La fin du monde dure 10 minutes

Dominic Champagne en a fait l’expérience hier.

La mère de Dominic Champagne est décédée hier à l’Institut de Gériatrie de Montréal des suites de la COVID-19. Elle se nommait Monic Champagne. Quelques heures auparavant, son fils a eu droit à seulement 10 minutes pour lui faire ses derniers adieux. Il a partagé un vibrant témoignage sur ces derniers instants. Nous le publions avec son autorisation.

Depuis quelques jours que le diagnostic est tombé, je suis sur le qui-vive. Ma mère qui vit à l’Institut de Gériatrie est atteinte du virus. Avec le peu de poumons qui lui reste, on sait que c’est une question de jours. Et il est impossible de se rendre à son chevet. Et souvent, ça prend plusieurs heures avant d’avoir quelque nouvelle que ce soit…

Hier, mon téléphone sonne. La médecin, Docteur Parent, me dit:

– «Votre mère est maintenant en détresse respiratoire. Elle va entrer en fin de vie. Vous pouvez venir la voir. Il y aura un protocole à suivre. Appelez à l’Institut, ils vont vous indiquer. »

J’aurai droit à une visite. Une seule. De 10 minutes. Puis je devrai être en quarantaine pour un autre 14 jours. C’est le protocole établi par l’État.

– «Et si elle vit encore quelques jours ?»


– «C’est le protocole. Une seule visite. 10 minutes.»


– «Je suis là dans 15 minutes. Le temps de me rendre.»

Je rentre par la Porte 6, comme Ulysse pénètre dans le royaume des Morts. Partout dans les corridors, les silhouettes anonymes des ombres blanches masquées, casquées, gantées, déambulent dans une atmosphère de guerre civile où le stress et la détresse sont à couper au scalpel. Ils seraient 30, 40 vieillards à être infectés à mort ici. Les infirmières sont affairées, tendues, préoccupées, efficaces. Ça sent fort le courage et la panique. Nous sommes en guerre contre un ennemi puissant.

Je rentre par la Porte 6, comme Ulysse pénètre dans le royaume des Morts. Partout dans les corridors, les silhouettes anonymes des ombres blanches masquées, casquées, gantées, déambulent dans une atmosphère de guerre civile où le stress et la détresse sont à couper au scalpel. 

Première désinfection des mains. Guylaine S., l’infirmière qui m’accompagne, est stricte dans ses consignes. Le geste plein de détermination, mais aussi d’hésitation, ne sachant pas toujours où donner de la tête, de cette nervosité qui veut bien faire et qui commence à être dépassée par le chaos des événements. 30 jours qu’elle est au front. 16 heures par jour. 7 jours sur 7. Excédée, elle est constamment au bord des larmes. Elle touche à l’extrémité de cette crise, là où la mort est au rendez-vous. Et aux limites de notre système. Mon manteau est mis dans un sac de plastique. Deuxième désinfection. Jaquette. Masque. Gants. Chapeau. Visière. On monte au troisième.

Dans l’ascenseur, Guylaine me confie qu’elle a le sentiment de perdre un peu sa mère, elle aussi. Elle l’aimait tellement.

– «Toujours souriante. Toujours coquette.»

– «L’alzheimer a fini par la rendre bienheureuse ces derniers temps.

– «Attention, vous allez avoir un choc»

– «Je l’ai vue ce matin, par FaceTime, grâce aux bons soins de son inhalothérapeute. Elle semblait aller un peu mieux que la veille…

– …

À mon arrivée dans sa chambre, je me penche sur elle, maman ouvre les yeux, me reconnaît sous le masque et derrière ma visière, plonge ses yeux dans les miens, esquisse un vague sourire. Je m’y accroche. Ce sera peut-être son dernier…

L’éclat de ses beaux yeux bleus, toujours aussi clairs et lumineux, m’étonne tant il détonne avec son visage amaigri et desséché… Ses beaux yeux bleus pleins de lumière… Je lui prends sa main nue et toute décharnée dans mes deux mains gantées. Je veux l’embrasser, me retiens, pose une main sur son front, lui caresse les cheveux.

Le contact de l’un à l’autre, je veux dire d’elle vers moi, de ses yeux dans les miens, aura duré à peine une petite minute, puis elle pousse un léger soupir, ferme les paupières et retourne dans les limbes où les drogues et l’alzheimer vont la bercer doucement. J’ose espérer qu’il n’y aura pas de souffrances, qu’il n’y aura pas d’eau dans ses poumons si fragiles, plus de cette panique de se noyer dans ses propres poumons qu’elle a connu à quelques reprises ces dernières années. J’espère seulement qu’à partir de maintenant, il n’y aura plus rien.

Il ne me reste que quelques minutes de vie avec ma mère, je ne me sens capable d’aucune pensée profonde. Je serre doucement sa main, et dans un sourire qui a les larmes aux yeux, je finis par lui dire que… je suis là… et que… je l’aime… 

Je serre avec douceur sa main dans les miennes, et malgré l’intensité du moment –il ne me reste que quelques minutes de vie avec ma mère, je ne me sens capable d’aucune pensée profonde. Je serre doucement sa main, et dans un sourire qui a les larmes aux yeux, je finis par lui dire que… je suis là… et que… je l’aime… et que je suis plein de son amour, de cet amour débordant qu’elle a toujours eu pour moi, que je me suis tellement senti aimé, qu’elle a eu une vie si remplie de cet amour, de tous ses amours, qu’elle peut être fière de ça, d’avoir tant aimé toute sa vie, si généreusement, et d’avoir été tant aimée, qu’elle peut partir en paix, que ces amours-là vont continuer de vivre, et qu’elle peut larguer les amarres, partir rejoindre l’amour de sa vie, dormir, je n’ose pas dire mourir, de peur que ça ne réveille en elle la peur de se noyer.

Puis, comme pour la retenir un peu, et usé de ce temps précieux pour poser des gestes précieux, je prends mon téléphone et j’appelle tous les miens, tous les siens, mon grand frère, ma petite sœur, mon amoureuse, mes trois fils, pour un dernier mot à son oreille sur le haut-parleur de mon téléphone, et c’est encore des je t’aime qui se confient, l’un après l’autre, c’est ce qu’on trouve de mieux à dire au fond, «je t’aime, mamie», «tu t’en vas rejoindre ton grand amour maintenant», «je te prends dans mes bras», «je t’embrasse fort», j’entends quelques soupirs, quelques sanglots, quelques silences, sans trop savoir ce qu’elle entend de tout ça, elle ne réagit plus maintenant, elle a les yeux fermés, la bouche ouverte, toute sèche, j’humecte ses lèvres, il n’y a presque plus de vie, à peine un souffle, qui respire difficilement, mais elle ne souffre pas, et voilà, ça y est : mes dix minutes sont écoulées.

Je vole au protocole une dernière minute, une dernière caresse sur son front, je l’embrasse sur la joue, sous mon masque, maladroit, comment embrasse-t-on sa mère qui va mourir quand on porte un habit de scaphandrier ? Je lui caresse les cheveux sous mon gant, je reprends sa main une dernière fois, puis le protocole me rappelle, pour reprendre le fil des événements, je m’éloigne du lit, jette un dernier regard par-dessus mon épaule, puis je me retrouve avalé par le corridor, et là, comme dans mon cœur, c’est la fin du monde.

C’est avec beaucoup d’amour que l’homme me ramène vers la sortie, à la Porte 6, qui donne sur le stationnement du Royaume des morts.

L’homme qui me raccompagne est cadre à l’Institut, il dirige les cuisines et il a pris la décision de venir prêter main forte sur l’étage, en-dehors de ses heures de travail. Il a aussi pris sur lui de servir les employés gratuitement à la cafétéria qu’il opère, pour les soutenir, ils méritent bien ça, on fera les comptes plus tard, le leadership, c’est aussi ça, et c’est partout qu’il s’exprime, de haut en bas, mais aussi de bas en haut, dans cette guerre de l’humanité fraternelle contre l’invisible. Et c’est avec beaucoup d’amour que l’homme me ramène vers la sortie, à la Porte 6, qui donne sur le stationnement du Royaume des morts.

Quand il descend aux enfers, pour y rencontrer le devin Tirésias qui va lui indiquer le chemin de son retour vers Ithaque, et par là lui donner le sens même que sa vie doit prendre, Ulysse rencontre sa mère, Anticlée, dont il était sans nouvelle depuis son départ pour la guerre de Troie. Catastrophé, il veut l’embrasser, la prendre dans ses bras. Mais il n’embrasse que du vide.

Au Royaume des morts, les corps ne sont plus que des ombres qui fuient. L’âme en peine, Ulysse reprend sa route.

J’ai vécu dans le ventre de ma mère un épisode de parfaite harmonie avec le monde, un moment où la température, les sons et les lumières, la nourriture et la satisfaction de l’essentiel étaient parfaitement assurés par le corps chaud et plein d’amour qui me portait.

Nos mères nous ont tous fait le présent du paradis. C’est de cette harmonie que nous venons.

Et puis vient le jour où on est chassé de ce paradis, et la vraie vie commence, dans un grand cri, le nôtre et celui de nos mères. C’est le propre de notre tragique condition que de vivre notre vie dans la déchirure et la nostalgie de ce retour à l’harmonie, au paradis, comme Ulysse rêve de retrouver sa maison et son pays, et le jardin que son père lui a appris à aimer. Et nous allons, errant, quelque part entre la nostalgie d’un passé révolu et le désir d’un nouveau monde à venir.

Comme moi, comme nous tous, ma mère est venue au monde dans le sublime chaos de la naissance, et seule l’expulsion hors de cette harmonie a rendu son aventure possible. Toute sa vie, elle l’a vécue dans le désir de ce qui vient, et voilà au bout de son voyage, sa vie s’achève dans un nouveau désordre où seuls les mots et les gestes de l’amour peuvent faire vivre l’harmonieé.

Y a-t-il quelque chose de plus grand, de plus noble, de plus puissant que l’amour d’une mère ?

Y a-t-il quelque chose de plus grand, de plus noble, de plus puissant que l’amour d’une mère ?

Il y a beaucoup de chaos dans les corridors par les temps qui courent, et quelques errances dans les protocoles, comme il y a beaucoup d’absurdités dans l’aventure humaine, et souvent, pour se donner espoir, on s’imagine que tout va s’arranger, que ça va bien aller, quand on aura changé ceci ou cela, changé de coiffure, de chemises, de robes et de tout ce que vous voudrez – ma mère était une immense magasineuse, ça a été, après son homme et ses enfants, la grande passion de sa vie, et au bout du voyage, carpe diem, on se rend compte qu’il ne reste de tous ces désirs que la vérité de cet instant que les sages appellent le moment présent.

Et au cœur de cet instant, comme au cœur de l’arbre où se trouve la branche, où se trouve le nid, où se trouve l’oiseau, où se trouve le cœur de l’oiseau, il n’y a rien de plus précieux que le temps d’aimer.

Il y a un certain temps déjà que je souhaite que la mort vienne embrasser ma mère, pour la libérer du vertige et des brumes insidieuses où l’alzheimer l’entraînait peu à peu, et de ces détresses que ses poumons de grande fumeuse lui ont fait connaître comme autant de tempêtes et de naufrages, à se réveiller aux soins intensifs, agrippée à ce qu’il restait de sa propre épave, mais..

Mais quand en lui rendant visite, je retrouvais son sourire et ses yeux brillants, quand je mesurais ma vie d’artiste hyperactif et de militant indigné à sa bonne humeur, à cette opinion toujours satisfaite et enthousiaste qu’elle se faisait de sa propre condition et de cette vie qui me semblait pourtant si triste, j’étais heureux et fier de la voir me servir cette leçon, de sagesse et d’humilité, cette simple capacité que ma mère avait acquise d’oublier le passé et sans se soucier de l’avenir, de saisir le plus simplement du monde toute la beauté du moment…

Dans sa fragilité au milieu de la catastrophe, ma mère était d’une grande beauté sur son lit d’hôpital, entubée, la bouche ouverte et les yeux fermés, à recevoir un peu d’oxygène par le nez, et toutes ces paroles d’amour à l’oreille, et j’étais fier d’elle, oui, de la voir quitter tranquillement la fin de son monde, bercée à ce point d’amour au milieu du chaos.

La catastrophe, c’est la dernière strophe. La fin du poème.

Ma mère nous a fait le coup plusieurs fois ces dernières années d’aller flirter avec la mort et de ne pas mourir ! Mais je crois bien que nous y sommes cette fois.

Ce matin, elle a tenu encore toute la nuit. Inconsciente, mais tenace. Elle a ce talent espiègle de bien savoir danser avec la mort.

Les Grecs du temps du miracle qui a donné naissance au théâtre et à la démocratie disaient que le tragique, c’est la capacité de savoir se tenir debout au milieu du chaos.

Nous y sommes. Et nous y serons. C’est le propre de notre condition. Nous sommes voués à la mort. Et le sentiment de cette catastrophe, de la fin du poème, fait battre nos cœurs et nous donne le sentiment de vivre.

Un jour, le soleil lui-même finira par s’éteindre. Face à cette fatalité, la leçon de sagesse de ma mère se trouve peut-être dans ces mots de Leonard de Vinci, que j’ai lus un jour à l’été de mes seize ans sur un des murs de son atelier:

«Regarde la lumière et admire sa beauté,
«ce que tu as vu n’est plus
«et ce que tu verras n’est pas encore…»

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