lendemain, il y avait un périmètre de sécurité sous ma fenêtre. Il était mort.
On est le 2 avril 2026. Il est deux heures de l’après-midi, je vais écrire au café Nadia, un bar du quartier Hochelaga qui diffuse du sport féminin.
Mais cette chronique ne portera que sur l’événement qui a eu lieu le 2 avril 2026.
Esquisse de Dominic Lessard
— Euh, oui, il y a un gars mort dans la rue.
Je m’entends prononcer ces mots-là et une sensation d’absurdité m’envahit. On dirait que c’est une blague, que je leur mens.
— Où êtes-vous ? Êtes-vous en sécurité ? Voyez-vous quelqu’un autour qui aurait pu lui faire ça ?
La police me prend au sérieux, ne rit pas.
— Je, au coin Dézéry et Ontario. Non, personne. Un passant.
Je m’éloigne du corps en réalisant que si quelqu’un l’a attaqué, la personne est peut-être encore là.
— Êtes-vous certaine qu’il est mort ?
Sa bouche est entrouverte. J’ai l’impression qu’il respire. Un autre passant le voit et s’accroupit près de lui. Je recule encore.
—Savez-vous qu’est-ce qui aurait pu causer sa mort ?
Ses espadrilles blanches sont maculées de sang. Je lève la tête. Il y a un balcon au deuxième étage de l’immeuble qui nous surplombe.
— Il s’est peut-être jeté en bas de chez lui…
Mon ami Dave a déjà fait ça. Il voulait savoir ce que ça ferait. Ça a fait qu’il s’est cassé les chevilles. Mais il allait assez bien, somme toute. Mieux que ce monsieur-là.
— On. Il faudrait, des, des compresses, quelque chose pour le sang, dit le policier.
Il a l’air troublé.
— Oui.
Si un jour j’arrête d’écrire, rappelez-moi de ne jamais devenir enquêteuse. Je ne comprends pas souvent ce qui se passe.
— Tu peux rentrer chez toi, fini par me dire la policière.
Je fixe le trottoir tout le long de ma marche. C’est la deuxième fois que je me retrouve près d’un homme poignardé. J’imagine que, quand tu commences à voir les sombrals, ça arrête pu.
Impossible que je dorme chez moi ce soir. Je passe chercher ma chienne et je vais chez mon amie Aileen , qui vit avec mon ex, appelons-le Kassovitz parce qu’il a grandi dans la banlieue parisienne.
— Au moins, si les gens se mettent à se poignarder dans rue, ça va peut-être freiner la hausse des loyers, dit Aileen avant d’aller coucher son flo.
Kassovitz s’approche de moi et me flatte la tête.
— Tu lui as peut-être sauvé la vie.
Lui aussi a déjà vu les sombrals. On a ça en commun. Kassovitz et Aileen finissent par aller se coucher. Je reste sur le divan. Je fixe le plafond, je vois encore les viscères. Je pense à la victime. J’espère qu’il va s’en sortir. À un moment, Aileen se lève pour aller aux toilettes. Quand elle sort, elle me demande :
— Ça va-tu, Pierrot ?
—Je veux un chum, je chigne.
— Moi aussi, merde.
Elle s’asseoit à côté de moi sur le divan. Elle sort son téléphone.
— Des fois, quand je fais de l’insomnie, je checke le monde sur Hinge.
Elle me prête son cell. Je fais défiler les visages.
— J’aimerais ça, quelqu’un qui m’aiderait avec mon enfant, dit Aileen. Qui irait le porter à la garderie des fois, qui passerait l’aspirateur, qui ferait de la bouffe de temps en temps, qui serait capable de lui brosser les dents le soir quand je suis trop morte pour le faire. Je te jure, Pierrot, si tu vas pas bien, imagine que t’as un enfant, que tu t’en occupes tout seule, pis après, enlève l’enfant de l’équation, pis tu vas aller fucking bien.
Je réfléchis.
— Je pourrais avoir un bébé.
Aileen appuie sa paume contre son front.
— Non, non. J’ai pas dormi depuis trois ans. Je te prête le mien si tu veux.
Elle prend mon téléphone et télécharge Hinge.
— Tiens, change-toi les idées.
On me crée un profil. Je choisis une photo de moi déguisée en clown dans un club échangiste. Je pose à côté d’un bac de dildos. Dans ma description, j’écris : « T’es-tu un grille-pain ? Parce que si oui, je prendrais mon bain avec toi ». Je ne veux pas donner mon vrai nom, alors je dis que je m’appelle Janis, que je suis née en 1943. Je coche que je veux un enfant. Avec Aileen, on épluche des profils jusqu’à ce qu’on cogne des clous.
Donc, si, un jour, vous trouvez un homme poignardé dans la rue, voici l’after care que je vous recommande : allez voir votre amie mère monoparentale (elles sont souvent chez elles le soir), faites-vous flatter les cheveux par le plus gentil de vos ex, et téléchargez Hinge.
Le lendemain, Kassovitz dépose des tasses remplies de café sur la table. Aileen, les yeux encore fermés, tient un petit pot avec un caca dedans. Elle le vide dans la toilette. Son enfant court tout nu dans le corridor, il étampe ses mains sales dans ma face. Kassovitz lit les nouvelles sur son téléphone.
— C’est une femme qui a attaqué ton dude.
Il lit l’article à voix haute.
« D’après les informations obtenues par les policiers, l’agression aurait eu lieu après qu’une altercation entre les deux individus a dégénéré. »
Je m’étouffe presque avec ma gorgée de café.
— Wow, je crie. C’est une femme qui a décidé que la prochaine à mourir, ça serait pas elle !
— Il faut tous faire sa part pour baisser le nombre de féminicides au Québec, répond Aileen derrière la porte de la salle de bain.
L’enfant grimpe sur moi. Je lui fais faire l’avion.
— Vous savez pas ce qui s’est passé, dit Kassovitz. Attention de ne pas faire de raccourci intellectuel. Il y a des hommes qui vivent de la violence domestique aussi.
Kassovitz a toujours raison. C’est pour ça qu’on est pu ensemble.
— Je ne sais pas quoi faire pour que les hommes arrêtent de nous tuer, dit Aileen en fourrant des draps dans la laveuse.
Heureusement pour moi, je n’ai pas de chum.
— Il faut normaliser de poignarder nos assassins, reprend Aileen.
— Ouais ! Il faut que tout le monde se rappelle que c’est une réponse qui existe. Quand un homme attaque un autre homme, il sait qu’il court le risque de se faire tuer.
Il faut que les hommes aient peur de se faire tuer quand ils nous attaquent aussi.
— Faites juste attention à ne pas être aveuglées par la haine, dit évidemment, Kassovitz.
L’enfant disparaît derrière la porte de la salle de bain.
— Mais c’est l’inverse qui se passe en général, dit Aileen, le problème, c’est que le patriarcat possède la plus puissante des armes : l’amour.
L’enfant renverse une bouteille de parfum à terre. Aileen prend une grande inspiration. Elle va chercher une moppe. Je ne pense même pas à l’aider, et je poursuis.
— Poignarder un homme quatre fois plus fort que toi qui essaye de te tuer, c’est valide en crisse comme réponse. Pis j’aime mieux qu’une femme fasse ça plutôt qu’elle meurt.
— Tu manques de nuances. Tu sais pas ce qui s’est passé.
— Je manque fucking pas de nuances.
Je manque parfois de nuances. Alors, j’aimerais passer le micro à mon amie Stéphanie Vallée qui, elle, déborde de sagesse, en plus d’avoir travaillé dans des centres de femmes une grande partie de sa vie.
Crédit : Stéphanie Vallée
Il faut qu’on commence par aimer les femmes.
Avant de connaître Stéphanie Vallée, je ne savais pas que ça existait, un centre de femmes. Celui dans Hochelaga, c’est La Marie Debout. On y va pour se faire un réseau, acquérir des habiletés, avancer des projets ou juste pour chiller. C’est aussi un endroit qui peut accueillir des femmes prises dans des relations toxiques, mais qui n’ont pas encore l’élan de partir.
J’avais promis que je ne parlerais que de l’événement du 2 avril 2026. J’ai encore trop écrit.
Continuez de ne pas mourir, les filles. Par n’importe quel moyen.
J’ai passé l’automne à écrire au Pit (Westminster Hotel de Dawson City), et l’hiver à écrire au Nadia. En mai, le café Nadia a fermé ses portes subitement, laissant l’équipe sous le choc et, deux semaines plus tard, le Pit a été emporté par les flammes. Ça me donne envie d’écrire au siège social de General Dynamics, la société québécoise qui fournit des munitions à Israël.
Je rejoins Catherine au Nadia. On jase. T’écrirais-tu si t’étais bien dans ta peau ? J’ai l’impression que ça prend un village pour s’occuper de ma tête, une brigade comme dans le film Les Furies, l’as-tu vu ? La scène du marteau dans la vitre, c’est jouissif. J’ai pas dormi de la nuit. Moi non plus. Je rêve d’écrire de la poésie. Moi aussi. On écrit côte à côte. Elle quitte avant moi, vers 17 h. Je persiste, droguée à la caféine et l’urgence de finir le manuscrit de plus en plus fleuve sur lequel je bûche depuis des années. Je me demande comment va réagir Alexie, mon éditrice, quand je vais lui annoncer que je n’ai pas réussi à couper cent pages, comme elle me l’a conseillé. Que j’en ai malheureusement rajouté mille de plus. Je lève les yeux vers les écrans où les femmes les plus persévérantes de la planète s’affrontent au tennis, au volley-ball, au basket. Mon cerveau les absorbe. Et je replonge. Selon le film La Matrice ou Husserl, on devient ce qu’on perçoit. La cuillère n’existe pas en dehors de ta conscience. Fa’que ça voudrait dire que plus on donne de l’attention aux femmes puissantes, plus elles existent. J’aime ça, écrire au Nadia. J’aime que ma psyché soit bombardée d’images de femmes fortes, en shorts et en sécurité. C’est thérapeutique. C’est politique. Pis, c’est le plus proche que je vais jamais être de faire du sport.
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Il est 20 h 13, le 2 avril, quand je m’avoue vaincue pour la journée. Je clique sur le pictogramme de disquette mauve en haut à gauche de mon document Word, et j’enregistre. Est-ce que la Gen Z sait que le pictogramme représente une disquette ? Si elle le sait pas, qu’est-ce qu’elle voit, au juste ? Je sors du Nadia, encore étourdie de mes six cafés sur estomac vide, de mes nuits blanches infinies, de mon roman-de-mille-pages-mais-en-a-t-il-seulement-une-de-bonne ? Je vois un homme mort. Un homme à plat ventre dans une flaque rouge. Je regarde autour. On dirait que je suis la première à le voir. Ses yeux ouverts ont pu de lumière, son visage est éclaboussé de sang. Je vérifie que je ne suis pas en train d’interrompre le tournage d’une émission, genre Unité 9. Il n’y a pas de caméras, pas de rubans jaunes. Un piéton marche en direction du cadavre et tourne le coin. Est-ce qu’il l’a vu ? J’appelle le 911. J’évite en général d’appeler la police sur les vivants, à cause de leur tendance à les tuer, mais comme le gars a l’air déjà mort, il ne risque rien.
Une première voiture de police arrive. Le policier qui en sort a l’air jeune, peut-être vingt-quatre ans. Il voit le cadavre, court, se penche, le retourne. Les viscères roulent sur l’asphalte. Je m’approche. J’ai de la compassion. Tu te sens obscène quand tu te vides de ton sang en public, dans un endroit où tu n’oserais même pas pisser, te fouiller dans le nez ou replacer tes bobettes. Soudain, tu es là, incapable de bouger, ouvert, en train de salir l’asphalte avec des morceaux de toi-même. Je me demande encore si c’est réel.
Je rentre dans le Nadia, j’explique la situation à la barista. Elle ne comprend pas. J’ai beau lui expliquer plusieurs fois de suite : « Il y a un dude éventré dans la rue, ça prend des serviettes. Vite ! Vite ! Débuzze. » Je me vois en train de taper des mains devant son visage. Mais c’est comme si je parlais un autre langage ou comme si je lui disais : « Il y a une licorne qui vole au-dessus de nos têtes. Elle a besoin de pommes, sinon elle va mourir ! » Ce n’est pas de sa faute. Elle a figé. Elle ne s’est pas levée ce matin-là en se disant que c’était possible, un homme éventré devant le Nadia. Je finis par abandonner quand deux autres voitures de police arrivent sur les lieux. La barista m’avait donné une napkin. Je la laisse sur le comptoir et je sors. Dehors, une policière prend mon témoignage. Je suis inquiète pour la victime. La policière me rassure. Me confirme que le gars ne s’est pas pantoute jeté en bas d’un immeuble et qu’il est zéro mort. Il a été attaqué avec un objet contondant et il va être correct.
Je m’éffoire dans le divan. L’enfant d’Aileen tire sur les oreilles de ma chienne qui se laisse faire. Il y a des gouttes de sang sur mes Crocs. J’enlève mes vêtements souillés de la journée. Kassovitz me lance un pyjama et un sac de couchage. Puis, Aileen et moi, on brosse de force les dents de l’enfant, détruisant tout ce qu’elle tente de lui apprendre sur le consentement depuis sa naissance. Je lui lis une histoire, une compétition entre une auto de course rouge et une auto de course verte. L’enfant s’endort. L’auto rouge gagne.
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Je me rappelle le matin du 6 janvier. Je débattais avec Kassovitz sur l’utilisation du mot « bitch » dans les tounes de rap. J’ai ouvert mon téléphone, et sur le groupe Hochelaga mon quartier, j’apprenais qu’une voisine — elle ne vivait pas très loin de chez moi — venait de se faire assassiner par son chum. Elle s’appelait Tatjana Désir, elle avait mon âge. C’était le deuxième féminicide de l’année, pis ça faisait même pas six jours que j’avais vomi plein de porto dans mon lit en écoutant le Bye Bye. Alors que j’écris ces lignes, on est le 28 mai, et au Québec, huit femmes de plus ont été tuées par leur chum. Et il y en aura d’autres.
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Ça sert à rien de perdre son temps à taper sur la tête des gars. La plupart sont tannés de voir les femmes se faire tuer, et ils se sentent impuissants. Il faut empouvoirer les femmes, c’est à elles qu’il faut donner notre attention. Ce qui est déterminant pour se libérer d’une relation toxique, c’est le développement de son cercle social. La Loi sur la laïcité de l’État et la protection du français, c’est mauvais. Ça isole les femmes, ça les prive de l’accès à un milieu de travail. Pis faut rendre l’avortement accessible dans toutes les régions du Québec. Si vous voulez que les femmes s’émancipent, il faut arrêter de les contraindre, pis leur donner les outils pour le faire. Il faut que la violence domestique soit traitée comme un enjeu public, que ça sorte de l’intime, que tout le monde s’en mêle ; les voisins, les employeurs, les écoles, les hôpitaux. On respecte et on reconnaît encore trop l’autorité des conjoints sur le corps et la vie de leurs femmes. Il faut criminaliser la violence conjugale, et s’y attaquer comme on s’est attaqué à l’alcool au volant dans les années 1980. Ça prend un ministère de l’égalité des genres. En ce moment, on a seulement un secrétariat.
L’article de La Presse dit qu’un homme a été attaqué avec un objet contondant suite à une altercation qui aurait dégénéré entre lui et son ex-femme. J’ai déjà établi plus tôt que je ne pourrais jamais être détective. Mais est-ce qu’une journaliste d’enquête pourrait faire la lumière là-dessus ? Si une femme s’est défendue contre son ex-conjoint et a gagné, il faut qu’on le sache. Il faut que tout le monde au Québec soit au courant. Il faut que ça rentre dans notre imaginaire collectif, dans notre univers des possibles.
Je veux aussi m’adresser aux victimes de violence conjugale. Je veux vous dire que vous n’êtes pas la prochaine à mourir, vous êtes la prochaine à vaincre. Pensez aux femmes fortes en shorts et en sécurité sur les écrans du café Nadia. Pensez à celles qui s’en sortent. Rappelez-vous qu’on a gagné la Coupe Walter. Rappelez-vous que se libérer est un acte politique, et comme toute action militante, on fait ça ensemble. Si vous le faites pas pour vous, faites-le pour nous toutes. Je vous souhaite de trouver votre brigade de femmes. Je vous aime. Pis je vous crois.